CHAP. XXXIII. SUITE DES ARTS EN FRANCE
vent un des plus magniGques présents qu'il ait fait aux ambassadeurs. La ciselure en or et en argent, qui dépend du dessin et du goût, a été portée à la plus grande perfection dont la main de Thomme soit capable.
Après avoir ainsi parcouru tous ces arts, qui contribuent aux délices des particuliers et à la gloire de FÉtat, ne passons pas sous silence le plus utile de tous les arts, dans lequel les Français surpassent toutes les nations du monde : je venx parler de la chirurgie, dont les progrès furent si rapides et si célèbres dans ce siècle, qu'on venait à Paris des "bouts deTEuii^pe pour toutes les cures et pour toutes les opérations qui demandaient une dextérité non commune. Non-seulement il n'y avait guère d'excellents chirurgiens qu'en France, mais c'était dans ce seul pays qu'on fabriquait parfaitement les instruments nécessaires ', il en fournissait tous ses voisins, et je tiens du célèbre Cheselden, le plus grand chirurgien de Londres, quecefut lui qu commença à faire fabriquer à Londres en 4745 les instrumenta de son art. La médecine, qui servait à perfectionner la chirurgie, ne s'éleva pas eu France au-dessus de ce qu'elle était en Angleterre et sous le fameux Boerhaave' en Hollande ; mais il arriva à la médecine, comme à la philosophie, d'atteindre à la perfection dont elle est capable en profitant des lumières de nos voisins.
Voilà en général un tableau fidèle des progrès de l'espn: humain chez les Français , dans ce siècle qui commença au temps du cardinal de Richelieu , et qui finit de nos jours. 11 sera difficile qu'il soit surpassé; et, s'il l'est en quelques genres, il restera le modèle des âges encore plus fortunés qu'il aura fait naître.
I. M Chez les Hollandais, la diplilhougue oe se prononce comme oti. » (Nota de Voltaire.)
Des beaux-arts eu Europe du temps de Louis XIV.
' Nous avons assez insinué dans tout le cours de cette histoire que les désastres publics dont elle est composée, et qui se succèdent les uus aux autres presque sans relâché, sont à la longue effacés des registres des temps. Les détails et les res-
CQAPlTliE XXX:V. DES BEAUX-ARTS EN EUROPE. 448
Borts de la politique tombent dans Toubli : les bonnes lois, les Instituts, les monuments produits par les sciences et par les arts, subsistent à jamais.
La foule des étrangers- qui voyagent aujourd'hui à Rome, non en pèlerins, mais en hommes de goût, s'informent peu^ de Grégoire Ytï et de Boniface VIII ; ils admirent les temples que les Bramante et les Michel- Ange ont éiévSs, les tableaux des Raphaël , les sculptures des Bernini ; s'ils ont de Tespiit, ils lisent l'Arioste et le Tasse, et ils respectent la cendre do Galilée. En Angleterre, on parle un moment de CromweH; on ne s'entretient plus des guerres de la rose blanche, mais on étudie Newton des années entières; on n'est point étonné de lire dans son épitaphe qu'tl a été la gloire du genre humain ^ et on le serait beaucoup , si on voyait eu ce pays les cendres d'aucun boùime d'État honorées d'un pareil titre. . ^^ ~\
Je voudrais ici pouvoir rendre justice à tous les grands hommes qui ont comme lui illustré leur patrie dans le dernier siècle. J'ai appelé ce siècle celui de Louis XIV, non-seulement parce que ce monarque a protégé les arts beaucoup plus que tous les rois ses contemporains ensemble, mais encore parce qu'il a vji renouveler trois fois toutesles générations des princes de l'Europe. J'ai fixé cette époque à quelques années avant Louis XIV, et à quelques années après lui; c'est en effet dans cet espace de temps que l'esprit humain a fait les plus grands . . , progrès. /V^
Les Anglais ont plus avancé vers la perfection presque en tous les genres depuis 4660 jusqu'à nos jours, que dans tous les siècles précédents. Je ne répéterai point ici ce que j'ai dit ailleurs de Milton '.Il est vrai que plusieurs critiques lui reprochent de la bizarrerie dans ses peintures, son paradis des sots, ses murailles d'albâtre qui entourent le paradis terrestre ; ses diables qui de géants qu'ils étaiei^ se transforment en pygmées pour tenir moins déplace au conseil, dans une grande salle toute d'or bâtie en enfer; les canons qu'on tire dans le ciel, les montagnes qu'on s'y jette à la tête ; des anges â cheval , des anges qu'on coupe en deux , et dont les parties so rejoignent soudain. On se plaint de ses longueurs, de ses répétitions; on dit qu'il n'a égalé ni Ovide ni Hésiode dans s*i longue description de la manière dont la terre , les animaux
