CUAPITRE XXXVII* DU JANSÉNISME
les oousUtutioDS* des papes, n'eurent enfin de crédit nulle part; et ils ont uni par voir leur secte méprisée dans presque tonte TEurope, quoiqu'elle ait eu plusieui^ partisans très- Rispectables par leurs talents et par leurs mœurs.
Dans le temps mâme où les huguenots attiraient une attention sérieuse, le jansénisme inquiéta la France plus qu'il ne.la troubla. Ces disputes étaient venues d'ailleurs, comme bien d'autres. D'abord, un certain docteur de Louvain, nommé Michel Bay, qu'on appelait Baïus, selon la coutume du pédantisme de ces temps-là, s'avisa de soutenir vers l'an 4552 quelques propositions sur la grâce et sur la prédestination. Cette question, ainsi que presque toute la métaphysique, rentre pour le fond dans le labyrinthe de la fatalité et de la liberté où toute l'antiquité s'est égarée, et où l'homme n'a guère de fîi qui le conduise. L'esprit de curiosité donné de Dieu à l'homme, cette impulsion nécessaire pour nous instruire nous emporte sans cesse au delà du but, comme tous les autres ressorts de notre âme, qui, s'ils ne pouvaient nous pousser trop loin, ne nous exciteraient peut-être jamais assez.
Ainsi on a disputé sur tout ce qu'on connaît et sur tout ce qu'on ne connaît pas : mais les disputes des anciens philosophes furent toujours paisibles, et celles des théologiens souvent sanglantes et toujours turbulentes.
Des cordeliers, qui n'entendaient pas plus ces questions que Michel Baïus, crurent le libre arbitre renversé et la doctrine de Scot en danger. Fâchés d'ailleurs contre Baïus, au sujet d'une querelle à peu près dans le même goût, ils déférèrent soixante-seize propositions de Baïus au pape Pie V. Ce fut Sixte-Quint, alors général des cordeliers, qui dressa la bulle de condamnation, en 4567.
Soit crainte de se compromettre, soit dégoût d'examiner de telles subtilités, soit indififérence et mépris pour des thèses de Louvain, on condamna respectivement les soixante et seize propositions en gros, comme hérétiques, sentant l'hérésie, malsonnantes, téméraires et suspectes, sans rien spécifier et sans entrer dans aucun détail. Cette méthode tient de la suprême puissance, et laisse peu de prise à la dispute. Les docteurs de Louvain furent très-empêchés en recevant la buUe^ il y avait surtout une phrase dans laquelle une virgule, mise à une
i. ConsHhitiùn oa bulles, désignées ordinairement parles premiers muts écrits enlaUo; ainsi la balle Ytneam Domini, la bullo Unigmitm » etc.
190 CHAPITRE xxxvn.
place ou k une autre, condamnait ou tolérait quelques 0{mnions de Michel Baïus. L'université députa à Rome, pour savoir du saint-père où il fallait mettre la virgule. La cour de Rome, qui avait d'autres affaires, envoya pour toute réponse à ces Flamands un exemplaire de la bulle, dans lequel il n'y avait point de virgule du tout. On le déposa dans les archives. Le grand vicaire, nommé Morillon, dit qu'il fallait recevoir la bulle du pape, quand même il y aurait des erreurs. Ce Morillon avait raison en politique; car assurément il vaut mieas recevoir cent bulles erronées que de mettre cent villes en cendres, comme ont fait les huguenots et leurs adversaires. Baïus crut Morillon, et se rétracta paisiblement.
Quelques années après, l'Espagne, aussi fertile en auteurs Bcolastiques que stérile en philosophes, produisit Moiinâ le «ésuite, qui crut avoir découvert précisément comment Dieu agit sur les créatures, et comment les créatures lui résistent. Il distingua Tordre naturel et l'ordre surnaturel; la prédestination à la grâce et la prédestination à la gloire, la grâce pr^ venante et la coopérante. Il fut l'inventeur du concours concomitant, de la science moyenne et du congruisme. Cette science moyenne et ce congruisme étaient surtout des idées rares. Dieu, par sa science moyenne, consulte habilement la volonté de l'homme, pour savoir ce que l'homme fera quand il aura eu sa grâce ; et ensuite, selon l'usage qu'il devine que fera le libre arbitre, il prend ses arrangements en conséquence pour déterminer l'homme, et ces arrangements sont le congruisme*.
Les dominicains espagnols qui n'entendaient pas plus cette explication que les jésuites, mais qui étaient jaloux d'eux , écrivirent que le livre de Molina était le précurseur de l'antechrist.
La cour de Rome évoqua la dispute, qui était déjà entre les mains des grands inquisiteurs, et ordonna, avec beaucoup de sagesse le silence aux deux partis, qui ne le gardèrent ni l'un ni l'autre. Enfin on plaida sérieusement devant Clément YIII, et, à la honte de l'esprit humain, tout Rome prit parti dans le procès. Un jésuite, nommé Achille Gaillard, assura le pape qu'il avait un moyen sûr de rendre la paix à l'Ëglise ; il proposa gravement d'accepter la prédestination gratuite, à condition que les
1. Fiscal, dans les Provinciaîet, l'tst moqué, et aveciosUce, dec«
- — . , , ^. — — -,r„-,.w j même
de la lU)ené humaine. .
dominicains admettraient la science moyenne, et qu'on ajii»> terait ces deux systèmes comme on pourrait. Les dominicains refusèrent raccommodement d'Achille Gaillard. Leur célèbre Lemos soutint le concours prévenant et le complément de la vertu active. Les congrégations se multiplièrent sans que personne s'entendit.
