‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 155 sur 168 · DU CALVINISME SOUS LOUIS XIV · texte numérisé non relu

DU CALVINISME SOUS LOUIS XIV

Ce fut alors qu'on persuada au roi qu'après avoir envoyé des missionnaires dans toutes les provinces, il fallait y envoyer des dragons. Ces violences parurent faites à contre-temps ; elles étaient les suites de Tesprit qui régnait alors à la cour, que tout devait fléchir au nom dé Lpuis XIV. On ne songeait pas que les huguenots n'étaient plus ceux de Jarnac, de Moncontour et de Centras; que la rage des guerres civiles était éteinte ; que cette longue maladie était dégénérée en iangueur; que tout n'a qu'un temps chez les hommes; que si les pères avaient été rebelles sous Louis XIII, les enfant« étaient soumis sous Louis XIV. On voyait en Angleterre, en Hollande , en Allemagne , plusieurs sectes , qui s'étaient mutuellement égorgées le siècle passé, vivre maintenant en paix dans les mêmes villes. Tout prouvait qu'un roi absolu pouvait ^tre également bien servi par des catholiques et par des protestants. Les luthériens d'Alsace en étaient un témoignage authentique. Il parut enfin que la reine Christine avait eu raison de dire dans une de ses lettres, à l'occasion de ces violences et de ces émigrations : « Je considère la France comme un malade à qui l'on coupe bras et jambes , pour le traiter d'un mal que la douceur et la patience auraient entièrement guéri. »

Louis XIV, qui , en se saisissant de Strasbourg en i 681 , y protégeait le luthéranisme, pouvait tolérer dans ses États le calvinisme , que le temps aurait pu abolir, comme il diminue un peu chaque jour le nombre des luthériens en Alsace. Pouvait-on imaginer qu'en forçant un grand nombre de sujets, on n'en perdrait pas un plus grand nombre, qui, malgré les édits et malgré les gardes, échapperait par la fuite à une violence regardée comme une horrible persécution? Pourquoi enfin vouloir faire haïr à plus d'un million d'hommes un nom cher et précieux, auquel et protestants et catholiques, et Français et étrangers, avaient alors joint celui de grand? La politique même semblait pouvoir engager à conserver les calvinistes pour les opposer aux prétentions continuelles de la cour de Rome. C'était en ce temps-là même que le roi avait ouvertement rompu avec Innocent XI, ennemi de la France. Mais Louis XIV, conciliant les intérêts de sa religion et ceux de sa grandeur, voulut à la fois humilier le pape d'une main et écraser le calvinisme de l'autre.

Il envisageait, dans ces deux entreprises, cet éclat de gloire

478 CHAPITRE XXXVl.

dont il élaii idolâtre en toutes choses. Les évéques, plusieurs intendants, tout le conseil, lui persuadèrent que ses soldats, en se montrant seulement, achèveraient ce que ses bienfaits et les missions avaient commencé. Il cr^il n'user que d'autorité; mais ceux à qui cette autorité fut commise usèrent d'une extrême rigueur.

Vers la fin de 4684 et au commencement de 4685 , tandis que Louis XIV, toujours puissamment armé, ne craignait au-, cun de ses voisins, les troupes furent envoyées dans toutes les villes et dans tous les châteaux où il y avait le plus de protestants; et comme les dragons, assez mal disciplinés dans ce temps-là, furent ceux qui commirent le plus d'excès, on ap- . pela cette exécution la dragonruide.

Les frontières étaient aussi soigneusement gardées qu'on le pouvait pour prévenir la fuite de ceux qu'on voulait réunir à l'Église. C'était une espèce de chasse qu'on faisait dans une grande enceinte.

Un évoque, un intendant, ou un subdélégué, ou un curé, ou quelqu'un d'autorisé marchait à la téta des soldats. On assemblait les principales familles calvinistes , surtout celles qu*on croyait les plus faciles. Elles renonçaient à leur religio au nom des autres, et les obstinés étaient livrés aux soldats, qui curent toute licence, excepté celle de tuer. Il y eut pourtant plusieurs personnes si cruellement maltraitées qu'elles en moururent. Les enfants des réfugiés, dans les pays étrangers, jettent encore des cris sur cette persécution de leurs pères; ils la comparent aux plus violentes que souffrit l'Église dans les premiers temps.

C'était un étrange contraste que du sein d'une cour voluptueuse, où régnaient la douceur des mœurs, les grâces, les charmes de la société, il partit des ordres si durs et si impitoyables. Le marquis de Louvois porta dans cette affaire Tinflexibilité de son caractère ; on y reconnut le même génie qui avait voulu ensevelir la Hollande sous les eaux, et qui depuis mit le Palatinat en cendres. Il y a encore des lettres de sa main, de cette année 4686, conçues en ces termes : « Sa Majesté veut qu'on fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas se faire do sa jeligion ; et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir demeurer les derniers doivent étro poussés jusqu'à la dernière extrémité. »

Paris ne fut point exposé à ces vexations ; les cris s« seraient

Page 1