4. Dans le cbapif^'* do VSssai sur îa poésie épique, qui accompagne le poënic do la Henriuam.
446 cdapithe xxxiy.
et 1 liomme furent formés. On censure ses dissertations sur l'astronomie qu'on croit trop sèches, et ses inventions qu'on croit plus extravagantes que merveilleuses, pli;s dégoûtantes que fortes : telles sont une longue -chaussée sur le chaos; le Péché et la Mort amoureui Tun de Tautre, qui ont des enfants de leur inceste; et la Mort a qui lève le nez pour renifler à travers Timmensité de chaos le changement arrivé à la terre, comme un corbeau qui senties cadavres, » cette Mort qui flaire Todeur du Péché, qui frappe de sa massue pétrifique sur le froid et sur le sec; ce froid et ce sec avec le chaud et rhumide qui, devenus quatre braves généraux d'armée, conduisent en bataille des embryons d'atomes armés à la légère. Enfm on s'est épuisé sur les critiques, mais on ne s'épuise pas sur les louanges. Milton reste la gloire et l'admiration de l'Angleterre : on le compare à Homère, dont les défauts sont aussi grands; et on le met au-dessus de Dante, dont les imaginations sont encore plus bizarres.
Dans le grand nombre des poëtes agréables qui décorèrent le règne de Charles II *, comme les Waller, les comtes de Dorset et de Rochester, le duc de Buckingham, etc., on distingue le célèbre Dryden , qui s'est signalé dans tous les genres de poésie : ses ouvrages sont pleins de détails naturels à la fois et brillants, animés, vigoureux, hardis, passionnés, mérite qu'aucun poète de sa nation n'égale, et qu'aucun ancien na surpassé. Si Pope, qui est venu après lui, n'avait pas, sur la fin de sa vie, fait son Essai sur Vhomme^ il ne serait pas comparable à Dryden.
Nulle nation n'a traité la morale en vers avec plus d'énergie et de profondeur que la nation anglaise ; c'est là, ce me semble, le plus grand mérite de ses poëtes.
li y a une autre sorte de littérature variée, qui demande un esprit encore plus cultivé et plus universel; c'est celle qu'Addison a possédée : non-seulement il s'est immortalisé par son CalGTty la seule tragédie anglaise écrite avec une élégance et une noblesse continue, mais ses autres ouvrages de morale et de critique respirent le goût : on y voit partout le bon sens paré des fleurs de l'imagination; sa manière d'écrire est un excellent modèle en tout pays. Il y a du doyen Swift plusieurs
1. Il faut lire les brillantes leçons de M. VUlemain sur la Utiérature anglaise après la restauration des Stuarts : elles développent, explîqufînt, oorrigeut quelqueCois les Jugemciiude YolUiire.C^^^^<^ti du dix^uitième 9iècle, 5», 6« ei 7* leçons).
DES MAUX-AETS EN EUROPR. 447
morceaux dont on ne trouYe aucun exemple dans l'antiquité i c'est Rabelais perfectionné.
Les Anglais n'ont guère connu les oraisons funèbres; ce n'est pas la coutume chez eux de louer des rois et des reines dans les églises; mais l'éloquence de la chaire, qui était trèsgrossière à Londres avant Charles II, se forma tout d'un coup. L'évéque Burnet avoue dans ses Mémoires que ce fut en imitant les Français; Peut-être ont-ils surpassé leurs maîtres : leurs sermons sont moins compassés, moins affectés, moins déclamateurs qu'en France.