Clément VIII mourut avant d'avoir pu réduire les argumeits pour et contre à un sens clair. Paul Y reprit le procès; mais comme lui-même en eut un plus important avec la république de Venise, il fit cesser toutes les congrégations, quon appela et qu'on appelle encore d$ auxiliis. On leur donnait ce nom, aussi peu clair par lui-même que les questions qu'on agitait, parce que ce mot signifie secours, et qu'il s'agissait, dans cette dispute, des secours que Dieu donne à la volonté faible des hommes. Paul V finit par ordonner aux deux partis de vivre en paix.
Pendant que les jésuites établissaient leur science moyenne et leur congruisme, Cornélius Jansénius ', évoque d'Ypres, renouvelait quelques idées de Baïus , dans un gros livre sur saint Augustin qui ne fut imprimé qu'après sa mort ; de sorte qu'il devint chef de secte sans jamais s'en douter. Presque personne ne lut ce livre qui a causé tant de troubles; mais Duverger de Hauranne , abbé de Saint-Cyran , ami de Jansénius, homme aussi ardent qu'écrivain diffus et obscur , vint à Paris, et persuada de jeunes docteurs et quelques vieilles femmes. Les jésuites demandèrent à Rome la condamnation du livre de Jansénius comme une suite de celle de Baïus, et l'obtinrent en 4644 ; mais à Paris la faculté de théologie, et tout ce qui se mêlait de raisonner, fut partagé. Il ne parait pas qu'il y ait beaucoup à gagner à penser avec Jansénius que Dieu commande des choses impossibles ; cela n'est ni philosophique ni consolant : mais le plaisir secret d'être d'un parti, la haine que s'attiraient les jésuites, l'envie dâ se distinguer et l'inquiétude d'esprit formèrent une secte.
La faculté condamna cinq propositions de Jansénius à la pluralité des voix. Ces cinq propositions étaient extraites du livre Irès-fidèiement quant au sens , mais non pas quant aux propres paroles. Soixante docteurs appelèrent au parlement comme d'abus , et la chambre des vacations ordonna que les . parties comparaîtraient.
1. Janiéntut éuit né dans la province de HoUande en 1&S6. et Umourul 00^638.
492 CHAPITRE XXXVll.
. Les parties ne comparurent point ; mais d'un côté un docteur, nommé Habert. soulevait les esprits contre Jansénius, de i'autre le fameux Arnauld, disciple de SainUCyran , défendait le jansénisme avec Timpétuosité de son éloquence. II haî9> sait les jésuites encore plus qu'il n'aimait la grâce efficace ; et il était encore plus haï d'eux , comme né d'un père qui , s'étant donné au barreau, avait violemment plaidé pour l'Université contre leur établissement. Ses parents s'étaient acquis beaucoup de considération dans la robe et dans l'épée. Son génie et les circonstances où il se trouva le déterminèrent à la a;uerre de plume , et à se faire chef de parti , espèce d'ambition devant qui toutes les autres disparaissent. 11 combattit contre les jésuites et contre les réformés, jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans. On a de lui cent quatre volumes, dont presque aucun n'est aujourd'hui au rang de ces bons livres classiques qui honorent le siècle de Louis XIV , et qui sont la bibliothèque des nations. Tous ses ouvrages eurent une grande vogue dans son temps, et par la réputation de l'auteur, et par la chaleur des disputes. Cette chaleur s'est attiédie ; les livres ont été oubliés. Il n'est resté que ce qui appartenait simplement à la raison , sa Géométrie , la Grammaire raisonnée, la Logique f auxquelles il eut beaucoup départ. Personne n'était né avec un esprit plus philosophique; mais sa philosophie fut corrompue en lui par la faction qui l'entraîna, et qui plongea soixante ans dans de misérables disputes de l'école , et dans les malheurs attachés à l'opiniâtreté, un esprit fait pour éclairer les hommes.
L'Université étant partagée sur ces cinq fameuses propositions , les évèques le furent aussi. Quatre-vingt-huit évéques de France écrivirent en corps à Innocent X pour le prier de décider , et onze autres écrivirent pour le prier de n'en rien faire. Innocent X jugea; il condamna chacune des cinq propositions à part, mais toujours sans citer les pages dont elles étaient tirées , ni ce qui les précédait et ce qui les suivait.
Cette omission , qu'on n'aurait pas faite dans une affaire civile au moindre des tribunaux , fut faite et par la Sorbonne, et par les jansénistes , et par les jésuites, et par le souverain pontife. Le fond des cinq propositions condamnées est évidemment dans Jansénius. Il n'y a qu'à ouvrir le troisième tome, à la page 138 , édition de Paris , 4644 ; on y lira mot à mot : I Tout cela démontre pleinement et évidemment au'il n'est
rien de plus certain et de plus fondamental dans là doctrine de saint Augustin , qu'il y a certains commandements impo9* sibles, non-seulement aux infidèles, aux aveugles, aux endurcis^ mais aux fidèles et aux justes , malgré leurs volonté? et leurs efforts selon les forces qu'ils ont ; et que la grâce , qui peut rendre ces commandements possibles leur manque. » On peut aussi lire, à la page 165, a que Jésus-Christ n'est pas , selon saint Augustin , mort pour tous les hommes. »
Le cardinal Mazarin fit recevoir unanimement la bulle du pape par l'assemblée du clergé. II était bien alors avec le pape; il n'aimait pas les jansénistes, et il haïssait avec raison les factions.
