‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 59 sur 168 · V ÉTAT DE LA FRANCE JUSQIT EN · texte numérisé non relu

V ÉTAT DE LA FRANCE JUSQIT EN

Cère de sa nièce ; et il erut aiïermir eaçore la puissance de son ministère en fuyant la gloire dangereuse d'élever trop sa maison.

Dès l'année 4656, il avait envoyé Lionne en Espagne sol- - liciter la paix et demander Tinfante ; maisdon Louis de Uuro, persuadé que, quelque faible que fQt l'Espagne, la France ne l'était pas moins, avait rejeté les offres du cardinal. L'infanle, fille du premier lit, était destinée au jeune Léopold. Le roi d'Espagne, Philippe IV, n'avait alors de son second mariage qu'un fils, dont l'enfance malsaine faisait craindre pour sa vie. On voulait que l'infante, qui pouvait être héritière de tant d'Ëtats, portât ses droits dans la maison d'Autriche, et non dans une maison ennemie : mais enfin Philippe IV ayant eu un autre fils, don Philippe Prosper, et sa femme étant encore enceinte, le danger de donner l'infante au roi de France lui parut moins grand, et la bataille des Dunes lui rendit la paix nécessaire.

Les Espagnols promirent l'infante, et demandèrent une suspension d'armes. Mazarin et don Louis se rendirent sur les frontières d'Espagne et de France, dans l'île des Faisans (i 659). Quoique le mariage d'un roi de France et la paix générale fussent l'objet de leurs conférences, cependant plus d'un mois se passa à arranger les difficultés sur la préséance, et à régler des cérémonies. Les cardinaux se disaient égaux aux rois, et supérieurs aux autres souverains. La France prétendait avec plus de justice la prééminence sur les autres puissances. Cependant don Louis de Ilaro mit une égalité parfaite entre Mazarin et lui, entre la France et TEspagne.

Les conférences durèrent quatre mois. Mazarin et don Louis Y déployèrent toute leur politique : celle du cardinal était la finesse; celle de don Louis, la lenteur. Celui-ci ne donnait

par l'historien Limiers (IV, p. S96) : « Je m'intéresse dIus, disail-U, à TOtre gloire et à la conserration oe Toire État qu'à toutes les choses du monde. Quoi que vous fassiez, je Tais signer les articles de Totre mariage et de la fwtix ; puis j'irai me confiner en un lieu qui me donnera le moyen de vous serrir en ce rencontre, comme j'ai eu le bonheur de faire, trente ans du- .-^nt, le roi votre père et vous, sans que vos armes et vos affaires aient perdu leur réputation , pendant que j'ai eu l'honneur de les cenduire. • Louis XIV céda aux Instances de sa mère et aux conseils de son ministre. Uarie Mancini fut exilée de la cour par le cardinal lui-même. Le jeune roi voulat la revoir une dernière fois : « Vous pleurez, lui dit-elle , vous êtes le mattre, et iepars. » Deux ans plus tard, elle épousait le prince Colonna, connétable de Naples. (Voy. les Mémoires de Cheisy, Édition retitot, . LXili, p. 194 et suiv.>

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presque jamais ae paroles, et celui-là eri donnait toujours d'équivoques. Le génie du ministre italien était de vouloir surprendre; celui de Tespagnol était de s'empêcher d'être surpris. On prétend qu'il disait du cardinal : « Il a un grand défaut en politique, c'est qu'il veut toujours tromper. »

Telle est la vicissitude des choses humaines , que de ce fa* meux traité des Pyrénées il n'y a pas deux artides qui subsistent aujourd'hui. Le roi de France garda le Ronssillon, qu'il aurait toujours conservé sans cette paix ; mais à l'égard de la Flandre, la monarchie espagnole n'y a plus rien. La France était alors l'amie nécessaire du Portugal ; elle ne l'est plus : tout est changé. Mais si don Louis de Haro avait dit que le cardinal Mazarin savait tromper, on a dit depuis qu'il savait prévoir. Il méditait dès longtemps Talliance des maisons de France et d'Espagne. On cite cette fameuse lettre de lui, écrite pendant les négociations de Munster : « Si le roi très-chrétien pouvait avoir les Pays-Bas et la Franche-Comté en dot, en épousant l'infante, alors nous pourrions aspirera la succession d'Espagne , quelque renonciation qu'on fit faire à l'infante : et ce ne serait pas une attente fort éloignée, puisqu'il n'y a que la vie du prince son frère qui l'en pût exclure. » Ce prince était alors Balthasar, qui mourut en 1619.