Il est encore remarquable que ces insulaires, séparés du reste du monde et ijistruits si tard, aient acquis pour le moins autant de connaissances de l'antiquité qu'on en a pu rassembler dans Rome, qui a été si longtemps le centre des nations. Marsham a percé dans les ténèbres de l'ancienne Egypte. Il n'y a point de Persan qui ait connu la religion de Zoroastre comme le savant Hyde. L'histoire de Mahomet et des temps qui le précèdent était ignorée des Turcs, et a été développée par l'Anglais Sale, qui a voyagé si utilement en Arabie.
11 n'y a point de pays au monde où la religion chrétienne ait été si fortement combattue, et défendue si savanvnent qu*en Angleterre. Depuis Henri VIII jusqu'à Cromwell , on avait disputé et combattu comme cette ancienne espèce de gladiateurs qui descendaient dans l'arène un cimeterre à la main et un bandeau sur les yeux. Quelques légères différences dans le culte et dans le dogme avaient produit des guerres horribles; et quand, depuis la Restauration jusqu'à nos jours, on a attaqué tout le christianisme presque chaque année, ces disputes n'ont pas excité le moindre trouble; on n'a répondu qu'avec la science : autrefois c'était avec le fer et la flamme.
C'est surtout en philosophie que les Anglais ont été les maîtres des autres nations. Il ne s'agissait plus de systèmes ingénieux. Les fables des Grecs devaient disparaître depuis longtemps, et les fables des modernes ne devaient jamais paraître. Le chancelier Bacon avait commencé par dire qu'on devait interroger la nature d'une manière nouvelle, qu'il fallait faire des expériences : Boyîe * passa sa vie à en faire. Ce n'est
I . Quelques éditeurs ont lu à tort Bayli. Richard Boyle est un écrivain et un savant né en Irlande, dans ia proTince de Munster, vers 1627, et mort en 1691. Admirateur et disciple du philosophe Bacon , il consacra une fortune eoBsidérable et sa vie entière à l étude aes sciences naturelles. La physique lui doit l'invention de la machim pneuma tiquai , ei la vil!n de Londres
448 CHÂPITfiB XIXIV.
pas ici lo lieu d'une dissertation physique; il suffit do dire qu'après trois mille ans de vaines recherches Newton est le premier qui ait découyert et démontré la grande loi de la nature par laquelle tous les éléments de la matière s'attirent réciproquement, loi par laquelle tous les astres sont retenus dans leur cours. 11 est le premier qui ait. vu en effet la lumière; avant lui on ne la connaissait pas.
Ses principes mathématiques, où r^ne une physique toute nouvelle et toute vraie, sont fondés sur la découverte du calcul qu'on appelle mal à propos de Vinfini, dernier effort de la géométrie , et effort qu'il avait fait à vingt-quatre ans. C'est ce qui a fait dire à un grand philosophe,, au savant Haliey, « qu'il n'est pas permis à un mortel d'atteindre de plus près û la divinité. »
Une foule de bons géomètres, de bons physiciens, fut éclairée par ses découvertes et animée par lui. Bradiey trouva enfin l'aberration de la lumière des étoiles fixes placées au moins à dduze millions de millions de lieues loin de notre petit globe.
Ce même Halley que je viens de citer eut, quoique simple astronome , le commandement d'un vaisseau du roi en 4698 C'est sur ce vaisseau qu'il détermina la position des étoiles du pôle antarctique, et qu'il marqua toutes les variations de la boussole dans toutes les parties du globe connu. Le voyage des Argonautes n'était en comparaison que le passage d'une barque d'un bord de rivière à l'autre. A peine a-t-on parlé dans l'Europe du voyage de Halley.
Cette indifférence que nous avons pour les grandes choses, devenues trop familières, et cette admiration des anciens Grecs pour les petites est encore une preuve de la prodigieuse supériorité de notre »ècie sur les anciens. Boileau en France, le chevalier Temple en Angleterre, s'obstinaient à ne pas re> connaître cette supériorité : ils voulaient dépriser leur siècle pour se mettre eux-mêmes au-dessus de lui. Cette dispute entre les anciens et les modernes est enfin décidée , du moins en philosophie. Il n'y a pas un ancien philosophe qui serve aujourd'hui à l'instruction de la jeunesse chez les nations éclai-
Locke seul serait un grand exemple de cet avantage que notre siècle a eu sur les plus beaux âges de la Grèce. Depuis
rétabliuement du OQllégt philoiophique , devenu, en 1661, U Société roytth.
