‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 61 sur 168 · LOUIS XIV GOUVERNE PAR LUI-MÊME · texte numérisé non relu

LOUIS XIV GOUVERNE PAR LUI-MÊME

On était si loin d'espérer d'être gouverné par son »ouve* rain , que de tous ceux qui avaient travaillé jusqu'alors avec le premier ministre , il n'y en eut aucun qui demandât au roi quand il voudrait les entendre. Ils lui demandèrent tous : « A qui nous adresserons-nous? » et Louis XIV leur répondit : à moi. On fut encore plus surpris de le voir persévérer. Il y avait quelque temps qu'il consultait ses forces, et qu'il essayait en secret son génie pour régner *. Sa résolution prise une fois , il la maintint jusqu'au dernier moment de sa vie. Il fixa à

éducation fut telleniciri abandonnés que personne n*06ait approcher de son appariement. On lui a souvent oui parier de ces temps avec amertume» jusque-là qu'il racontait qu'on le trouva un soir tombe dans le bassin du ralais-Royal à Paris , oti la cour demeurait alors. Dans la suite , sa dépendance fût extrême. A peine lui appril-on à lire et à écrire, et il demeura tellement ignorant que les choaes les plus connues d'histoire, d'événements, de l\)rtune, de ccwiduite, de naissance, de lois, il n'en sut jamais un mot. • (Chap. CDVi.) Ces accusations semblent peu justiHées : dès l'année 1644 , le cardinal lui avait donné pour précepteur l'abbé de Beanmont, Hardouin de Péréfixe, l'auteur de la Vie de Henri le Grand , plus tard archevêque de Paris. Sous la direction de ce maître habile, le jeune prince re^ut cette simple et forte éducation du xvii* siècle, oui développait le jugement, for' raait le goût et préparait l'esprit à l'exercice souverain de son intelligence ei de sa volonté. L'étude des lettres anciennes en fut le fondement, et nous avons encore, imprimée sous le nom de Louis XIV, une traduction des Commentaires de César, çui fut peut-être l'œuvre du royal écolier. Au reste, Mazarin l'avait deviné : il avait dit de lui au maréchal de Gramont, qui exprimait des craintes sur Pavenir du nouveau règue : « Ah ! monsou lo maréciial. vous ne le connaissez pas; il y a en lui de l'étoffe de quoi faire

auatre rois et un honnête homme. » Il avait dit une autre fois au maréchal e villeroi. au sortir d'une audience que le roi avait donnée aux députés des Etats de Bourgogne : « Avez-vous pris garde , monsou le maréchal , comme le roi écoute en maître et parle en père? Il se mettra en chemin un peu tard, mais il ira plus loin qu'un antre. » (Uémoires de Choisy , Édition Petitot, t. LXin, p. 192.) Dans les derniers temps de son ministère, il l'i* nitia à la politique et à la science du gouvernement : « Il tenait le conseil ■ presque tous les lours ave: Fouqqet, de Lionne et les secrétaires d'Êlat , et ne voulait pas qu'on parl&t d'affaires que le roi n'y fût. * En mourant, il lui conseilla de réprimer ses passions, pour agir toujours en roi, de tenir les princes du sang le plus bas qu'il pourrait, cfe ne pas se familiariser avec les courtisans, de garder sur les affaires le secret impénétrable qui seul les fait réussir, de cultiver avec soin le talent royal ae la dissimulation que la nature lui atak prodigué, enfin de ne pas avoir de premier ministre. ^Cholsv, Edition Potitot, t. LXIII, p. 191, i»8.)

