CONDAMNATION DE FÉNELON
belles-Iettres, furent le fruit de cette retraite. Le duc d'Orléans, depuis régent du royaume, le consulta sur des points épineux qui intéressent tous les hommes, et auxquels peu d'hommes pensent. Il demandait si Ton pouvait démontrer l'existence d'un Dieu , si ce Dieu veut un culte , quel est le culte qu'il approuve, si Ton peut Toffenser en choisissant mal. II faisait beaucoup de questions de cette nature en philosophe qui cherchait à s'instruire; et Tarchevêque répondait en philosophe et en théologien .
Après avoir été vaincu sur les disputes de l'école, il eût été peut-être plus convenable qu'il lîe se mêlât point des querelles du jansénisme; cependant il y entra. Le cardinal de Noailles avait pris contre lui autrefois le parti du plus fort : l'archevêque de Cambrai en usa de même. Il espéra qu'il reviendrait à la cour et qu'il y serait consulté : tant l'esprit humain a de peine à se détacher des affaires, quand une fois elles ont servi d'aliment à son inquiétude. Ses désirs cependant étaient modérés comme ses écrits; et même sur la fin desa vie il méprisa enfin toutes les disputes : semblable en cela seul à l'évêque d'Avranches, Huet, l'un de? plus savants hommes de l'Europe, qui, sur la fin de ses jours, reconnut la vanité de la plupart des sciences et celle de l'esprit humain. L'archevêque de Cambrai (qui le croirait!) parodia ainsi un air de Lulli :
Jeune, j'étais trop sage, Et voulais trop savoir :
Je ne veux en partage
Que badinagc, El touche au dernier âge Sans rien prévoir.
Il fit ces vers en présence de son neveu, le marquis de Fénelon, depuis ambassadeur à la Haye. C'est de lui que je le« tiens*. Je garantis la certiluae de ce fait. Il serait peu ira portant par lui-même, s'il ne prouvai, i ri^l i^^iui nou
lèvres toutes les fois qu'il croyait y toucher pour y éteindre l'ardeur de sa soif. » (Cbap. cccLxxx.)
I. « Cen vers se trouvent dans les poésies de M"* Guyon; mais le neveu de M. l'ardievôque de Cambrai m'ayant assuré plus d'une fois qu'ils étaient de son oncle, et qu'il le? lui avait entendu réciter le jour même qu'il les avait faits, on a dû restituer ces vers à leur véritable auteur, lis ont été im-
Ïiriniés dans cinquante exemplaires de l'édiiion du Télémaque, fuite par es soins du marquis de Fénelon en Hollande, et supprimés dans les autres «xemplaires.
« Je suis obligé de répéter ici que j'ai entre les mains une !ettre de Ramsav, élève de M. de Fénelon, dans laquelle U me dits «S*il était né en Angleterre,
^26 CHAPITRE XXIVIil
voyons souvent avec des regards difi^rents, dans la tnsle iranqnillité de la vieiUesse, œqiû nous a paru si grand et si ia« !éressant dans Tâge où Fesprit» pins actif, est le jouet de ses jésirs et do ses illusions*.
Ces disputes, longtemps l'objet de l'attention de la France, ainsi que beaucoup d'autres nées de Toisivité , se sont éva> nouies. On s'étonne aujourd'hui qu'elles aient produit tant d'animosités. L'esprit philosophique, qui gagne de jour ea jour, semble assurer la tranquillité publique ; et les fanatiques mêmes, qui s'élèvent contre les philosophes, leur doivent la paix dont ils jouissent, et qu'ils cherchent à perdre.
L'affaire du quiétisme, si malheureusement importante sous Louis XIV, aujourd'hui si méprisée et si oubliée , perdit à la cour le cardinal de Bouillon. Il était neveu de ce célèbre Turenne à qui le roi avait dû son salut dans la guerre civile, et depuis, l'agrandissement de son royaume.
Uni par l'amitié avec l'archevêque de Cambrai , et chargé des ordres du roi contre lui , il chercha à concilier ces deux devoirs. II est constant, par ses lettres, qu'il ne trahit jamais son ministère en étant fidèle à son ami. Il pressait le jugement du pape , selon les ordres de la cour ; mais en même temps il tâchait d'amener les deux partis à une conciliation.
« il aurait développé son génie et donné Tessor à ses principes, qa'on u*a « jamais bien connus. »
« L'auteur du Dictionnaire historique , littéraire et critique, à Avignon, 1759, dit, à Tarticle Fénelon, «c qu'il était arUftcieux, souple, flatteur, et « dissimulé. » Il se fonde, pour flétrir ainsi sa mémoire, sur un libelle do l'abbé Phélypeaux, ennemi de ce grand homme. Ensuite il assure que l'archevêque de Cambrai était ^n pauvre théologien, parce qu'il n'était pas janséniste. Nous sommes inondes depuis peu de dictionnaires qui sont des libelles diffamatoires. Jamais la littérature n'a été si déshonorée, ni la vcriié si attaquée. Le même auteur nie que M. Ramsay m'ait écrit la lettre dont je parle, et il le nie avec une grossièreté insultante « quoiqu'il ait tiré ui\e grande partie de ses articles du Siècle de Louis XI V. Les plà|;iaires jansénistes no sont pas \)o\\& : moi qui ne suis ni quiétiste, ni janséniste» ni moliniste, je n'ai autre chose à lui répondre, sinon que j ai la lettre. Voici les propres paroles : « Were he born in a free country, he would hâve display'd •r bis whole genius, and givcn a fuU career to tiis own principles never . « known. » (Note de Voltaire.) — Ce Dictionnaire hi$tori(iue est celui de l'abbé Barrai et du P. oratorien Guibaud: Voltaire l'a plusieurs fois cité dans le Siècle de Louis XI V,
1. w Par quellQ ratie diabolique révoquez-vous en doute la chanson d9 Tarchevèque de Camorai ? Je vous dts devant Dieu que le marquis de Fénelon me la récita à la Haye en présence de sa femme et de l'abbé de LavîUe. Faites comme l'archevêque ae Cambrai : détrompez-vous de tout, m (Leurs de Voltaire à M Formey, Potsdam, 1752.) Ces vers ont été composés en effet par Fénelon et réimprimés quelquefois à la suite du télémaque ; mais ils sont extraits d'un Cantique sur l'enfance. Ainsi tombent les inductioiii hasardées de ï historien sur les sentiments de Fénelon vers la fin de sa vie.