La paix semblait rendue à l'Église de France : mais les jansénistes écrivirent tant de lettres, on cita tant saint Augustin, on fit agir tant de femmes, qu'après la bulle acceptée il y eut plus de jansénistes que jamais.
Un prêtre de Seint-Sulpice s'avisa de refuser l'absolution à M. deLiancourt, parce qu'on disait qu'il ne croyait pas que les cinq propositions fussent dans Jansénius, et qu'il avait dans sa maison des hérétiques. Ce fut un nouveau scandale , un nouveau sujet d'écrits. Le docteur Arnauld se signala ; et dans une nouvelle lettre à un duc et pair, ou réel ou imaginaire, il soutint que les propositions de Jansénius condamnées n'étaient pas dans Jansénius , mais qu'elles se trouvaient dans saint Augustin et dans plusieurs Pères. Il ajouta que « saint Pierre était un juste à qui la grâce, sans laquelle on ne peut rien , avait manqué. »
Il est vrai que saint Augustin et saint Jean Chrysostome avaientdit la même chose; mais les conjonctures, qui changent tout, rendirent Arnauld coupable. On disait qu'il fallait mettre de l'eau dans le vin des saints Pères ; car ce qui est un objet si sérieux pour les uns est toujours pour les autres un sujet de plaisanterie. La faculté s'assembla ; le chancelier Se guier y vint même de la part du roi. Arnauld fut condamné et exclu de la Sorbonne en 4654. La présence du chancelier parmi les théologiens eut un air de despotisme qui déplut au public , et le soin qu'on eut.de garnir la salle d'une foule de docteurs , moines mendiants, qui n'étaient pas accoutumés de B'y trouver en si grand nombre , fit dire à Pascal , dans sej Provinciales , « qu'il était plus aisé de trouver des moines quo des raisons. »
j494 CHAPITRE XIXV11.
La plupart de ces moines n'admettaient point le côngriiisme, la science moyenne, la grâce versalile de Molina ; mais ils soutenaient une grâce suffisante à laquelle la volonté peut consen> tir, et ne consent jamais; une grâce efficace à laquelle on peut résister, et à laquelle on ne résiste pas, et ils expliquaient cela clairement, en disant qu'on pouvait rester â cette grâce dans le sens divisé , et non pas dans le sens composé
Si ces choses sublimes ne sont pas trop d'accord avec la raison humaine, le sentiment d'Amauld et des Jansénistes semblait trop d'accord avec le pur calvinisme. C'était prédsé* ment le fond de la querelle des gomaristes et des arminiens*» Elle divisa la Hollande comme le jansénisme divisa la France; mais elle devint en Hollande une faction politique plus qu'une dispute de gens oisifs ; elle fit couler sur un éêhafaud le sang du pensionnaire Bamevelt : violence atroce que les Hollandais détestent aujourd'hui , après avoir ouvert les yeux sur l'absurdité de ces disputes , sur Thorreur de la persécution , et sur l'heureuse nécessité de la tolérance, ressource des sages qui gouvernent contre l'enthousiasme passager de ceux qui argumentent. Cette dispute ne produisit en France que des mandements , des bulles, des lettres de cachet et des brochures, parce qu'il y avait alors des querelles plus importantes.
Arnaud fut donc seulement exclu de la faculté. Cette petite persécution lui attira une foule d'amis, mais lui et les jansé« nistes eurent toujours contre eux TÊglise et le pape. Une des premières démarches d'Alexandre VII, successeur dlnnocentX, fut de renouveler les censures contre les cinq propositions. Les évâques de France, qui avaient déjà dressé un formulaire, en firent encore un nouveau, dont la fin était conçue en ces termes : « Je condamne de ccBur et de bouche la doctrine des cinq propositions contenues dans le livre de Cornélius Jansénius, laquelle doctrine n'est point celle de samt Augustin, que Jansénius a mal expliquée. »
I . Ces deux sectes tirent leur nom de François Ck>mar, ministre prolestant, né à Bruges en 1563, mort en 1 64 1, et de Jacques Arminius, né en 1S60 dans la province de Hollande, et mort en 1609 ; l'une admettait, en l'exagérant encore, la prédestination telle que Calvin l'avait enseignée; l'auire la combattait, en paraissant se rapprocher de l'Église romaine. Bientôt elles devinrent des factions politiques; et les arminiens, défenseurs des libertés républicaines, se prononcèrent contre les prétentions ambitieuses de la maison d'Orange. Le plus illustre de leurs chefs, Barneyelt, fut condamné a mort, en 1619. ptr Tinfluence du stathouder Maurice de Nassau.
Il fallut depuis souscrire cette formulé» et les évèqiies lu présentèrent dans leurs diocèses à tous ceux qui étaient sus> pects. On la voulut faire signer aux religieuses de Port-Royal de Paris et de PortrRoy al des Champs. Ces deux maisons étaient le sanctuaire du jansénisme : Saint-Cyran et Ârnauld les gou* vernaient.
Ils avaient établi auprès du monastère de Port-Royal dot Champs une maison où s*étaient retirés plusieurs savants vertueux, mais entêtés , liés ensemble par la conformité des sen* timents : ils y instruisaient de jeunes gens choisis. C'est de cette école qu*est sorti Racine, le poète de l'univers qui a le mieux connu le cœur humain. Pascal, le premier des .satiriques français, car Despréaux ne fut que le second, était intimement lié avec ces illustres et dangereux solitaires. On prêt senta le formulaire à signer aux filles de Port-Royal de Paris et de PortrRoyal des Champs; elles répondirent qu'elles ne pouvaient en concience avouer, après le pape et les évoques, que les dnq propositions fussent dans le livre de Jansénius qu'elles n'avaient pas lu; qu'assurément on n'avait pas pris sa pensée; qu'il se pouvait faire que ces cinq propositions fussent erronées, mais que Jansénius n'avait pas tort.