DES BEAÛX-ARTS BN EUROPE. 449
Platon jusqu'à lui, il a'y a rien : personne, dans cet intervalle, n'a développé les opérations de notre âme ; et un homme quî saurait tout Platon , et qui ne saurait que Platon , saurait peu et saurait mal.
C'était à la vérité un Grec éloquent ; son apologie de Socrata est un service rendu aux sages de toutes les nations; il est juste de le respecter, puisqu'il a rendu si respectable la verto malheureuse, et les persécuteurs si odieux. On crut longtemps que sa belle morale ne pouvait être accompagnée d'une mauvaise métaphysique; on en fît presque un Père de rËglise, à cause de son Terruiiref que personne n'a jamais compris. Mais que penserait-on aujourd'hui d'un philosophe qui nous dirait qu'une matière est Vautre , que le monde est une ûgure de douze pentagones, que le feu, qui est une pyramide, eSt lié à la terre par des nombres? Serait-on bien reçu à prouver l'immortalité et les métempsycoses de l'âme , en disant que le sommeil naît de la veille , la veille du sommeil , le vivant dq mort, et le mort du vivant? Ce sont là les raisonnements qu'on a admirés pendant tant de siècles ; et des idées plus extravagantes encore ont été employées depuis à l'éducation des hommes.
Locke seul a développé V entendement humain , dans un livre où il n'y a que des vérités; et, ce qui rend Touvragp parfait, toutes ces vérités sont claires.
Si l'on veut achever de voir en quoi ce dernier siècle l'emporte sur tous les autres , on peut jeter les yeux sur l'Allemagne et sur le Nord. Un Hevelius, à Dantzick, est le premier astronome qui ait bien connu la planète de la lune; aucun homme avant lui n'avait mieux examiné le ciel. Parmi les grands hommes que cet âge a produits, nul ne fait niieux voir que ce siècle peut être appelé celui de Louis XIV. Hevelius perdit par un incendie une immense bibliothèque : le monarque de France gratiQa l'astronome de Dantzick d'un pré^ sent fort au-dessus de sa perte.
Mercator, dans le Holstein, fut en géométrie le précurseut de Nev^ton ; les Bernouilli, en Suisse, ont été les dignes disci* pies de ce grand homme. Leibnitz passa quelque temps pour son rival.
Ce fameux Leibnitz naquit à Leipsick; il mourut en sage à Hanovre, adorant un Dieu comme Newton , sans consulter les hommes. C'était peut-être le savant le plus universel dé l'ÉU'
450 CHAPITRE XXXIY.
rope : historien infoUgable dans ses recherches, jurisconsulte profond, éclairant l'étude du droit par la philosoi^e, tout étrangère qu'elle paraît à cette étude; métaphysicien assez délié pour vouloir réconcilier la théologie avec la métaphysique; poète latin même, et enfin mathémaUcien assez bon pour disputer au grand Newton l'invention do calcul de i'infinif et pour faire douter quelque temps entre Newton et lui.
C'était alors le bel âge de la géométrie : les mathématiciens s'envoyaient souvent des défis, c'est-à-dire des problèmes à résoudre, à peu près comme on dit que les anciens rois de l'Egypte et de l'Asie s'envoyaient réciproquement des énigmes à deviner. Les problèmes que se proposaient les géomètres étaient plus difficiles que ces énigmes; il n'y en eut encan qui demeurât sans solution en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en France. Jamais la correspondance entre les philosophes ne fut plus universelle; Leibnitz servait à l'animer. On a vu une république littéraire établie insensiblement dans l'Europe, malgré les guerres et malgré les religions différentes. Toutes les sciences, tous les arts ont reçu ainsi des secours mutuels ; les académies ont formé cette république. Litalie et la Russie ont été unies par les lettres. L'Anglais, l'Allemand, le Français, allaient étudier à Leyde. Le célèbre médecin Boerhaave était consulté à la fois par le pape et par le czar. Ses plus grands élèves ont attiré ainsi les étrangers, et sont devenus en quelque sorte les médecins des nations ; les véritables savants dans chaque genre ont resserré les liens de cette grande société des esprits, répandue partout, et partout indépendante. Cette correspondance dure encore ; elle est une des consolations des maux aue l'ambition et la politique répandent sur la terre.
