‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 45 sur 168 · L'EUROPE AVANT LOUIS XIV · texte numérisé non relu

L'EUROPE AVANT LOUIS XIV

florissante au dedans. Les grands chemins n'étaient ni réparés ni gardés; les brigands les infestaient; les rues de Paris, «étroites, ma! pavées, et couvertes d'immondices dégoûtantes , étaient remplies 4e voleurs *. On voit, par les registres du Parlement, que le guet de cette ville était réduit alors à quarairtecinq hommes mal payés, et qui même ne servaient pas.

Depuis la mort de François II, la France avait été toujours ou déchirée par des guerres civiles , ou troublée par des factions. Jamais le joug n'avait été porté d'une manière paisible et volontaire. Les seigneurs avaient été élevés dans les conspirations : c'était l'art de la cour, comme celui de plaire au souverain Ta été depuis.

Cet esprit de discorde et de faction avait passé de la cour jusqu'aux moindres villes , et possédait toutes les communautés du royaume : on se disputait tout , parce qu'il n'y avait rien de réglé ; il n'y avait pas jusqu'aux paroisses de Paris qui n'en vinssent aux mains les processions se battaient les unes contre les autres pour l'honneur de leurs bannières. On avait vu souvent les chanoines de Notre-Dame aux prises avec ceux de la Sainte-Chapelle; le Parlement et la Chambre des Comptes s'étaient battus pour le pas dans l'église de Notre-Dame, le jour que Louis XIII mit son royaume sous la protection de la vierge Marie.

Presque toutes les communautés du royaume étaient armées; presque tous les particuliers respiraient la fureur du duel. Cette barbarie gothique autorisée autrefois par les rois mêmes, et devenue le caractère de la nation, contribuait encore, autant que les guerres civiles et étrangères, à dépeupler le pays. Ce n*est pas trop dire , que dans le cours de vingt années, dont dix avaient été troublées par la guerre, il était mort plus de gentilshommes français de la main des Français mêmes que de celle des ennemis.

On ne dira rien ici de la manière dont les arts et les sciences étaient cultivés; on trouvera cette partie de l'histoire de nos mœurs à sa place. On remarquera seulement quo la nation française était plongée dans l'ignorance, sans excepter ceux qui croient n'être point peuple *.

I. Ce fut seulement en 1728, sous le ministère du cardinal Fleury, mie l'on eommença à numéroter les maisons de Paris, et à écrire aux coins des rues et des places publiques leur dénomination.

3. Nous avons déjà remarqué que Voltaire a jugé trop sévèrement le siècle quia précédé celui de Louis XIV; il avait dit dans V Essai sur les Mœurs,

ii'ù CHAPITRE îï.

On consultait les astrologues et on y oroyait. Tous les mémoires de ce temps-là , à commencer par ÏHistoire du prési^ dent de Thou, sont remplis de prédictions. Le grave el sévère duc de Sully rapporte sérieusement celles qui furent faites à «lenri IV. Cette crédulité, la marque la plus infaillible de ^ignorance, était si accréditée qu'on eut soin de tenir un astrologue * caché près de la chambre dé la reine Anne d'Autriche au moment de la naissance de Louis XIY.

Ce que Ton croira à peine, et ce qui est pourtant rapporié par Tabbé Viltorio Siri, auteur contemporain très -instruit» c'est que Louis XIII eut dès son enfance le surnom de Juste, parce qu'il était né sous le signe de la Balance.

La même faiblesse , qui mettait en vogue celte chimère absurde de l'astrologie judiciaire, faisait croire aux posses^ sions et aux sortilèges : on en faisait un point de religion; I on ne voyait que des prêtres qui conjuraient des démons. Les tribunaux, composés de magistrats qui devaient être plus t'clairés que le vulgaire, étaient occupés à juger des sorciers. On reprochera toujours à la mémoire du cardinal de Richelieu la mort de ce fameux curé de Loudun , Urbain Grandier, condamné au feu comme magicien par une commission du conseil. On s'indigne que le ministre et les juges aient eu la faiblesse de croire aux diables do Loudun , ou la barbarie d'avoir fait périr un innocent dans les flammes. On se souviendra nvec élonnement jusqu'à la dernière postérité que la maréchale d'Ancre fut brûlée en place de Grève comme sorcière-

On voit encore , dans uno copie de quelques registres du Chàtelet^, un procès commencé en 4610, au sujet d'un cheval qu'un maître industrieux avait dressé à peu près de la ma-