Un tel entêtement irrita la cour. Le lieutenant civil d'Aubray (il n'y avait pas encore de lieutenant de police), alla à Port-Royal des Qiamps faire sortir tous les solitaires qui s'y étaient retirés, et tous les jeunes gens qu'ils élevaient. On menaça de détruire les deux monastères : un miracle les sauva.
M*'* Perrier, pensionnaire de Port-Royal de Paris , nièce du célèbre Pascal , avait mal à un œil : on fit à Port-Royal la cérémonie de baiser une épine de la couronne qu'on mit autrefois sur la tète de Jésus-Christ. Cette épine était depuis quelque temps à Port-Royal. Il n'est pas trop aisé de Bavoir comment elle avait été sauvée et transportée de Jérusafem au faubourg' Saint -Jacques. La malade la baisa : elle parut guérie plusieurs jours après. On ne manqua pas d'affirmer et d'attester qu'elle avait été guérie en un clin d'œil d'une fistule lacrymale désespérée. Cette fille n'est morte qu'en 4728. Des personnes qui ont longtemps vécu avec elle m'ont assuré que sa guérison avait été fort longue, et c'est ce qui est bien vraisemblable; mais ce qui ne l'est guère, c'est que Dieu, qui ne fait point de miracles pour amener à notre religion les dix-
496 CHAPITRE XXX Vil.
neof Tiôgtîdmes de la terre, i qui cette religion est oq mconnaa oo en horreur, eût en effet interrompu l'ordre de la nature en faveur d'une petite fille, pour justifier une douzaine de reli* gieuses qui prétendaient que Cornélius Jansénius n'avait point écrit une douzaine de lignes qu'on lui attribuait , on qu'il les avait écrites dans une autre intention que celle qui lui est imputée.
Le miracle eut un si grand éclat, que les jésuites écrivirent contre lui. Un P. Annat, confesseur de Louis XIV , publia le Rabat-joie des jansénistes , à /'occasion du miracle qu*ùn dit être arrivé à Port-Boyal, par un docteur catholique, Ânnat n'était ni docteur ni docte. Il crut démontrer que si une épine était venue de Judée à Paris guérir la petite Perrier, c'était |H)ur lui prouver que Jésus est mort pour tou5, et non pour plusieurs : tous sifflèrent le P. Annat. Les jésuites prirent alors le parti de faire aussi des miracles de leur côté; mais ils n'eurent point la vogue : ceux des jansénistes étaient les c^uis à la mode alors. Ils firent encore quelques années après un autre miracle. Il y eut à Port-Royal une sœur Gertrude guérie d'une enflure à la jambe. Ce prodige-là n'eut point de succès : le temps était passé, et sœur Gertrude n'avait point un Pascal pour oncle.
Les jésuites, qui avaient pour eux les papes et (es rois, étaient entièrement décriés dans l'esprit des peuples. On renouvelait contre eux les anciennes histoires de l'assassinat de Henri le Grand , médité par Barrière, exécuté par Châtei leur écolier, le supplice du P. Guignard, leur bannissement de France et de Venise, la conjuration des poudres, la banqueroute de Séville. On tentait toutes les voies de les rendre odieux. Pascal fit plus, il les rendit ridicules. Ses Lettres provinciales^ qui paraissaient alors (4 656), étaient un modèle d'élo* quence et de plaisanterie. Les meilleures comédies de Moli>je n'ont pas plus de sel-que les premières Lettres provinciales : Bossuet n'a rien de plus sublime que les dernières '.
Il est vrai que tout le livre portait sur un fondement faux.
1. M Quclquerois, pour nous divertir, nous lisons les Petites lettres: peut sn avoir un style plus parfait, ane raillerie plus fine, plus naturelle, plu^ délicate, plus digne tille de ces dialogues de Platon qui sont si beaux ? Ei lorsqu'après les dix premières lettres il s'adresse aux réTérends, quel sérieux ! quelle solidité ! quelle force ! quelle éloquence ! quel amour ponr Dieu et pour la vérité ! quelle manière de la soutenir et de la faire entendre I C'est tout cela qu'on trouve dans les huit dernières lettres, qui sont aar ■■ tuii l»Bt diflSrent. » (M**de Sévi«nc à sa lille, 21 décembre inas.)
On attribuait adroitement à toute la société des opinions extravagantes de plusieurs jésuites espagnols et flamands. On les aurait déterrées aussi bien chez des casuistes dominicains et franciscains ; mais c'était aux seuls jésuites qu'on en voulait. On tÂchait dans ces lettres de prouver qu'ils avaient un des> seiii formé de corrompre les mœurs des hommes , dessein qu'aucune secte, aucune société n'a jamais eu et ne peut avoir; mais il ne s'agissait pas d'avoir raison, il s'agissait do divertir le public.
Les jésuites, qui n'avaient alors aucun bon écrivain, ne purent éfltacer l'opprobre dont les couvrit le livre le mieux écrit qui eût encore paru en France; mais il leur arriva idans leurs querelles la même chose à peu près qu'au cardinal Mazarin. Les Blot / les Marigny et les Barbançon avaient fait rire toute la France à ses dépens ; et il fut le maitre de la France. Ces pères eurent le crédit de faire brûler les Lettres provinciales par un arrêt du parlement de Provence : ils n'en furent pas moina ridicules , et en devinrent plus odieux à la nation.