L'Italie, dans ce siècle, a conservé son ancienne glofre, quoiqu'elle n'ait eu ni de nouveaux Tasse, ni de nouveaux Raphaèl : c'est assez de les avoir produits une fois. Les Chiabrera, et ensuite les Zappi, les Filicaia ont fait voir que la délicatesse est toujours le partage de cette nation. La Mérope de Maffei, et les ouvrages dramatiques de Metastasto, sont de beaux monuments du siècle.
L'étude de la vraie physique, établie par Galilée, s'est toniours soutenue, malgré les contradictions d'une ancienne phiioeophie trop consacrée. Les Cassini. les Viviani, les Manfredi,
les Biandiini , les Zanotti et tant d'autres ont répandu sur l'Italie la même lumière qui éclairait les autres pays; et, quoique les principaux rayons de celte lumière vinssent de FAngleterre, les écoles italiennes n*en ont point enfm détourné les yeux.
Tous les genres de littérature ont été cultivés dans cette ancienne patrie des arts autant qu'ailleurs, excepté dans les ma^ tîères où la liberté de penser donne piUS d'essor à Tesprit chez d'autres nations '. Ce siècle surtout a mieux connu l'antiquité que les précédents. L'Italie fournit plus de monuments que toute l'Europe ensemble; et plus on a déterré de ces monuments, plus la science s'est étendue.
On doit ces progrès à quelques sages, à quelques génies répandus en petit nombre dans quelques parties ae l'Europe, presque tous longtemps obscurs, et souvent persécutés : ils ont éclairé et consolé la terre pendant que les guerres la déso* laient. On peut trouver ailleurs des listes de tous ceux qui ont illustré l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie. Un étranger serait peut-être trop peu propre à apprécier le mérite de tous ces hommes illustres. Il suffit ici d'avoir fait voir que, dans le siècle passé, les hommes ont acquis plus de lumières d'un bout de l'Europe à l'autre que dans tous les âges précédents.
1. Voltaire a dit oependant an commeDœmentda chapitre wxn : « I.a Mine pliilosophie ue fit pas en France d'aussi grands progrès qu'en Angloterre et à Flortncê, »
Affaires ecclésiastiques, tiispntes mémorables.
Des trois ordres de l'Ëtat, le moins nombreux est l'Église , et ce n'est que dans le royaume de France que le clergé est devenu un ordre de l'État. C'est une chose aussi vraie qu'étonnante : on l'a déjà dit, et rien ne démontre plus le pouvoir de la coutume. Le clergé donc, reconnu pour ordre de l'État, est celui qui a toujours exigé du souverain la conduite la plus dé- Ûcate et la plus ménagée. Conserver à la fois l'union avec le sîége de Rome, et soutenir les liberté de l'Église gallicane, qui sont les droits de l'ancienne Église ; savoir faire obéir les évèques comme sujets, sans toucher aux droits de l'épiscopat;
452 CHAPITRE XXXT.
les soumettre en beaucoup de choses à la juridiction séoulière, et les laisser juges en d'autres; les faire contribuer aux besoins de rÉtat, et ne pas choquer leurs privilèges : tout cela demande un mélange de dextérité et de fermeté que Louis XIV eut presque toujours.
Le clei^é en France fut remis peu à peu dans un ordre et dans une décence dont les guerres civiles et la licence des temp« Tavaient écarté. Le roi ne souffrit plus enfin ni que les séculiers possédassent des bénéfices sous le nom de confidentiaires S ni que ceux qui n'étaient pas prêtres eussent des évècbés, comme le cardinal Mazarin qui avait possédé Tévèché de Metz n'étant pas même sous-diacre, et le duc de Yerneuil qui en avait aussi joui étant séculier.
