‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 164 sur 168 · CONDAMNATION DB FÉNELON · texte numérisé non relu

CONDAMNATION DB FÉNELON

aelon éiait aussi romanesque en fait de religion qu*en po- ] litijfue.

M est très-certain que lo roî était personnellement piqué contre Tarchevéque de Cambrai. Godet des Marais, évêque do Chartres, qui gouvernait M"* de Main tenon et Saint-Cyr avec le despotisme d'un directeur, envenima le cœur du roi. Ce monarque fit son affaire principale de toute cette dispute ridicule dans laquelle il n'entendait rien. Il était sans doute trèsaisé de la laisser tomber, puisque en si peu de temps elle est tombée d'elle-même; mais elle faisait tant de bruit à la cour, qu'il craignit une cabale encore plus qu'une hérésie. Voilà la véritable origine de la persécution excitée contre Fénelon.

Le roi ordonna au cardinal de Bouillon, alors son ambassadeur à Rome, par ses lettres du mois d*auguste (que nous nommons si mal à propos aoust) 4697, de poursuivre la condamnation d'un homme qu'on voulait absolument faire passer pour un hérétique. Il écrivit de sa propre main au pape Innocent XII pour le presser de décider.

La congrégation du saint office nomma , pour instruire le procès, un dominicain, un jésuite, un bénédictin, deux cordeiiers, un feuillant et un augustin. C'est ce qu'on appelle à Rome les consulteurs. Les cardinaux et les prélats laissent d^ordinairo à ces moines l'étude de la théologie pour se livrer à la politique, à l'intrigue ou aux douceurs de l'oisiveté *.

Los consulteurs examinèrent, pendant trente«ept conférences, trente-sept propositions, les jugèrent erronées à la pluralité des voix ; et le pape, à la tête d'une congrégation de cardinaux, les condamna par un bref qui fut publié et affiché dans Rome le 43 mars 4699.

L'évêque de Meaux triompha ; mais l'archevêque de Cambrai tira un plus beau triomphe de sa défaite. Il se soumit sans restriction et sans réserve. Il monta lui-même en chaire à Cambrai pour condamner son propre livre. Il empêcha ses amis de le défendre*. Cet exemple unique de la docilité d'un savant,

t. «< Le nonce Rovcrti disait : « Bisogna infarinarsi di teologia e fare un « fondo di polUica. » (Noie de Voltaire.) — Cette phrase italienne signifie U faut s'en tanner de tliéulogie et se faire an fond de politique.

2. « \\ allait monter en chaire : il ne se troubla point t il laissa le sermon qi'il avait prépare, et, sans différer un moment de précner, il prit son thème «ir lu soumission due à rEg:lise : il traita cette matière d'une manière forte vi touchante, annonça la condamnation de son livre, rétracta l'opinion q l'il y avait exposée, et conclut son sermon par un acquiescement et une Biumvssion parfaite au jugement que lo pape venait de prononcer. Deux l'jurs après n publia un mandement furl court par lequel il se rétracta. con>

524 CHAPITRE XXXVIIl

^ui pouvait se faire un grand parti par la persécution même, cette candeur ou ce grand art lui gagnèrent tous les cœurs et firent presque haïr celui qui avait remporté la victoire Féne- Jon vécut toujours depuis dans son diocèse en digne archevêque, en homme de lettres. La douceur de ses mœurs, répandue dans sa conversation comme dans ses écrits, lui fit des amis tendres de tous ceux qui le virent. La persécution et son Télémaque lui attirèrent la vénération de TEurope. Les Anglais surtout, qui firent la guerre dans son diocèse, s'empressaient à lui témoigner leur respect. Le duc de Marlborough prenait soin qu*on épai^nât ses terres. Il fut toujours cher au duc de Boulogne, qu'il avait élevé ; et il aurait eu part au gouvernement , si ce prince eût vécu.

Dans sa retraite philosophique et honorable, on v<>yait corn* bien il était difficile de se détacher d'une cour telle que celle de Louis XIV ; car il y en a d'autres que plusieurs hommes célèbres ont quittées sans les regretter. Il en parlait toujours avec un goût et un intérêt qui perçaient au travers de sa résignation*. Plusieurs écrits de philosophie, de théologie de

damna son lÎTre, en défendit U lecture, acquiesça et ae soamit de nouveau à Ra condamnation ; et par les termes les plus concis, les plus nets, les plus foKs, il s'&U tous *es moyens d'en pouvoir rerenir. Une soumission si prompte, si claire, si v<ibliqoe, fiit généralement admirée. »( Saint-Simon, chap. lxvi.) Quelques mois après, Fenelon écrivait au P*** une lettre fort triste, qnoî* qu'elle commence par une citation du poète Tibulle, et qui prouve assez combien cette soumission avait dû lui coûter (9 mars 1700) : « Kome a parlé, mon révérend Père; c'est à moi à me soumettre et à m'hnmilier. Que M. oc Meaux jouisse de sa victoire ; il le peut : je ne Ten-estimerai pas moins pour cela. Celui qui lit au fond des cœurs nous jugera un jour, et c'est à son tribunal que je Tattcnds. »

1. On voit en effet dans la correspondance de Fénelon rombien la politique l'occupait encore au sein de la retraite. Il écrivait souvent aux personnages les plus considérables de la ccur, au duc de Beauvilliers, au duc de Chevreuse, et surtout au duc de Bourgogne, et il leur donnait son avis sur les événements du jour comme aurait pu le faire un homme d'État et un premier ministre. 11 composa plusieurs mémoires sur la guerre de la succession d'Espagne ; il envoya au duc de Bourgogne des lettres paternelles et sévères après la désastreuse campagne d'Oudenarde; quand «on élève devint nauptiin par la mort de Monseigneur et que, suivant l'expression de Saint-Simon (chap. cccii), « il parvint à une sorte d'avant-règne, » il lui proposa un

Slan de gouvernement et d'administration qu'il avait concerté avec le duc e Chevreuse ; enfin, lorsque ce jeune prince eut été enlevé à Louis XIV et à la France, il indiquait encore à ses amis quelles mesures devaient fttre prises et comment on devait composer le futur conseil de régence. Toutes ces pensées politiques prouvent assez que l'archevêque de Cambrai espérait toujours revenir à la cour ; mais il mourut en 17 15, quelques mois après le roi, au moment oh le duc d'Orléans permettait l'impression de son TéU^ maque et lui faisait porter par le duc de Saint-Simcn l'assurance de son res))ect et de son admiration : « les premières places lui étaient destinées, mais il était arrêté qu'il n'aurait jamais que des espérances. Les eaux, ainsi qu'à Tantale, s'étaient trao persévéramment retirées du bout de ses

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