On enleva les principales religieuses de l'abbaye de Port* Royal de Paris avec deux cents gardes, et on les dispersa dans d'autres couvents : on ne laissa que celles qui voulurent signer îe formulaire. La dispersion de ces religieuses intéressa tout Paris. Sœur Perdreau et sœur Passart, qui signèrent et en firent signer d'autres , furent le sujet des plaisanteries et dés chansons dont la ville fut inondée par cette espèce d'hommes oisifs qui ne voit jamais dans les choses que le côté plaisant, et qui se divertit toujours , tandis que les persuadés gémissent, que les frondeurs déclament et que le gouvernement agit.
Les jansénistes s'affermirent par la persécution. Quatre prélats, Ârnauld, évéque d'Angers, frère du docteur; Buzanval, de Beauvais; Pavillon, d'Aleth, et Caulet, de Pamiers, le même qui depuis résista à Louis XIV sur la régale , se déclarèrent contre le formulaire. C'était un nouveau formulaire composé par le pape Alexandre Vil lui-même, semblable en tout pour le fond au premier, reçu en France par les éyéques et même par le parlement. Alexandre VII, indigné, nomma neuf évéques français pour faire le procès aux quatre prélats réfractaires. Alors les esprits s'aigrirent plus que jamais.
Mais lorsque tout était en feu pour savoir si les cinq propositions étaient ou n'étaient pas dans Jansénius, Rospigliosi,' de-
49d CHAPITRE XXXVII.
▼enupape 60os le nom de Clément IX,pacifîa tout pour quelque temps. (4 668) Il engagea les quatreévèquesà signer sincéremenl le formulaire, au lieu de purement et simplement ; ainsi il seofxbla permis de croire, en condamnant les cinq propositions, qu'elles n'étaient point extraites de Jansénius. Les quatre évéques donnèrent quelques petites explications : l'accortise ' italienne calma la vivacité française. Un mot substitué à un autre opéra cette paix qu'on appela la paix de Clément IX, et même la paix de l'Église, quoiqu'il ne s'agît que d'une dispute ignorée ou méprisée dans le reste du inonde. Il paraH que, depuis le temps de Baïus, les papes eurent toujours pour but d'étouffer ces controverses, dans lesquelles on ne s'entend point, et de réduire les deux partis à enseigner la même morale, que tout le monde entend. Rien n'était plus raisonnable, mais on avait affaire à des hommes.
Le gouvernement mit en liberté les jansénistes qui étaient prî> sonniers à la Bastille, et entre autres Sacy, auteurde la Version du Testament. On Gt revenir les religieuses exilées ; ellessignèrènt sincèrement , et crurent triompher par ce mot Arnauld sortit de la retraite où il s'était caché, et fut présenté au roi, accueilli du nonce, regardé par le public comme un Père de l'Église ; il s'engagea dès lors à ne combattre que les calvinistes, car il fallait qu'il fit la guerre. Ce temps de tranquillité produisit son livre de la Perpétuité de la foi, dans lequel il fut aidé par Nicole ; et ce fut le sujet de la grande controverse entre eux et Claude le ministre*, controverse dans laquelle chaque parti se crut victorieux, selon l'usage.
La paix de Clément IX ayant été donnée à des esprits peu pacifiques, qui étaient tous en mouvement, ne fut qu'une trôve passagère. . Les cabales sourdes, les intrigues et les injures continuèrent des deux côtés.
La duchesse de Longueville , sœur du grand Condé, si con« nue par les guerres civiles et par ses amours, devenue vieille et sans occupation, se fit dévote; et, comme elle haïssait la cour et qu'il lui fallait de l'intrigue, elle se fit janséniste. Elle bâtit un corps de logis à Portr-Royal des Champs, où elle se
1. AccortUe, complaisance, caractère Booommodant. Vieux mot tiré de mulien accorttxta^ et rajeuni par VDltaire.
^ 2. « Claude (Jean), ne en AgénoU, en I6f9, ministre de Charenion, et Tonde de son parti, émule digne des Bossuet, des Arnauld et des Nicole. Il a composé quinze ouvrages, qu'on lut avec avidité dans le temps des dipputes. Mort à la Haye <sn 1687. » 'Voltaire, litte des éci icaùM françai .
retirait quelquefois avec les solitaires. Ce fut leur temps le p;ns florissant. Les Arnauld , les Nicole , les Le Maistre, les Hermant, les Sacy, beaucoup d'hommes qui, quoique moias célèbres, avaient pourtant beaucoup de mérite et de réputation, s'assemblaient chez elle. Ils substituaient au bel esprit, que la duchesse de Longueville tenait de l'hôtel de Rambouillet, leurs conversations solides et ce tour d'esprit mâle, vigoureux et animé, qui faisait le caractère de leurs livres et de leurs entre* tiens. Ils ne contribuèrent pas peu à répandre en France le bon goût et la vraie éloquence. Mais malheureusement ils étaient encore plus jaloux d'y répandre leurs opinions. Ils semblaient être eux-mêmes une preuve de ce système de la fatalité qu'on leur reprochait. On eût dit qu'ils étaient entraînés par une détermination invincible à s'attirer des persécutions sur des chimères, tandis qu'ils pouvaient jouir de la plus grande considération et de la vie la plus heureuse en renon« çant à ces vaines disputes.