Ce que payait au roi le clergé de France et des villes con<' quises allait, année commune, à environ deux millions cinq (^nt mille livres; et depuis, la valeur des espèces ayant augmenté numériquement, ils ont secouru TÉtat d'environ quatre millions par année sous le nom de décimes, de subvention extraordinaire, de don gratuit. Ce mot et ce privilège de don gratuit se sont conservés comme une trace de Tancien usage où étaient tous les seigneui-s de fiefs d'accorder des dons gratuits aux rois dans les besoins de l'État. Les évéques et les abbés, étant seigneurs de fiefs par un ancien abus, ne devaient que des soldats dans le temps de l'anarchie féodale. Les rois alors n'avaient que leurs domaines comme les autres seigneurs. Lorsque tout changea depuis, le clergé ne changea pas ; il oon- Berva l'usage d'aider l'État par des dons gratuits.
A cette ancienne coutume qu'un corps qui s'assemble souvent conserve, et qu'un corps qui ne s'assemble point perd nécessairement, se joint l'immunité toujours réclamée par l'Église, et cette maxime, que son bien est le bien des pauvres ; non qu'elle prétende ne devoir rien à l'État dont elle tient tout, car le royaume, quand il a des besoins, est le premier pauvre; mais elle allègue pour elle le droit de ne donner que des secours volontaires; et Louis XIV exigea toujours ces secours de manière à n'être pas refusé.
On s'étonne dans l'Europe et en France que le clergé paye i peu ; on se figui^ qu'il jouit du tiers du royaume. S'il possé-
t. Los Mfi/idenitatref, comme leur nom l'indique, étaient ceux qui avaieni acquis des bénéfices sous condiiioo de les reserver à d'auires ei de les leor résigner su U>ut d'uu wrtaia temps.
AFFAIRES KCCLÉSTASTIQUES. ^^9
dait ce tiers, il est indubitable qu'il devrait payer le tiers des charges, ce qui se monterait, année commune , à plus de cinquante millions, indépendamment des droits sur les consommations qu'it paye comme les autres sujets ; mais on se fait des idées vagues et des préjugés sur tout.
Il est incontestable que rÉglise de France est de toutes les Églises catholiques celle qui a le moins accumulé do richesses. Non-seulement il n'y a point d'évêque qui se soit emparé, comme celui de Rome, d'une grande souveraineté, mais il n'y a point d'abbé qui jouisse des droits régaliens, comme l'abbé du Mont-Cassin et les abbés d'Allemagne. En général les évôchés de France ne sont pas d'un revenu trop immense. Ceux de Strasbourg et de Cambrai sont les plus forts ; mais c'est qu'ils appartenaient originairement à l'Allemagne, et quio l'Église d'Allemagne était beaucoup plus riche que l'Empire.
Giannone, dans son histoire de Naples, assure que les ecclésiastiques ont les deux tiers du revenu du pays. Cet abus énorme n'afflige point la France. On dit que l'Église possède le tiers du royaume, comme on dit au hasard qu'il y a un million d'habitants dans Paris. Si on se donnait seulement la peine de supputer le revenu des évéchés, on verrait, par le prix des baux faits il y a environ cinquante ans, que tous les évôchés n'étaient évalués alors que sur le pied d'Un revenu annuel de quatre millions ; et les abbayes commendataires * allaient à quatre millions cinq cent mille livres. Il est vrai que l'énoncé de ce prix des baux fut un tiers au-dessous de la valeur; et si on ajoute encore l'augmentation des revenus en terre, la somme totale des rentes de tous les bénéfices consistoriaux sera portée à environ seize millions. Il ne faut pas oublier quo de cet argent il en va tous les ans à Rome une somme consi* dérable qui ne revient jamais, et qui est en pure perte. C'est une grande libéralité du roi envers le saint-siége : elle dépouille l'État, dans l'espace d'un siècle, de plus de quatre cent mille marcs d'argent; ce qui dans la suite des temps appauvrirait le royaume, si le commerce ne réparait pas abondamment celte perte.