Le cardinal se trompait évidemment en pensant qu'on pourrait donner les Pays-Bas et la Franche-Comté en mariage à l'infante. On ne stipula pas une seule vHle pour sa dot. Au contraire, on rendit à la monarchie espagnole des villes considérables qu'on avait conquises, comme Saint-Omer, Ypres, Menin, Oudenarde et d'autres places. On en garda quelques-unes. Le cardinal ne se trompa point en croyant que la renonciation serait un jour inutile; mais ceux qui lui font l'honneur de cette prédiction lui font donc prévoir que le prince don Balthasar mourrait en 1649 ; qu'ensuite les trois enfants du second mariage seraient enlevés au berceau ; que Charles, le cinquième de tous ces enfants m&les, mourrait sans postérité, et que ce roi autrichien ferait un jour un testament en faveur du pètitfils de Louis XIV. Mais enGn le cardinal Mazarin prévit ce que vaudraient des renonciations , en cas que la postérité m&le de Philippe IV s'éteigntt; et des événements étranges l'ont justiûè après plus de cinquante années.

Marie-Thérèse, pouvant avoir pour dot les villes que la France rendait, n'apporta, par son contrat de mariage, que

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cini| cent mille écas d'or au soleil * : il en coûta davantage au n)i pour l'aller recevoir sur la frontière. Ces cinq cent mille écus, valant alors deux millions cinq cent mille livres, furent pourtant le sujet de beaucoup de contestations entre les deux ministres *. Enfin, la France n'en reçut jamais que cent mille francs.

Loin que ce mariage apportât aucun autre avantage présent et réel que celui de la paix, Tinfante renonça à tous les droits qu'elle pourrait jamais avoir sur aucune des terres de son père, et Louis XIV ratifia cette renonciation de la manière la plus solennelle, et la fit ensuite enregistrer au parlement.

Ces renonciations et ces cinq cent mille écus de dot semblaient être les clauses ordinaires des mariages des infantes d'Espagne avec les rois de France. La reine Anne d'Autriche, fille de Philippe III, avait été mariée à Louis XIII à ces mêmes conditions ; et quand on avait donné Isabelle, fille de Henri le Grand, à Philippe IV, roi d'Espagne, on n'avait pas stipulé plus de cinq cent mille écus d'or pour sa dot, dont même on ne lui paya jamais rien, de sorte qu'il ne paraissait pas qu'il y eût alors aucun avantage dans ces grands mariages: on n'y voyait que des filles de rois mariées à des rois, ayant à peine un présent de noces.

Le duc de Lorraine, Charles IV, de qui la France et l'Espagne avaient beaucoup à se plaindre, ou plutôt qui avait beaucoup à se plaindre d'elles, fut compris dans le traité, mais en prince malheureux qu'on punissait, parce qu'il ne pouvait se faire craindre. La France lui rendit ses États, en démolissant Nancy et en lui défendant d'avoir des troupes. Don Louis de Haro obligea le cardinal Mazarin à faire recevoir en grâce le prince de Condé, en menaçant de lui laisser en souveraineté

1. Vécu d'or au soleil est une monnaie frappée soua Louis IX et aoua Charlea viil, avec un soleil à dragona au-dessus de la couronne.

2. M. Mignet a oublié le premier des détaila fort intéresaants sur toute cetia partie dits négociations ( partie 1, section i). L'Espagne, qui ne savait plug trouver d'ari^ent pour les dépenses les plus utiles, eiait incapable de

ner la dot de Vinfante; Mazann le savait, ei, avec son habileté italienne, i insérer dans le contrat de niariage une clause qui légitimait pour l'avenir toutes les prétentions de la cour de France, en subordonnant la validité des renonmtions au payement delà dot i « Moyennant le pa^fementdesdita cinq )ent mille écus a'or aux termes ci-dessus dits, la sérénissime infant* Marie-Tbérëae renonof, etc., etc. » Le cabinet espagnol rejeta d*abord ces propositions, dont il voyait le danger ; l'insistance de Uazariii ci de s«b roifliitre pléolpotentiaire, de Lionne, l'emporta.

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Rocroi, le Calelet et d^autres places dont il était en possessioii. Ainsi la France gagna à la fois ces villes et le grand Condé. Il perdit sa charge de grand maître de la maison du roi, qu*on donna ensuite à son ûls, et ne revint presque qu'avec sa gloire.