(4679) La faction des jésuites, toujours irritée des Lettres provinciales^ remua tout contre le parti. M"' de Longueville, ne pouvant plus cabaler pour la Fronde, cabala pour le jansénisme. Il se tenait des assemblées à Paris, tantôt chez elle, tantôt chez Arnauld. Le roi, qui avait déjà résolu d'extirper le calvinisme, ne voulait point d'une nouvelle secte *. 11 menaça;
1. Le roi n'aimait pas les jansénistes, et k cause de leurs opinions reli* eieusea, et parce qu'il les croyait peu déTOuéa fc son gouvernement. «< Je m'appliquai, dii-ii dans ses Mémoires (t. I, p. 83) à détruire le jansénisme, et à dissiper les communautés oii se formait cet esprit de nouveauté, bien intentionné peut-être, mais qui ignorait ou voulait ignorer les dangereuses suites qu'il pouvait avoir. » Saint-Simon dit la même chose à sa manière, avec passiun : « Séduit par les jésuites, il s'était laissé persuader par eux le contradictoire exact et précis de la vérité, savoir que toute autre eoole que la leur en voulait à l'autorité royale et n'avait qu'un esprit d'iu* dépendance et républicain ; le roi là-dessus ni sur bien d'autres choses n'en savait pas plus qu'un enfant. II leur fut donc aisé de le préoccuper, jusqu'à finfatuation la plus complète, que quiconque parlait autrement qu'eux était janséniste et que janscuiste doit être ennemi du roi. et de son autorité. » (Ghap. ct>XlU.) Le raéine historien nous raconte ailleurs une anecdote qui prouverait qu'au besoin liOuis XIV préférait un athée à un janséniste (chap. GLXX). Le duc d'Orléans venait d'être nommé pour commander en Ëspai^ne. «Il fit donc ses préparatifs. Le roi lui demanda qui il menait en Espagne : if. le duc d'Orléans lui nomma parmi eux Fontpertuis. Comment, mon çevcu, reprit le roi avec émotion, lo fils de celte folle qui a couru M. Arnauld partout! un janséniste ! Je ne veux point de cela avec vous. — Ma foi. Sire, lui répondit le duc d'Orléans, je ne sais pas ce qu'a fait la mère; mais pour le fils, être janséniste 1 II ne croit pas en Dieu. -^ Est-il possible, reprit le roi, et m'eu afb>urez>vou8? Si cela est, il n'y a point de mal : vous pouvez l'emmener. L'apres-diner méiue, M. le duc d'Orléans me le coûta en pâmant de rire, n Cetl'^ anecdote, rapportée doux fois par Saint-Simon presque dans les mêmes
500 CHAPITRE XXXVIl.
et enfia Ârnauld, craignant des ennemis arpiés de l'autorité souveraine, privé de l'appui de M"* de Longueville, que la mort enleva, prit le parti de quitter pour jamais la France, et d'aller vivre dans les Pays-Bas, inconnu, sans fortune, même sans domestiques, lui dont le neveu avait été ministre d'État, lui qui aurait pu élro cardinal. Le plaisir d'écrire en liberté lui tint lieu de tout. Il vécut jusqu'en 4694 dans une retraite ignorée du monde et connue à ses seuls amis, toujours écrivant, toujours philosophe supérieur à la mauvaise fortune, et donnant jusqu*au dernier moment l'exemple d'une Ame pure, forte et inébranlable.
Son parti fut toujours persécuté dans les Pays-Bas catholiques , pays qu'on nomme d* obédience , et où les bulles des papes sont des lois souveraines. H le fut encore plus en France.
Ce qu'il y a d'étrange, c'est que la question t si les cinq propositions se trouvaient en effet dans Jansénius» était tou< jours le seul prétexte de cette petite guerre intestine. La distinction du fait et du droit occupait les esprits. On proposa enfin en 4701 un problème théologique, qu'on appela le cas de conscience par excellence : « Pouvait-on donner les sacre ments à un homme qui aurait signé le formulaire, en croyant dans le fond de son cœur que le pape et même l'Église peut se tromper sur les faits? » Quarante docteurs signèrent qu'on pouvait donner l'absolution à un tel homme.
Aussitôt la guerre recommence. Le pape et les évèques voulaient qu'on les crût sur les faits. L'archevêque de Paris, Noailles, ordonna qu'on crût le droit d'une foi divine, et le fait d'une foi humaine. Les autres, et même l'archevêque de Cambrai, Fénelon, qui n'était pas content de M. de Noailles, exigèrent la foi divine pour le fait. Il eût mieux valu peut-être le donner la peine de citer les passages du livre; c'est ce qu'on ne fît jamais.
. Le pape Clément XI donna en 1705 la bulle Vineam Domini, par laquelle il ordonna de croire le fait , sans expliquer èi c'était d'une foi divine ou d'une foi humaine.
C'était une nouveauté introduite dans l'Église de faire signer des bulles à des filles. On fit encore cet honneur aux religieuses de Port-Royal des Champs. Le cardinal de Noailles fut obligé de leur faire porter cette bulle pour les éprouver. Elles
termes , se retrouve dans les Mémoires d'ÉLitebeth-Cbarlotte , ducbes^e a Orléans, mère du Ré(;ent.
signèrent, sans déroger à la paix de Clément IX, et se retranchant dans le silence respectueux à Tégard du fait.
On ne sait ce qui est plus singulier, ou l'aveu qu'on demandait à des filles que cinq propositions étaient dans un livre latin, ou le refus obstiné de ces religieuses.