Rvec moins d'exagération et plus de Justice : « Dans ce temps de conspirations et de supplices, le royaume fleurit pourtant, ei maigre tiint d'afQictions îc si6cle de la politesse et de.>i arts s'annonçait. Louis XIII n'y contribua en rien, mais le cardinal de Richelieu servit beaucoup à ce changement. La philosophie ne put, il est vrai, efTacer la rouille scolastique; mais Cor-f iça eu 1636 par la tragédie du Cid le siècle qu'on appelle celui

fidile commença ei

de Louis XIV. Le Poussin égala Uaphaël d'Urbin dans quelques parties de la peinture. La sculpture fut bientôt perrectiocnée par Girardon, et le mausolée inôme du cardinal de Richelieu en est une preuve. Les Français commencé rent à se rendre recommandablcs, sonout par les grâces et les poliie>ses de l'esprit : c^était l'aurore du bon çodt. m (Chap. clxxvi.) Opposer Vuliaire à lui-même est quelquefois la meilleure critique qu'on puisse faire de ses }i({emeni8.

1. Il s'appelait Mofm. Voy plus loin au chapitre xxvi , Anecdotes.

2. Le ChateleL ancien tribunal oh les affaires civiles et criminelles ctaien li^^ées en première instance. Il y avait à Paris le grand Châtelet, oii l'or ■■ ^.nùait la justice, et le pelit Chàtelet^ qui servait de prisun.

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mère dont nous avons vu des exemples à la foire : on voulait ftire brûler et le maître et le cheval.

En voiià assez pour faire connaître en général les mœurs et esprit du siècle qui précéda celui deiLouis XIV.

Ce défaut de lumières dans tous les ordres de TÉtat fomentait chez les plus honnêtes gens des pratiques superstitieuses qui déshonoraient la religion. Les calvinistes, confondant avec le culte raisonnable des catholiques les abus qu'on faisait de ce culte, n'en étaient que plu$ affermis dans leur haine contre notre Église. Ils opposaient à nos superstitions populaires, souvent remplies de débauches, une dureté farouche et des mœurs féroces, caractère de presque tous les réformateurs : ainsi Tesprit de parti déchirait et avilissait la France, et Tesprit de société, qui rend aujourd'hui cette nation si célèbre et si aimable , était absolument inconnu. Point de maisons où les gens de mérite s'assemblassent pour se communiquer leurs lumières; point d'académies, point de théâtres réguliers. Enfin, les mœurs, les lois, les arts, la société, la religion , la paix et la guerre n'avaient rien de ce qu'on vit depuis dans le siècle appelé le siècle de Louis XIV.

tfinurité de Louis XIV. Victoires des Français sous le.grand Cuodé, alors duc d'Enghien.

te cardinal de Richelieu et Louis XIII venaient de mourir, l'un admiré et haï, Tautre déjà oublié. Ils avaient laissé aux Français, alors très-inquiets, de l'aversion pour le nom seul du ministère, et peu de respect pour le trène. Louis XIII, par son testament, établissait un conseil de régence. Ce monarque, mal obéi pendant sa vie, se flatta de l'être mieux après sa j^mort; mais la première démarche de sa veuve Anne d'Autrichel fut de faire annuler les dernières volontés de son mari par un arrêt du parlement de Paris. Ce corps, longtemps opposé à la cour, et qui avait à peine conservé sous Louis XIII la liberté' de faire des remontrances , cassa le testament de son roi avec la même facilité qu'il aurait jugé la cause d'un citoyen *. Anne

1. < Rienconrt. dans son Histoire de Louis XIV. dit qne le testament de

2^ r.aAPiTRE m.

d'Autriche s'adressa à cette compagnie pour avoir la régence illimitée, parce que Marie de Médicis s'était servie du même tribunal après la niort de Henri IV ; et Marie de Médicis avait donné cet exemple , parce que toute autre voie eût été longue et incertaine ; que le Parlement, entouré de ses gardes, ne pouvait résister à ses volontés, et qu'un arrêt rendu au Parlement et par les pairs semblait assurer un droit incontestable.

L'usage qui donne la régence aux mères des rois parut donc alors aux Français une loi presque aussi fondamentale que celle qui prive les femmes de la couronne. Le parlement de Paris ayant décidé deux fois cette question , c'est-à-dire ayant seul déclaré par des arrêts ce droit des mères , parut en effet avoir donné la régence : il se regarda , non sans quelque vraisemblance, comme le tuteur des rois, et chaque conseiller crut être une partie de la souveraineté. Par le même arrêt , Gaston, iuc d'Orléans, jeune oncle du roi, eut le vain titre de lieutenant général du royaume sous la régente absolue.