Charles II , roi titulaire d*Angleterre, plus malheureux alors qye le duc de Lorraine, vint près des Pyrénées, où Ton traitait cette paix. Il implora le secours de don Louis et de Mazarin. II se flattait que leurs rois, ses cousins germains, réunis, oseraient enfin venger une cause commune à tous les souverains, puisque enfin Cromwell n'était plus ; il ne put seulement obtenir une entrevue, ni avec Mazarin , ni avec don Louis. Lockhart, cet ambassadeur de la république d'Angleterre, était à Saint-Jean-de-Luz ; il se faisait respecter encore , même après la mort du Protecteur ; et les deux ministres , dans la crainte de choquer cet Anglais , refusèrent de voir Charles IL Ils pensaient que son rétablissement était impossible , et que toutes les factions anglaises, quoique divisées entre elles, conspiraient également à ne jamais reconnaître de rois. Ils se trompèrent tous deux : la fortune fit, peu de mois après, ce que ces deux ministres auraient pu avoir la gloire d'entre* prendre. Charles iut rappelé dans ses États par les Anglais, sans qu'un seul potentat de l'Europe se fût jamais mis en de< voir ni d'empêcher le meurtre du père, ni de servir au rétablissement du fils. Il fut reçu dans les plaines de Douvres par vingt mille citoyens, qui se jetèrent à genoux devant lui. Des vieillards qui étaient de ce nombre m'ont dit que presque tout le monde fondait en larmes. 11 n'y eut peut-être jamais de spectacle plus touchant, ni de révolution plussubite (juin 1 660) . Ce changement se fit en bien moins de temps que le traité des Pyrénées ne fut conclu; et Charles II était déjà paisible pos-^ sesseur de l'Angleterre, que Louis XIY n'était pas même encore marié par procureur.

(Auguste 1660) Enfin le cardinal Mazarin ramena le roi et a nouvelle reine à Paris. Un père qui aurait marié son fils sans lui donner l'administration de son bien n'en eût pas usé autrement que Mazarin, il revint plus puissant et plus jaloux de sa puissance et même des honneurs que jamais. Il exigea et il obtint que le parlement vînt le haranguer par députés. C'était une chose sans exemple dans la monarchie; mais ce n'était pas une trop grande réparation du mal que le parlo*

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ment lui avait fait. Il ne donna plus la main aux princes du »ang, en lieu tiers, comme autrefois. Celui qui avait traita don Louis de Haro en égal voulut traiter le grand Condé en inférieur. 11 marchait alors avec un faste royal • ayant , outre ses gardes, une compagnie de mousquetaires , qui est aujourd'hui la seconde compagnie des mousquetaires du roi*. On' n'eut plus auprès de lui un accès libre ; si quelqu'un était assez mauvais courtisan pour demander une grâce au roi , il était perdu. La reine mère , si longtemps protectrice obstinée de Mazarin contre la France, resta sans crédit dès qu'il n'eut plus besoin d'elle. Le roi son fils , élevé dans une soumission aveugle pour ce ministre, ne pouvait secouer le joug qu'elle lui avait imposé aussi bien qu'à elle-même ; elle respectait son ouvrage, cl Louis XIY n'osait pas encore régner du vivant de Mazarin.

Un ministre est excusable du mal qu'il fait, lorsque le gouvernail de l'État est forcé dans sa main par les tempêtes; mais dans le calme , il est coupable de tout le bien qu'il ne fait pas. Mazarin ne fit de bien qu'à lui , et à sa famille par rapport à lui. Huit années de puissance absolue et tranquille, depuis son dernier retour jusqu'à sa mort, ne furent marquées par aucun établissement glorieux ou utile; car le collège des Quatre-Nations ne fut que l'effet do son testament '.

Il gouvernait les finances comme l'intendant d'un seigneur obéré. Le roi demandait quelquefois de l'argent à Fouquet , qui lui répondait : « Sire, il n'y a rien dans les coffres de Votre Majesté; mais M. le cardinal vous en prêtera. » Mazarin était

1. Les compagnies de mousquetaires de la maison du roi ont clé supprinées sous Louis XVI par le comte de Saint-Germain , ministre de la guerre. Elles ont été un instant rétablies, en 18I4 et en 181S, dans les premiers mois de la Restauration.