Le roi demanda une bulle au pape pour la suppression do leur monastère. Le cardinal de Noailles les priva dos sacrements* Leur avocat fut mis à la Bastille. Toutes les religieuses furent enlevées et mises chacune dans un couvent moins désobéissant. Le lieutenant de police fit démolir en 4709 leur maison de fond en comble; et enfin en 4741 on déterra les corps qui étaient dans l'église et dans le cimetière, pour les tran^orter ailleurs •.
Les troubles n'étaient pas détruits avec ce monastère. Les jansénistes voulaient toujours cabaler, et les jésuites se rendre nécessaires. Le P. Quesnel, prêtre de l'Oratoire, ami du célèbre Arnauld, et qui fut compagnon de sa retraite jusqu'au dernier moment, avait dès l'an 4674 composé un livre de réflexions pieuses sur le texte du Nouveau Testament. Ce livre contient quelques maximes qui pourraient paraître favorables au jansénisme ; mais elles sont confondues dans une si grande foule de maximes saintes et pleines de cette onction qui gagne le cœur, que l'ouvrage fut reçu avec un applaudissement universel. Le bien s'y montre de tous côtés; et le mal, il faut le chercher. Plusieurs évoques lui donnèrent les plus grands éloges dans sa naissance, et les confirmèrent quand le livre eut reçu encore par l'auteur sa dernière perfection. Je sais même que Tabbé Renaudot, l'un des plus savants hommes de France, étant à Rome la première année du pontificat de Clément XI, allant un jour chez ce pape, qui aimait les savants et qui l'était lui-même, le trouva lisant le livre du P. Quesnel. « Voilà, lui dit le pape, un livre excellent. Nous n'avons per-
1. « Il fut enjoint aux familles qui avaient des parents enterrés à Port- Royal de les faire exhumer et porter ailleurs, et on jeta dans le cimetière (l'une paroisse voisine tous les autres comme on put, avec Tindécence qu'on t^e peut imaginer. Ensuite on procéda à raser la maison, Téglise et tous les hàtimenis, comme on fait les maisons des assassins des rois, en sorte qu'enfin il n'y resta pas pierre sur pierre. Tous les matériaux furent vendus, 9t on laboura et sema la place : k la vérité ce nç fut pas de sel, c'est toute h grâce qu'elle reçut. Le scandale en fut grand jusque dans Home. Je me borne à ce simple et court récit d'une expédition si militaire et si odieuse. » (SaintrSimon, chap. ccL.) Fénelun, qui avait toujours combattu le jansénisme, écrivit au duc de Chevreuse ( novembre 1 709): «Un coup d'autorité comme celui qu'on vient de faire h Port-Royal ne peut qu'exciter lac^m^ passion publique pour ces filles et l'indig nation coulro leurs porsécuttiurs. «
502 CHAPITRE XXXVIl.
sonne à Rome qui soit capable d^écrire ainsi. Je voudrais attirer l'auteur auprès de moi. > Cest le même pape qui depuis condamna le livre.
.11 ne faut pourtant pas regarder ces éloges de Clément XI, et les censures qui suivirent les éloges, comme une contradiction. On peut être très-touché, dans une lecture , des beautés frappantes d'un ouvrage, et en condamner ensuite les défauts cachés. Un des prélats qui avaient donné en France Tapprobatioa la plus sincère au livre de Quesnel, était le cardinal de Noa\iles, archevêque de Paris. Il s*en était déclaré le protecteur lorsqu'il était évêque de Châlons; et le livre lui était dédié. Ce cardinal, plein de vertus et de science, le plus doux des hommes, le plus ami de la paix, protégeait quelques jansénistes sans rétre, et aimait peu les jésuites, sans leur nuire et sans les craindre.
Ces jésuites commençaient à jouir d'un grand crédit, depuis que le P. de La Chaise, gouvernant la conscience de Louis XI\\ était en effet à la tête de TÉglise gallicane. Le P. Quesnel, qui les craignait, était retiré à Bruxelles avec le savant bénédictin Gerberon, un prêtre nommé Brigode, et plusieurs autres du même parti. Il eu était devenu chef après la mort du fameux Ârnauld, et jouissait comme lui de cette gloire flatteuse de s'établir un empire secret indépendant des souverains, de régner sur des consciences, et d'être l'âme d'une faction composée d'esprits éclairés. Les jésuites, plus répandus que sa faction et plus puissants, déterrèrent bientôt Quesnel dans sa solitude. Ils le persécutèrent auprès de Philippe V, qui était encore maître des Pays-Bas, comme ils avaient poursuivi Arnauld , son maître , auprès de Louis XIV. Ils obtinrent un ordre du roi d'Espagne de faire arrêter ces solitaires. (4703) Quesnel fut mis dans les prisons de Tarchevêché de Malines. Un gentilhomme, qui crut que le parti janséniste ferait sa fortuné s'il délivrait le chef, perça les murs et fit évader Quesnel, qui se retira à Amsterdam, où il est mort en 4749, dans une extrême vieillesse, après avoir contribué à former en Hollande quelques églises de jansénistes , troupeau faible qui dépérit tous les jours.
Lorsqu'on l'arrêta, on saisit lous ses papiers, et on y trouva tout ce qui caractérise un parti ÎOTtûé, Il y avait une copie d un ancien contrat fait par les Jansénistes avec Aotoinetto Boungnon, célèbre visionnaire, femme riche, et qui avait
acheté, sous le nom ae son directeur , Tile de Nordstrand près du Holstein , pour y rassembler ceux qu'elle prétendait associer à une secte de mystiques qu'elle avait voulu établir.
