CHAPITRE VI. fiTAT DB LA FRANCS JCSQU'fiN
Aussi la Suède obtint par ces traités de plus grands avaii* tages que la France; elle eut la Poméranie, beaucoup de places et de Targent. Elle força Tempereur de faire passer entre les mains des luthériens des bénéfices qui appartenaient aux catholiques romains. Rome cria à l'impiété, et dit que la cause de Dieu était trahie. Les protestants se vantèrent qu'ils avaient sanctifié l'ouvrage de la paix en dépouillant des papistes. L'intérêt seul fit parler tout le monde.
L'Espagne n'entra point dans cette paix, et avec assez de raison ; car, voyant la France plongée dans les guerres civiles» le ministère espagnol espéra profiter des divisions de la France. Les troupes allemandes licenciées devinrent aux Espagnols un nouveau secours. L'empereur , depuis la paix de Munster , fit passer en Flandre, en quatre ans de temps, près de trente mille hommes. C'était une violation manifeste des traités; mais ils ne sont presque jamais exécutés autrement.
Les ministres de Madrid eurent , dans le commencement de ces négociations de Westphalie , l'adresse de faire une paix particulière avec la Hollande. La monarchie espagnole fut enfin trop heureuse de n'avoir plus pour ennemis et de reconnaître pour souverains ceux qu'elle avait traités si longtemps de re<belles indignes de pardon. Ces républicains augmentèrent leurs richesses , et affermirent leur grandeur et leur tranquillité, en traitant avec l'Espagne, sans rompre avec la France.
(4653) Ils étaient si puissants que, dans une guerre qu'ils eurent quelque temps après avec l'Angleterre , ils mirent en mer cent vaisseaux de ligne; et la victoire demeura souvent indécise entre Blake, l'amiral anglais, et Tromp, l'amiral de Hollande, qui étaient tous deux sur mer ce que les Condé et ies Turenne étaient sur terre. La France n'avait pas en ce temps dix vaisseaux de cinquante pièces de canon qu'elle pût mettre en mer; sa marine s'anéantissait de jour en jour.
Louis XIV se trouva donc, en 4653, maître absolu d'un royaume encore ébranlé des secousses qu'il avait reçues, rempli de désordres en tout genre d'administration, mais plein de ressources, n'ayant aucun allié, excepté la Savoie* pour faire une guerre offensive, et n'ayant plus d'ennemis étrangers que l'Espagne, qui était alors en plus mauvais état que la France*. Tous les Français qui avaient fait la guerre civile
1. M. Mignet a indiqué en quelques mois Pélat intérieur de l'Kspague, dutis la seconde moitié du xvii* siècle : «Elle manqua de marine, d'ar-
C4 CHAPITRE Yl.
étalent soumis, hors le prince de Gondé et quelques uns de seîi partisans, dont un ou deux lui étaient demeurés iidèles par amitié et par grandeur d'âme» comme le comte de Coligny et Bouteville; et les autres^ parce que la cour ne Toulut pas-ies acheter assez chèrement
Gondé, devenu général des armées espagnoles, ne put relever un parti qu'il avait affaibli lui-même par la destruction de leur infanterie aux Journées de Rocroi et de Lens. Il combattait avec des troupes nouvelles dont il n'était pas le maître, contre les vieux régiments français qui avaient appris à vaincre sous lui, et qui étaient commandés par Turenne.
Le sort de Turenne et de Gondé fut d'être toujours vainqueurs quand ils combattirent ensemble à la tête des Français, et d'être battus quand ils commandèrent les Espagnols.
Turenne avait à peine sauvé les débris de l'armée d'Espagne à la bataille de Rétbel, lorsque de général du roi de France 11 s'était fait le lieutenant d'un général espagnol : le prince de Gondé eut le même sort devant Arras. (25 auguste 1654). L'archiduc^ et lui assiégeaient cette ville. Turenne les assiégea dans leur camp, et força leurs lignes; les troupes de l'archiduc furent mises en fuite. Gondé, avec deux régiments de Français et de Lorrains, soutint seul les efforts de Tarmée de Turenne; et, tandis que l'archiduc fuyait, il battit le maréchal d'Hocquincourt, il repoussa le maréchal de La Ferté, et se retira victorieux, en couvrant la retraite des Espagnols vaincus. Aussi le roi d'Espagne lui écrivit ces propres paroles : « J'ai su que tout était perdu, et que vous avez tout conservé. »
mée; a'ai^ent. Le pays qui ayait envoyé plus de cent vaisseaux f Lépante contre les Turcs, et qui on avait réuni cent soixante-quinze en 1588 contre l'Anf^leterre, se vit réduit à en emprunter quelques-uns à des navigateurs génois pour son service du Nouveau -Monde. Après avoir eu des armées formidables sur tout le continent, il ne pouvait plus entretenir un eflectif de vingt mille hommes. Avec les mines du Nouveau-Monde, il éUit obligé de recourir à des souscriptions pour se défendre ou pour subsister. Il n'avait plus de commerce; ses manufactures de Sévilte et de Ségovie étaient en grande nartie tombées; r agriculture était anéantie; la population, qui s*était élevée à vingt millions sous les Arabes, était alors descendue à six.... La mort avait pénétré partout : elle atteignit aussi la dynastie par l'impuissance. Jamais la décadence d'une famille n'a été plus marquée qu'en Espagne. A mesure que l'action diminue pour la royauté, les facultés royale? s'amoindrissent. Charles V avait été général et roi ; Philippe II n'avait été que roi; Philippe III et Philippe IV n'avaient pas même été rois; Charles tl ne fut pas même homme. » {introduction aux Négociations relatives à la sueeeition d'Espagne» p. 29.)