2. H n*est pas besoin de relever Tinjustice de cette appréciation. Voltaire ne pardonne pas volootiers ^ux ministres qui n'ont pas eu le mérite, supérieur à ses teux, de protéser les lettres ; et fa rancune du poëte inspire que)> quefois les jugemento derhistorien. M. Mignetb dit avec plus de raison, co parlant des dernières années de Mazarin ; «< Non content ae ces grands résultats qui assuraient la prépondérance de la France en Europe, il lui prépara un arenir plus puissant encore; il fit la ligue du 1\hin contre rAutriche, et il ménagea la succession même d'Espagne à Ixtuis XIV en le mariant aToc l'infante Marie-Thérèse. Après TachèTement de ces magnifiques choses, qui lai permettaient de dire que si son langage n'était pas français, son cœur fêtait j il modriit. Au grand ministre succéda le grand roi. » {Introduction ,

Ïi. 49.) — Le collège fondé par Mazarin s'appela Collège des Quatre- ATa. ions, parce ou'il était destiné à reccToir les élèves de PUaiversité appartenant aux proVioces espagnoles, italiennes, allemandes et flamandes, nouvellement réunies à la France. Les bètimenu de ce collège forment auj ord'bai le palais de l'Institut.

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riche d*enyiron deux cents miliicns , à compter comme on fait aujourd'hui. Plusieurs Mémoires disent qu'il en amassa une partie par des moyens trop au-dessous de la grandeur de sa place '. Ils rapportent qu'il partageant avec les armateurs les profits de leurs courses : c'est ce qui ne fut jamais prouvé; * mais les Hollandais l'en soupçonnèrent , et ils n'auraient pas soupçonné le cardinal de Richelieu.

On di/ qu'en mourant il eut des scrupules, quoique au dehors il montrât du courage. Du moins il craignit pour ses biens, et il en fit au roi. une donation entière, croyant que le roi les lui rendrait. Il ne se trompa point; le roi lui remit la donation au bout de trois jours. Enfin il mourut (9 mars 4661), et il n'y eut que le roi qui semblât le regretter, car ce prince savait déjà dissimuler. Le joug commençait à lui peser; il était Impatient de régner *. Cependant il voulut paraître sensible à une mort qui le mettait en possession de son trône.

Louis XIV et la cour portèrent le deuil du cardinal Mazarin, honneur peu ordiniire, et que Henri lY avait fait à la mémoire de Gabrielle d'Ef«râes.

On n'entreprendra pas ici d'examiner si le cardinal Mazarin a été un grand ministre ou non : c'est à ses actions do parler, et à la postérité de juger. Le vulgaire suppose quelquefois une étendue d'esprit prodigieuse et un génie presque divin dans

1. M»* de Motunrille ( Édition Pctitot, t. XL, p. 85) , Gounrille et surtout Brienne l'accDscnt d*avoir aimé passionnément le jeuetde'n^aToirpasétô toujoars scrupuleux • Il supportait la perte impatiemment, dit Bricnoe, ei se montrait trop sensible au gain. D'ailleurs il fai^it bien ses parties et prenait d'ordinaire un croupier qui savait mieux Jouer que lai, tant il aTait peur de perdre. Enfin, il croyait aue, tous les gros joueurs ayant la réputation de tromper, il ne lui était pas défendu de faire comme les autres, ce qu'il appelait d'un ton plus doux prendre ee$ avantages, »

2. « Ces manières dures et impérieuses, dit l'abbé de Choi&v (Edition Petitot, t. LXIII, p. 191), eussent été capables de révolter l'esprit ciu roj , si le respect qu'il avait pour sa mère et l'amitié qu'il croyait devoir au cardinal n'eussent arrêté ses premiers mouvements. Il avait naturellement la principale qualité des rois, une profonde dissimulation : 11 dissimula donc, et ne laissa presque pas apercevair qu'il fût sensible. Il s'amusait à des revues, à' des danses, à des oalleis, et pendant eue le cardinal disposait de tout, il vivait conune un particulier, sans se mêler de rien, et donnait peu d'idées de ce qu'il a été depuis. »*> Toutefois, dit SainV^imon, 11 pointait sous ce joug : il comprenait Voisivelé comme l'ennemie de la gloire; il eut asses do sentimeoi pour se croire délivré à la mort de Mazarin, a'il n'eut pas assea de force pour se délivrer plus têt. » (Cbtp. envi.) Ajoutons à ces témoignages Mlui de Louis XIV lui-mémo dans ses Mémoires : « Je ne laissais pas de m'exercer et de m'éprouver en secret et sans confident, raisonnant seul et en moi-même sur tous les événements qui se présentaient, plein d'espérance et de joie quand je découvrais quelquefois que mes premières pensées étaient les mêmes où s'arrêtaient à la flu les gens habiles et consommes. *» (Tome I, p.».)

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