Anne d'Autriche fut obligée d'abord de continuer la guerre contre le roi d'Espagne, Philippe IV, son frère, qu'elle aimait. 11 est difficile de dire précisément pourquoi l'on faisait cette guerre ; on ne demandait rien à l'Espagne , pas même la Navarre, qui aurait dû être le patrimoine des rois de France. On se battait depuis 4 635 parce que le cardinal de Richelieu l'avait voulu , il est à croire qu'il l'avait voulu pour se rendre nécessaire '. II s'était lié contre l'empereur avec la Suède , et avec le duc Bernard de Saxe-Weimar, l'un de ces généraux que

I.oais XIII fut vérifié &Q Parlement. Ce qui trompa cet écrivain, c'est qu'en effet Louis XIII avait déclaré la reine réj^nte, ce qui fut confirmé; mais i) avait limité son autorité, ce qui fut casse. » (Note de Voltaire.)

I. Il serait facile de prouver avec tous les historiens modernes que cette guerre fut le résultat d'une nécessité impérieuse, et non d'un caprice ou d'un calcul égoïste : il est plus simple d'opposer Voltaire à lui-même. II a dit tout à Theure, en termes excellents, la puissance de la maison d'Autriche et le danger dont elle menaçait l'équilibre de l'Europe. C'est pour affaibUi cette puissance et conjurer ce danger que Richelieu, après avoir soutenu longtemps de ses encouragements et de ses subsides les ennemis de TAatriche, intervint lui-même dans la lutte et décida la victoire par les armée* de la France. Ailleurs, dans VHistoirt d$ Charle» XII, l'écrivain a signalé les grands résultats de cette guerre, mais U en a fait honneur à Gustave- Adolphe : « Ce fut lut qui par ses victoires con^jibua en efi'et à l'abaissement de la maison d'Autriche : entreprise dont on attribue toute la gloire au car» dinal de nicheliou , oui savait l'art de se faire une réputation , tandis que Gustave se bornait à faire de grandes choses. » ( Livre !•'. ) Voltaire est toujours spirituel ; U n'est pas touiours juste. Gustave-Adolphe fut un bdllaut capitaine; mais Richelieu était un grand ministre, dont la politique avait préparé les victoires mdmes des Suédois.

les llaliens nommaleni condottieri*, c'est-à-dire qui vendaient leurs troupes. Il attaquait aussi la brandie autrichienne-espagnole dans ces dix provinces que nous appelons en générai du nom de Flandre » et il avait partagé avec les Hollandais , alors nos alliés , cette Flandre qu'on ne conquit point.

Le fort de la guerre était du côté de la Flandre. Les trouf)es espagnoles sortirent des frontières du Hainaut au nombre de vingt-six mille hommes , sous la conduite d'un vieux général expérimenté, nommé don Francisco deMello: ils vinrent ravager les frontières de la Champagne; ils attaquèrent ftocroi, et ils crurent pénétrer bientôt jusqu'aux portes de Paris, comme ils avaient fait huit ans auparavant. La mort de Louis XIII , la faiblesse d'une minorité , relevaient leurs espérances ; et quand ils virent qu'on ne leur opposait qu'une armée inférieure en nombre f commandée par un jeune homme de vingt-un ans, leur espérance se changea en sécurité.

Ce jeune homme sans expérience, qu'ils méprisaient, était Louis de Bourbon , alors duc d'Enghien , connu depuis sous le nom de grand Condé. La plupart des grands capitaines ^nt devenus tels par degrés. Ce prince était né général; l'art de la guerre semblait en lui un instinct naturel : il n'y avait en Europe que lui et le Suédois Torstenson qui eussent eu à vingt ans ce génie qui peut se passer de Texpérience*.

Le duc d'Enghien avait reçu, avec la nouvelle de la mort de Louis XIII , Tordre de ne point hasarder de bataille. Le maréchal de L'Uospital , qui lui avait été donné pour le conseiller et pour le conduire , secondait par sa circonspection ces ordres timides. Le prince ne crut ni le maréchal ni la cour ; il ne confia son dessein qu'à Gassion , maréchal de camp, digne d'être consulté par lui : ils forcèrent le maréchal à trouver la bataille nécessaire,

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