1. Cet archiduc, gouverneur des Pays-Bas espagnols» était un prinre autrichien, Léopold, frère do l'empereur Ferdinand lli.
flTAT D2 I.A FHANCB JUSQU'EN 1601. 65
[) est difficile de dire ce qui fait perdre ou gagner les bstailles, mais il est certain que Condé était un des grands hommes de guerre qui eussent jamais paru , et que Farchiduc et son conseil ne voulurent rien faire dans cette journée de ce que Condé avait proposé
Arras sauvé, les lignes forcées, et l'archiduc mis en fuite, comblèrent Turenne de gloire ; et on observa que dans la lettre écrite au nom du roi au parlement * sur celte victoire , on y attribua le succès de toute la campagne au cardinal Mazarin, et qu'on ne fit pas même mention du nom de Turenne. Le cardinal s'était trouvé en effet à quelques lieues d'Ârrasavecle roi. Il était même entré dans le camp au siège de Stenay, que Turenne avait pris avant de secourir Arras. On avait tenu devant le cardinal des conseils de guerre. Sur ce fondement il s'attribua l'honneur des événements , et cette vanité lui donna un ridicule que toute l'autorité du ministère ne put effacer.
Le roi ne se trouva point à la bataille d'Arras, et aurait pu y être : il était allé à la tranchée au siège de Stenay; mais le cardinal Mazarin no voulut pas qu'il exposât davantage sa personne, à laquelle le repos de TÉtat et la puissance du ministre semblaient attachés.
D'un côté Mazarin , maître absolu de la France et du jeune roi, de l'autre don Louis de Haro, qui gouvernait TEspagne et Philippe IV, continuaient sous le nom de leurs maîtres cette guerre peu vivement soutenue. Il n'était pas encore question dans le monde du nom de Louis XIV, et jamais on n'avait parlé du roi d'Espagne. U n'y avait alors qu'une tête couronnée en Europe qui eût une gloire personnelle : la seule Christine , reine de Suède, gouvernait par elle-même, et soutenait l'honneur du trône , abandonné , ou flétri , ou inconnu dans les autres États.
Charles II , roi d'Angleterre , fugitif en France avec sa mère et son frère, y traînait ses malheurs et ses espérances. Un simple citoyen avaitsubjugué l'Angleterre, l'Écqsse et l'Irlande. Cromwell, cet usurpateur digne de régner, avait pris le nom de ProtecteuVy et non celui de roi , parce que les Anglais sa* valent jusqu'où les droits de leurs rois devaient s'étendre, et ne connaissaient pas quelles étaient les bornes de l'autorité d^un protecteur.
1. Écrite au nom du roi au parUment, « Datée de Vincennos, du il sep Membre 18S4. » (Noie de VoUaire.) -
ce CHAPITRE VI
Il affermit son pouvoir en sachant le réprimer à propos ; il n'entreprit point sur les privilèges dont le peuple était jaloux; il ne logea jamais des gens de guerre dans la Cité de Londres ; il ne mil aucun impôtdont on pût murmurer; il n'offensa point les yeux par trop de faste; il ne se permit aucun plaisir; il n'accumula point de trésors; il eut soin que là justice fût observée avec celte impartialité impitoyable, qui ne distingue poinl les grands des petits.
Le frère de Pantaléon Sa , ambassadeur de Portugal en Angleterre, ayant cru que sa licence serait impunie parco que la personne de son frère était sacrée, insulta des citoyens de Londres, et en fit assassiner un pour se venger de la résistance des autres; il fut condamné à être pendu. Cromwell, qui pouvait lui faire grâce, le laissa exécuter, et signa ensuite un traité avec l'ambassadeur.
Jamais le commerce ne fut si libre ni si florissant; jamais TAngleterre n'avait été si riche. Ses flottes victorieuses faisaient respecter son nom sur toutes les mers', tandis que Mazarin , uniquement occupé de dominer et de s'enrichir, laissait languir dans la France la justice, le commerce, la marine et même les finances. Maître de la France, comme Cromwell l'était de l'Angleterre, après une guerre civile, il eût pu faire pour le pays qu'il gouvernait ce que Cromwell avait fait pour le sien; mais il était étranger, et l'âme de Mazarin , qui n'avait pas la barbarie de celle de Cromwell , n'en avait pas aussi la grandeur.
Toutes les nations de l'Europe qui avaient négligé l'alliance de l'Angleterre sous Jacques I" et sous Charles I" la briguèrent sous le Protecteur. La reine Christine elle-même, quoiqu'elle
1. Sei floites *)ictorietMes faitaient respecter son nom sur toutes les mers. Pour être Juste, il ne faut pas oublier que la marine anglaise, créée pnr Henri VU, développée par Elisabeth, avait fait de plus grands progrès encore sous Charles l*' : la taxe des vaisseaux ^ q\i\ souleva toute Popposition libérale, avait servi à construire des navires nombreux et d'une grandeur extraordinaire. La république recueillit tout le fruit des efforts de la monarchie. Cromwell continua l'œuvre des Stuarts par une mesuré hardie ^ Vactt ■ie navigation , dirigée principalement contre les Hollandais : il défendit 4UX étrangers d'importer dans le royaume-uni aucune marchandise qui ne fût ui:e production directe de leur territoire ou de leur industrie. C'était assurer à l'Angleterre h monopole du commcrv^e maritime et la forcer ellemême d'aller cherchei au loin les marchandises dont elle avart besoin. Vacte de navigation a duré deux siècles : il vient d'être aboli (i8i9; sous l'influence des doctrines nouvelles du libre échange. L'Angleterre a pu accomplir impunément cette (pt^nde réforme, parce qu'elle n'a plus aujourd'hui à redouter la concurrence ctranftère.