‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 31 sur 168 · L'EUROPE AVANT LOUIS XIV · texte numérisé non relu

L'EUROPE AVANT LOUIS XIV

puissant ni plus riche qu'un doge de Venise. Vous savez que TAilemagne, partasée en villes et en principautés, ne laisse au chef de tant d'États que la prééminence avec d'extrêmes honneurs, sans domaines, sans argent, et par conséquent sans pouvoir.

Il ne possède pas, à titre d'empereur, un seul village. Cependant cette dignité , souvent aussi vaine que suprême, ^tait devenue si puissante entre les mains des Autrichiens, qu'on a craint souvent qu'ils ne convertissent en monarchie absolue celte république de princes.

Deux partis divisaient alors , et partagent encore aujourd'hui 1 Europe chrétienne , et surtout l'Allemagne.

Le premier est' celui des catholiques , plus ou moins soumis au pape ; le second est celui des ennemis de la domination spirituelle et temporelle du pape et des prélats catholiques. Nous appelons ceux de ce parti du nom général de protestants, quoiqu'ils soient divisés en luthériens, calvinistes et autres, qui se haïssent entre eux presque autant qu'ils haïssent Rome

En Allemagne, la Saxe, une partie du Brandeboui^, le Palatinat, une partie de Ja Bohême, de la Hongrie, les États de la maison de Brunswick, le Wurtemberg, la Hesse, suivent la religion luthérienne, qu'on nomme évangélique. Toutes les villes libres impériales ont embrassé cette secte, qui a semblé plus convenable que la religion catholique à des peuples jaloux de leur liberté.

Les calvinistes , répandus parmi les lothériens qui sont les plus forts, ne font qu'un parti médiocre; les catholiques composent le reste de l'Empire , et ayant à leur tête la maison d'Autriche, ils étaient sans doute les plus puissants.

Non-seulement l'Allemagne, mais tous les États chrétiens saignaient encore des plaies qu'ils avaient reçues de tant de guerres de religion, fureur particulière aux chrétiens, ignorée des idolâtres, et suite malheureuse de l'esprit dogmatique introduit depuis si longtemps dans toutes les conditions. Il y a peu de points de controverse qui- n'aient causé une guerre civile; et les nations étrangères (peut-être notre postérité) ne pourront un jour comprendre que nos pères se soient égorgés mutuellement, pendant tant d'années, en prêchant la patience.

Je vous ai déjà fait voir comment Ferdinand II ' fut près de

I, « Voyez V Essai sur les Mœurs, chap. cixxviiié » (Note de VolUire. >

changer l'aristocratie allemande en une monarchie absolue, ei comment il fut sur le point d*être détrôné par Gustave-Adolphe. Son fils Ferdinand III , qui hérita de sa politique, et fît comme lui la guerre de son cabinet, régna pendant la minorité de Louis XIV.

I/Âllemagne n'était point alors aussi florissante qu'elle Test devenue depuis ; le luxe y était inconnu , et les commodités de la vie étaient encore très-rares chez les plus grands seigneurs. Elles n'y ont été portées que vers Tan 4686 par les réfugiés français qui allèrent y établir leurs manufactures. Ce pays fertile et peuplé manquait de commerce et d'argent; la gravité des mœurs et la lenteur particulière aux Allemands les privaient de ces plaisirs et de ces arts agréables que la sagacité italienne cultivait depuis tant d'années, et que Tindustrie française commençait dès lors à perfectionner. Les Allemands ^ riches chez eux, étaient pauvres ailleurs; et cette pauvreté, jointe à la difficulté de réunir en peu de temps sous les mêmes étendards tant de peuples dififérents, les mettait à peu près, comme aujourd'hui , dans l'impossibilité Je porter et de soutenir longtemps la guerre chez leurs voisins. Aussi c'est presque toujours dans l'Empire que les Français ont fait la guerre contre les empereurs. La diflfërence du gouvernement et du génie * parait rendre les Français plus propres pour l'attaque, et les Allemands pour la défense.

Page 1