NOTICE SUR LE SIÈCLE DE LOOIS ÎÏT. V
représenicr dans un tableau unique tant d'objets divers et cependant inséparables, les négociations, les guerres, le gouvernement intérieur, les finances, le commerce, les lettres et les arts, en un mot tout ce qui fait la vi e et la grandeur d'une nation. Le temps et de nouvelles recherches ont dû ajouter des renseignements utiles ou intéressants à ceux que Voltaire avait recueillis; mais on n'a pu lui enlever l'honneur d'avoir envisagé le premier l'histoire de ce point de vue supérieur et vraiment philosophique. Nous ne le comparerons pas aux annalistes médiocres et aux compilateurs ennuyeux qui l'avaient précédé en France. Bossuet lui-môme avait écrit d'admirables réflexions sur l'histoire universelle plutôt qu'une histoire universelle.
Dans l'antiquité, Thucydide, Tite Live, Tacite, ces grands maîtres, avaient excellé à peindre les débats orageu^^de la place publique et les graves délibérations du sénat , la sagesse ou l'imprévoyance des rois et des peuples, la fortune heureuse ou contraire des combats, et surtout les leçons morales que l'histoire présente aux méditations humaines; mais on chercherait en vain dans leur récit ces renseignements que l'esprit plus curieux et plus pratique des modernes voudrait y trouver. Ils nous parlent à peine des institutions qui régissaient leur patrie; ils ne semblent pas croire qu'on puisse les ignorer, et ceH[i'est que par quelques indications vagues et fugitives qu'on a pu reconstruire , dans leurs ouvrages , l'édifice politique des sociétés anciennes. Ils nous fournissent encore moins de lumières sur l'administration intérieure des États, sur les finances, sur le commerce et l'industrie, abandonnés aux mains des esclaves; et tout un côté de l'antiquité grecque et latine nous est resté caché. Enfin, chose plus singulière, les lettres et les arts n'entrèrent jamais dans le cadre de leur histoire, à une époque et dans des républiques où ils jetèrent le plus vif éclat. Thucydide a raconté les premières années de la guerre du Péloponèsc, sans
VI NOTICE sua LE SIÈCLE DE LOUIS XIV.
foire mention des écrivains et des artistes qui ont illustré ce grand siècle ; et quand il nomme en passant Sophocle, commandant d'une flotte athénienne, il ne daigne pas rappeler que cet amiral était le plus grand poëte de la Grèce. Tacite , qui a décrit la décadence politique et morale du monde romain sous les premiers Césars, n*a pas songé à ennoblir et à relever aux yeux de la postérité cette ère nouvelle d'une république dégradée, par les noms glorieux encore de ses derniers prosateurs et de ses derniers poètes. Aussi , tout en admirant ces grands génies, peut-on croire que Voltaire leur est supérieur par le plan môme de son histoire ^
La diversité des matières qui devaient composer le Siècle de Louis XIV en explique la division générale. « On décrira, dit l'auteur-, les grands événements politiques et militaires de ce règne. Le gouvertiement intérieur du royaume , objet plus inipoi'tant pour les peuples, sera traité à part. La vie privée de Louis XIV, les particularités de sa cour et do son règne tiendront une grande place. D'autres articles seront pour les arts , pour les sciences, pour les progrès de l'esprit humain dans ce siècle. Eniin on parlera de l'Église, etc. »
Des critiques dont la parole fait autorité ont blàmô cette division, qui leur a paru briser l'unité de Touvrage. « L'activité multiple et continue de ce règne en est le caractère, a dit M. Villemain'; il fallait donc la
1. « En se modelant en général sur ces grands mattres, dit Voltaire lotni^me, on a aujourd'hui un fardeau plus pesant que le leur à soutenir. Or. exige des historiens modernes plus de détails, des faits plus constatés, des dates précises, des autorités, plus d'attention aux usages, aux lois, au> nlUîurSfka commerce, à la finance, à l'agriculture, à la population ; il en es: de l'histoire comme des mathématiques et de la physique : la carrière s'e^: prodigieusement accrue. Autant il est aisé de faire un recueil de gazettes, autant il est difiicile aujourd'hui d'écrire l'histoire, n {Dictionnaire philotophique, article Histoire.) D/ins sa correspondance , Voltaire revient souvent sur cette appréciation des historiens anciens. Ainsi il dit de Tacite : « Je suis curieux, je voudrais connaître les droits du sénat, les forces de l'empire, le nombre des citoyens, la forme du gouvernement, les moeurs, les asages. Je ne trouve rien de tout cela dans Tacite : il n'y a d'ailleurs ni ordre, ni dates, i* (Lettre à la marquise du BeBant, 30 juillet 1768.)