A ces bénéfices qui payent des annates à Rome, il faut join-
f. Abbayes commendatairety ou abbayes en commande. « Commendis. Titre de bénéfice qne le pape donnait à ui) ecclésiastique nomme par le roi ponr one abbaye régDliere,avec permission aa commendataire de disposer des fraftf pendant Uiy\e,* (Dictionnaire de l'Académie ^ançaise,^
ibi CnAPlTRE XXIV
dre les cures, les couvents, les collégiales *, les communautés et tous les autres bénéfices ensemble; mais, s'ils sontévalués à cinquante millions par année dans toute retendue actuelle du royaume, on ne 8*éloigne pas beaucoup de la vérité.
Ceux qui ont examiné cette matière avec des yeux aussi sévères qu'attentifs n'ont pu porter les revenus de toute l'Église gallicane séculière et régulière au delà de quatre-vingtdix millions. Ce n'est pas une somme exorbitante* pour l'entretien de quatre-vingt-dix mille personnes religieuses et environ cent soixante mille ecclésiastiques, que l'on comptait en OOO. Et sur ces quatre-vingt-dix mille moines, il y en a plus d'un tiers qui vivent de quêtes et de messes. Beaucoup de moines conventuels ne coûtent pas deux cents livres par an à leur monastère : il y a des moines abbés réguliers qui jouissent de deux cent mille livres de rente?. C'est cette énorme disproportion qui frappe et qui excite les murmures. On plaint un curé de campagne, dont les travaux pénibles ne lui procurent que sa portion congrue de trois cents livres de droit en rigueur, et de quatre à cinq cents livres par libéralités, tandis qu'un religieux oisif, devenu abbé et non moins oisif, possède une Komme immense, et qu'il reçoit des titres fastueux de ceux qui lui sont soumis. Ces abus vont beaucoup plus loin en Flandre, en Espagne, et surtout dans les États catholiques d'Allemagne, ou l'on voit des moines princes.
Les abus servent de lois dans presque toute la terre; et, si les plus sages des hommes s'assemblaient pour faire des lois, où est l'État dont la forme subsistât entière?
Le clergé de France observe toujours un usage onéreux pour lui , quand il paye au roi un don gratuit de plusieurs millions pour quelques années. Il emprunte; et après en ayoir payé les intérêts il rembourse le capital aux créanciers: ainsi il paye deux fois. Il eût été plus avantageux pour l'État et pour le clergé en général , et plus conforme à la raison , que ce corps eût subvenu aux besoins de la patrie par des contributions proportionnées à la valeur de chaque bénéfice. Mais les hommes sont toujours attachés à leurs anciens usages.
f . Ijss coHégiaUa étaient les églises desservies par un chapitre de cbanuines sans un siège épiscopal.
2. Tout ce plissage , que 1 on ne s'attendait guère à trouver dans un ouvrage de Voltaire, prouve .issez combien l'historien du Siècle de Louit XIV » vuulu rester impartial. Il est piquant de voir Tau^pur des Lettres philoeo^ pntquea défendre TEgiise de Fraoeeet le clergé coutre les attaques des protestants , et mène contre celles do ses amis «les philosophes.
AFFAIRES ECCLÊSIASTtQdES. 450
C'est par le même esprit que le clergé, en s'assemblant tous les cmq ans, n'a jamais eu ni une salle d* assemblée, ni un meuble qui lui. appartint. 11 est clair qu'il eût pu, en dépensant moins, aider le roi davantage, et se bâtir dans Paris un palais qui eût été un nouvel ornement de cette capitale.