1. Et qu'il essayait en secret son génie pour régner. Louis XIV nous l'ap^ prend lui-même dans ses Mémoires (voy. la. note 2 delà page 82). Nous aurons occasion de citer plus d'une fois encore ces Mémoires précieux , que le roi avait commencés en 1670 pour l'instruction de son fils. Avant de mourir, il les confia au maréchal de Noailles.qui en déposa plus tard le manuscrit à la Bibliothèque royale. Voltaire, à force d'instances, en obtint communication; mais Pouvrage ne fut publié qu'en 1806 par le général de Grimoard. Uu reste, il est difficile de savoir au juste quelle part appartient à Louis XIV et à Pellisson dans ces Mémoires. Quelquefois le manuscrit est écrit ou corrigé de la main même du roi ; quelquefois Pellissoo y propose en note des suppressions et des changements. Il est possible que Pellissoo ait été consulte sur la rédetction ; mais il est probable que let vensées sont da roi.

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chacuD de ses ministres les bornes de son pouvoir, se faisant rendre compte de tout par eux à des heures réglées, leur donnant la confiance qu'il fallait pour accréditer leur ministère, et veillant sur eux pour les empêcher d*en trop abuser '.

M*"* de Motteviile nous apprend que la réputation de Charles II , roi d'Angleterre , qui passait alors pour gouverner par lui-même, inspira de l'émulation à Louis XIY. Si cela est, il surpassa beaucoup son rival , et il mérita toute sa vie ce qu'on avait dit d'abord de Charles.

Il commença par mettre de Tordre dans les finances dérangées par un long brigandage. La discipline fut rétablie dars les troupes, comme l'ordre dans les finances. La magnificence et la décence embellirent sa cour. Les plaisirs mêmes eureot de l'éclat et de la grandeur. Tous les arts furent encouragés, et tous employés à la gloire du roi et de la France.

Ce n'est pas ici le lieu de le représenter dans sa vie privée, ni dans Fintérieur de son gouvernement; c'est ce que nous Torons à part '. Il suffit de dire que ses peuples, qui depuis la mort de Henri le Grand n'avaient point vu de véritable roi, et qui détestaient l'empire d'un premier ministre , furent remplis d'admiration et d'espérance quand ils virent Louis XIV faire à vingt-deux ans ce que Henri avait fait à cinquante. Si Henri IV avait eu un premier ministre , il eût été perdu , parce que la haine contre un particulier eût ranimé vingt factions

f . La reine mère s'éUnna beaucoup de cette résolution et elle ne croyait ^ère à la persévérance de son fils : « L*évêque de Baveux m*a conté que M. Le Tellier avait assuré à son père que le roi lui avait dit, quatre jours avant la mort du cardinal : Je veux gouverner par moi-m6me, assister règlement au conseil, entretenir les ministres les uns après 1^ autres; et e suis résolu de n'y pas manquer un seuliour, quoique je prévoie qu'à la longue cela deviendra ennuveux. Mi Le Tellier alla tout courant le dire à la reine mère, qui lui rit au ne», en lui disant : En bonne foi, M. Le Tellier» •ju'en croyez-vous? »'(i/emotrM deChoisy, Êdit. Petitot, t. LXUÏ, p. 232.) Cependant Louis XIV fut lldèle à sa parole neudant cinquante-quatre ans. Nous voudrions pouvoir citer en entier les belles pages où le roi parle à son fils, avec une élévation Traiment éloquente, de la douceur du travail : « Après ce ferme propos de mMmposer un travail régulier, je me semis comme élever .'esprit et le courage; je me trouvai tout autre; il me sembla seulement arors que j'étais roi et u6 pour Tètre. » Et ailleurs ; « réprouvai une douceur difficile k exprimer, et que vons ne connaîtrez Tous-mème qu'en la goûtant comme moi ; car c'est, mon fils, avoir les yeux ouverts sur tome la terre, ipprendre incessamment les nouvelles de toutes les provinces et de toutes les nations, le secret de toutes les c^urs, l'humeur et le faible de tous les princef ei de tous les ministres étrangers, être informé d'un nombre infini ?e choses qu'on croit que nous ignorons; et je nesaisectin quel autre plaisir nous ne quitteiions fias pour celui-là, si la seule curiosiié dovr le «donnait. » (Mémoires de I<ouis XIV, 1. 1, p. t9, 31.)

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