Cette Bourignon avait imprimé à ses frais dix-neuf gros volumes de pieuses rêveries, et dépensé la moitié de son bien à faire des prosélytes. Elle n'avait réussi qu'à se rendre ridicule, et môme avait essuyé les persécutions attachées à toute innovation. Enfin, désespérant de s'établir dans son jle, elle, l'avait revendue aux jansénistes, qui ne s'y établirent pas plus qu'elle,
On trouva encore dans les manuscrits de Quesnel un projet plus coupable , s'il n'avait été insensé. Louis XIV ayant envoyé en Hollande en 4684 le comte d'A vaux, avec plein pouvoir d'admettre à une trêve de vingt années les puissances qui voudraient y entrer, les jansénistes, sous le nom des disciples de mint Augtistinf avaient imaginé de se faire comprendre dans cette trêve, comme s'ils avaient été. en effet un parti formidable , tel que celui des calvinistes le fut si longtemps. Cette idée chimérique était demeurée sans exécution ;. mais enfin les propositions de paix des jansénistes avec le roi de France avaient été rédigées par écrit. Il "^ avait eu cerlaî*. nement dans ce projet une envie de se rendre trop considé-^ dérables ; et c'en était assez pour être criminels. On fit aisément croire à Louis XIV qu'ils étaient dangereux.
11 n'était pas assez instruit pour savoir que de vaines opinions de spéculation tomberaient d'elles-mêmes, si on les abandonnait à leur inutilité. C'était leur donner un poids qu'elles n'avaient point, que d'en faire des matières d'Élat. Il ne fut pas difficile de faire regarder le livre du P. Quesnel comme coupable, après que l'auteur eut été traité en séditieux. Les jésuites engagèrent le roi lui-même à faire demander à Rome la condamnation du livre. C'était en effet faire condamner le cardinal de Noailles, qui en avait été le prolec* leur le plus zélé. On se ûattait avec raison qtfe le pape Clément XI mortifierait l'archevêque de Paris. Il faut savoir que, quand Clément XI était le cardinal Albani, il avait fait imprimer un livre tout moliniste de son ami le cardinal de Sfondrate, et que M. de Noailles avait été le dénonciateur de ce livre. Il était naturel de penser qu' Albani , devenu pape, ferait au moins, contre les approbations données à Quesnel, ce
qu'on avait fait contre les approbations données à Sfondrate.
Oq ne se trompa point : le pape Ciément XI donna vers l'an 4708 un décret contre le livre de Quesnel. Mais alors les affaires temporelles empêchèrent que cette affaire spirituelle, qtt*on avait sollicitée , ne réussît. La cour était mécontente de Clément XI, qui avait reconnu Tarchiduc Charles pour roi d'Espagne, après avoir reconnu Philippe V. On trouva des nullités dans son décret : il ne fut point reçu en France ; et les querelles furent assoupies jusqu'à la mort du P. de La Chaise, confesseur du roi, homme doux, avec qui les voies de conciliation étaient toujours ouvertes, et qui ménageait dans le cardinal de Noailles l'allié de M"** de Maintenon.
Les jésuites étaient en possession de donner un confesseur au roi , comme à presque tous les princes catholiques. Cette prérogative était le fruit de leur institut, par lequel ils renoncent aux dignités ecclésiastiques. Ce que leur fondateur établit par humilité était devenu un principe de grandeur. Plus Loui:$ XIV vieillissait, plus la place de confesseur devenait un ministère considérable. Ce poste fut donné à Le Tellier. fils d'un procureur de Vire, en basse Normandie, homme sombre, ardent, inflexible, cachant ses violences sous un flegme apparent' : il fit tout le mal qu'il pouvait faire dans cette place, où il est trop aisé d'inspirer ce qu'on veut et de perdre qui l'on hait : il avait à venger ses injures particulières. Les jansénistes avaient fait condamner à Rome un de ses livres sur les cérémonies chinoises*. Il était mal personnellement avec le cardinal de Noailles, et il ne savait rien ménager. Il remua toute l'Église de France. Il dressa en 47H des lettres et des mandements que des évéques devaient signer. Il leur envoyait des accusations contre le cardinal de
t. te Sa vie était dnre par gotit et par habitude : il ne connaissait; qu'an travail assidu et sans interruption ; il l'exigeait pareil des autres sans aucun égard, et ne comprenait pa» qu'on en dût avoir. Sa tète et sa santé étaient de fer, sa conduite en était aussi» son naturel cruel et l'aroiiche. Confit dans les maximes et dans la politique de sa société, il était profondément faux, trompeur, caché pous mille p^is et replis, exiçcant tout, ne donnant rien, se moquant des paroles les pics expressément données, et poursuivant avec fureur ceux qui les avaient reçues. Son extérieur ne promettait rien moins et tint cxaclcmeni parole. Il eût fait peur au coin d'un bois. Sa physionomie était ténébreuse, fausse, terrible; ses yeuxardcnis, méchants, extrêmement de travers : on était frappé en le voyant. I.a première fois qu'il vit le roi dans son cabinet, après lui avoir été présenté, le roi lui demanda sMl était parentde MM. Le Tellier. Le père s'anéantit : Moi, Sire, répondit-il, parer.; de MM. Le Tellier! Je suis bien loin de là : je suis un pauvre paysan de basie Normandie, où mon père était un fermier. » (Saint-Simon, ohap. cc&v::.)