Les maximes du clergé de France n'étaient pas encore entièrement épurées, dans la minorité de Louis XIV, du mélange que la Ligue y avait apporté. On avait vu dans la jeunesse de Louis Xill, et dans les derniers états tenus en 46U, la plus nombreuse partie de la nation , qu'on appelle le tiers état, et qui est le fonds de l'État, demander en vain avec le parlement qu'on posât pour loi fondamentale, a qu'aucune puissance spirituelle ne peut priver les rois de leurs droits sacrés , qu'ils ne tiennent que de Dieu seul ; et que c'est un crime de lèse* majesté au premier chef d'enseigner qu'on peut déposer et tuer les rois. » C'est la substance en propres paroles de la demande de la nation. Elle fut faite dans un temps où le sang de Henri le Grand fumait encore. Cependant un évéque de France, né en France, le cardinal Duperron, s'opposa violemment à cette proposition , sous prétexte que ce n'était pas au tiers état à proposer des lois sur ce qui peut concerner l'Église. Que ne faisait-il donc avec le clergé ce que le tiers état voulait faire? Mais il en était si loin qu'il s'emporta jusqu'à dire « que la puissance du pape était pleine, plénis* sime, directe au spirituel , indirecte au temporel, et qu'il avait charge du clergé de dire qu'on excommunierait ceux qui avanceraient que le pape ne peut déposer les rois. » On gagna la noblesse , on ût taire le tiers état. Le parlement renouvela ses anciens arrêts, pour déclarer la couronne indépendante et la personne des rois sacrée. La chambre ecclésiastique, en avouant que la personne était sacrée, persista à soutenir que la couronne était dépendante. C'était le même esprit qui avait autrefois déposé Louis le Débonnaire. Cet esprit prévalut au point que la cour subjuguée fut obligée de faire mettre en prison l'imprimeur qui avait publié l'arrêt du parlement sous le titre de /ot fondamentale. C'était, disaitron, pour le bien de la paix; mais c'était punir ceux qui fournissaient des armes défensives à la couronne. De telles scènes ne se passaient pointa Vienne; c'est qu'alors la France craignait Rome, et que Rome craignait la maison d'Autriche.
La cause qui succomba était tellement la cause de tous les
456 CUAPITRE XXXV.
rois, que Jacques !•% roi d'Angleterre, écrivit contre le cardinal Du perron ; et c'est le meilleur ouvrage de ce monarque. C'était aussi la cause des peuples, dont le repos exige que leurs souverains ne dépendent pas d'une puissance étrangère. Peu à peu la raison a prévalu ; et Louis XIV n'eut pas de peine à faire écouter cette raiso^ , soutenue du poids de sa puissance. Antonio Ferez avait recommandé trois choses à Henri IV, Roma, ConsejOy Pielago *. Louis XIY eut les deux dernières avec tant de supériorité, qu'il n'eut pas besoin de la première. Il fut attentif à conserver l'usage de l'appel comme d'abus an parlement des ordonnances ecclésiastiques , dans tous les cas où ces ordonnances intéressent la juridiction royale. Le clergé s'en plaignit souvent, et s'en loua quelquefois; car si d'un côté ces appels soutiennent les droits de l'Etat contre l'autorité épiscopale, ils assurent de l'autre cette autorité même, en maintenant les privilèges de l'Église gallicane contre les prétentions de la cour de Rome : de sorte que les évéques ont regardé les parlements comme leurs adversaires et comme leurs défenseurs; et le gouvernement eut soin que, malgré les querelles de religion , les bornes aisées à franchir ne fussent passées de part ni d'autre. Il en est de la puissance des corps et des compagnies comme des intérêts des villes commerçantes : c'est au législateui* à les balancer.
DBS LIBERTÉS DB l'ÉGLISE GALLICANE.
Ce mot de libertés suppose l'assujettissement. Des libertés, des privilèges sont des exemptions de la servitude générale. U fallait dire les droits, et non les libertés de l'Église gallicane. Ces droits sont ceux de toutes les anciennes Églises. Les évéques de Rome n'ont jamais eu la moindre juridiction sur les sociétés chrétiennes de l'empire d'Orient : mais dans les ruines de l'empiré d'Occident tout fut envahi par eux. L'Église de France fut longtemps la seule qui disputa contre le siège de Rome les anciens droits que chaque évêque s'était donnés, lorsque, après le premier concile de Nicée, l'administration ecclésiastique et purement spirituelle se modela sur le gouver-
I. Antonio Terez, ministre de Philippe II , avait été emprisonné pour nne cause restée inconnue : il parvint à s'échapper, et finit ses jours en France auprès de Henri IV. M. Mignet vient de publier un travail intéressant wut Antonio Perez. Quant aux trois mots cités par Voltoire, Roma , Comejo , I tetago, ils signifient .* Rome, Prudence, Haute mer.