RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES
rait entendre au trône de trop près. On veut bien faire des malheureux, mais on souffre d'entendre leurs clameurs.
(i68d) Tandis qu*on faisait ainsi tODfiber partout les temples et qu'on demandait dans les provinces des abjurations à main armée, Tédit de Nantes fut enfin cassé au mois d'octobre 4 685, et on acheva de ruiner l'édifice qui était déjà miné de toutes parts *.
La chambre de l'édit avait déjà été supprimée. Il fut ordonné aux conseillers calvinistes du parlement de se défaire de leurs charges. Une foule d'arrêts du conseil parut coup sur coup , pour extirper les restes de la religion proscrite. Celui qui paraissait le plus fatal fut l'ordre d'arracher les enfants aux prétendus réformés, pour les remettre entre les mains des plus proches parents catholiques; ordre contre lequel la nature réclamait à si haute voix qu'il ne fut pas exécuté.
Mais dans ce célèbre édit qui révoqua celui de Nantes , il
1. Celte persécution contre les protestants fut la plus grande faute do fègne; mais il faut reconnatire, avec Voltaire, que rerrour du prince fut celle de la nation. C'est aussi Tavis de IXuWiitreCEclaircissements historiques sur la réoocation dt l'édit de Naniesy 1. 1, p. 26) : « Non-seulement le clergé, mais les parlements, les cours souveraines, les universités, les corps municipaux, les communautés des marchands et des artisans se livraient en toute occasion à leur pieuse animositc : dès qu'on pouvait, dans quelque cas par* Uculier, enlreindre l'édit de Nantes, abattre un temple, restreindre un exercice, ôter un emploi à un pruiestani, on croyait remporter une victoire sur l'hérésie. » Quand l'édit eut été révoqué (3i octobre i685), ce ne lut qu'un concert d'acclamations pour célébrer la piété et la magnanimité du roi. Bossuet, dans VOraison funèbre de Michel Le Tellier (25 janvier 1686), loua le chancclierMàqui Dieu réservait Taccomplissementdu grand ouvrd(^edeia religion;» Fléchier, dansune autre oraison lunèbre doLeTei!ier(2Smai 1686). montra avec admiration le chancelier « scellant la révocation de l'édit de Nantes, et consacrant par cette sainte fonction tout le mérite et tous les travaux de sa charge ; » M"** deSévigné, écho fidèle de la cuur et des salons de Paris, écrivait à son cousin le comte deBussy (28 octobre i685) : «< i.c V, Bourdalouc s'en va par ordre du roi prêcher à Montpellier, et dans ces provinces où tant de gens se sont convertis sans savoir pourquoi: le P. Bourdaloue le leur apprendra, et en fera de bons catholiques. Les dragons ont été de trèsbons missionnaires jusqu'ici : les prédicateurs qu'on envoie rendront l'ouvrage parfait. Vous aurez vu sans doute Tédit par lequel le roi révoque celui de Nantes : rien n'est si beau que tout ce qu'il contient, ei jamais aucun roi n'a fait et ne fera rien de plus mémorable. » Entin Saint-Simon, qui a blâmé avec une udmirnblc éloquence (Chap. cdmii) toutes ces persécutions contre les prolestants, avoue cependant qu'elles étaient sulliciiées et accueillies avec joie, presque avec reconnaissance, par la plus grande partie des catholiques du royaume: wl.e roi s'applaudissait de sa puissance et de sa piété. 11 se croyait au temps de la prédication des apôtres, et il s'en attribuait tout l'honneur. Les évèques lui écrivaient des panégyriques , les jésuites en faisaient retentir les chaires et les missions. Toute la France était rcmplw d'horreur et de confusion, et jamais tant de triomphes et de joie, jamais taui de profusions et de louanges. Le monarque avalait ce poison à lonçs traits. Il ne s'était jamais cru si grand devant les hommes, ni si avance devant Dieu dans la ré^^^'^Uon de ses péchés et du scaudale de sa vie» »
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paraît qu'on prépara un événement tout contraire au but qu*oa s'était proposé. On voulait la réunion des calvinistes à l'Église dans le royaume. Gourville , homme très-judicieux, consulté par Louvois , lui avait proposé , comme on sait, de faire enfermer tous les ministres , et de ne relâcher que ceux qui , gagnés par des pensions secrètes , abjureraient en public, et serviraient à la réunion plus que des missionnaires et des soldats. Au lieu de suivre cet avis politique, il fut ordonné par Tédit à tous Ifes ministres qui ne voulaient pas se convertir de sortir du royaume dans quinze jours. C'était s'aveugler que de penser qu'en chassant les pasteurs une grande partie du troupeau ne suivrait pas. C'était bien présumer de sa puissance , et mal connaître les hommes, de croire que tant de cœurs ulcérés et tant d'imaginations échauffées par l'idée du martyre, surtout dans les pays méridionaux de la France, ne s'exposeraient pas à tout, pour aller chez les étrangers publier leur constance et la gloire de leur exil , parmi tant de nations envieuses de Louis XIV, qui tendaient les bras à ces troupes fugitives.
Le vieux chancelier Le Tellier, en signant l'édit, s'écria plein de joie : « Nunc dimittis servum tuum , Domine.... quia viderunt oculi mei salutare tuum. » Il ne savait pas qu'il signait un des grands malheurs de la France '.
Louvois, son fils, se trompait encore en croyant qu'il suffirait d'un ordre do sa main pour garder toutes les frontières et toutes les côtes contre ceux qui se faisaient un devoir de la fuite. L'industrie occupée à tromper la loi est toujours pl'js forte que l'autorité. Il suffisait de quelques gardes gagnés , pour favoriser la foule des réfugiés. Près de cinquante mille familles, en trois ans de temps, sortirent du royaume et furent après suivies par d'autres. Elles allèrent porter chez les étrangers les arts, les manufactures, la richesse. Presque tout le nord de l'Allemagne, pays encore agreste et dénué d'industrie, reçut une nouvelle face de ces multitudes transplantées. Elles peuplèrent des villes entières. Les étoffes, les galons , les chapeaux , les bas , qu'on achetait auparavant de la
1 . « Si vous lisez VOraiton funèbre de Le Tellier j par Bossuet, ce chancelier est un juste et un grand homme. Si yous lisez le& Annales de Tabbé deSaÏDt- Pierre, c'est un lâche et dangereux courtisan, un calomniateur adroit, dont le comte de Gramont disûl, en le voyant sortir d'un entretien particulier avec le roi : « Je crois voir une fouine qui vient d'égorger dei poulets, en se • léchant 1« museau plein de leur sang. » (Noie de Voltaire.)