Yoy. les chapitres xxv-xxx
LOUIS XÏV GOUVBRNK PAU LUI-MÊME. 87
trop puissantes. Si Louis XIII n'en avait pas eu , ce prince . dont un corps faible et malade énervait Tâme , oût succombé sous le poids. Louis XIV pouvait sans péril avoir ou n'avoir pas de premier ministre. Il ne restait pas la moindre trace des anciennes factions ; il n*y avait plus en France qu'un mattre et^es sujets. Il montra d'abord qu'il ambitionnait toute sorte de gloire , et qu^il voulait être aussi considéré au dehors qu'absolu au dedans.
Les anciens rois de l'Europe prétendent entre eux une entière égalité , ce qni est très-naturel : mais les rois de France ont toujours réclamé la préséance que mérite l'antiquité de leur race et de leur royaume; et s'ils ont cédé aux empereurs, c'est parce que les hommes ne sont presque jamais assez hardis pour renverser un long usage. Le chef de la république d'Allemagne, prince électif et peu puissant par lui-même, a le pas sans coptredit sur tous les souverains , à cause de ce titre de César et d'héritier de Charlemagne. Sa chancellerie allemande ne traitait pas même alors les autres rois de majesté. Les rois de France pouvaient disputer la préséance aux «mpcreurs, puisque la France avait fondé le véritable empire d'Occident, dont le nom seul subsiste en Allemagne. Us avaient pour eux non-seulement la supériorité d'une couronne héréditaire sur une dignité élective, mais l'avantage d'être issus, par une suite non interrompue, de souverains qui régnaient sur une grande monarchie plusieurs siècles avant que, dans le monde entier, aucune des maisons qui possèdent aujourd'hui des couronnes fût parvenue à quelque élévation. Ils voulaient au moins précéder les autres puissances de l'Europe. On alléguait en leur faveur le nom ûe très^hrétien. Les rois d'Espagne opposaient le titre de catholique ; et depuis qu Charles-Quint avait eu un roi de France prisonnier à Madrid ^ la fîcrté espagnole était bien loin de céder ce rang. Les Ândais et les Suédois, qui n'allèguent aujourd'hui aucun de ces sur- Inoms, reconnaissent le moins qu'ils peuvent cette supério-| rite.
C'était à Rome que ces prétentions étaient autrefois débat-, tues. Les papes, qni donnaient les États avec une bulle, sej croyaient, à plus forte raison, en droit de décider du rang! entre les couronnes. Cette cour, où tout se passe en cérémonies, était le tribunal où se jugeaient ces vanités de la gran-' deur. La France y avait eu toujours la supériorité quand elle
élait plus puissante que TEspagne ; mais, depuis le règne de Charles-Quint, l'Espagne n'avait négligé aucune occasion de se donner légalité. La dispute restait indécise; un pas déplus ou de moins dans une procession, un fauteuil placé près d'un autel, ou vis-à-vis la chaire d'un prédicateur, étaient des triomphes et établissaient des titres pour cette prééminence, La chimère du point d'honneur était extrême alors sur cet article entre les couronnes, comme la Tureur des duels entre leg particuliers.
(4661) 11 arriva qu'à l'entrée d'un ambassadeur do Suède à Londres, le comte d'Estrades, ambassadeur de France et le baron de VattevilJe , ambassadeur d'Espagne, se disputèrent le pas. L'Espagnol, avec plus d'argent et une plus nombreuse suite, avait gagné la populace anglaise : il fait d'abord tuer les chevaux des carrosses français; et bientôt les gens du comte d'Estrades, blessés «t dispersés, laissèrent les Espagnols marcher l'épée nue comme en triomphe.
Louis XIV, informé de cette insulte, rappela l'ambassadeur qu'il avait à Madrid, Gt sortir de France celui d'Espagne, rompit les conférences qui se tenaient encore en Flandre au sujet des limites, et fit dire au roi Philippe IV, son beau-père, que g'il ne reconnaissait la supériorité de la couronne de France et ne réparait cet affront par une satisfaction solennelle, la guerre allait recommencer. Philippe IV ne voulut pas replonger son royaume dans une guerre nouvelle pour la préséance d'un ambassadeur : il envoya le comte de Fuentes déclarer au roi , à Fontainebleau , en présence de tous les ministres étrangers (jui étaient en France (24 mars 4662), « que les ministres espagnols ne concourraient plus dorénavant avec ceux de France. » Ce n'en était pas assez pour reconnaître nettement la prééminence du roi ; mais c'en était assez pour un aveu aulhen* lique de la faiblesse espagnole. Cette cour, encore ûère, mur* mura longtemps de son humiliation. Depuis, plusieurs ministres espagnols ont renouvelé leurs anciennes prétentions : ils ont obtenu l'égalité à Nimègue; mais Louis XIV acquit alors, par sa fermeté, une supériorité réelle dans l'Europe, en faisant voir combien il était à craindre.
A peine sorti de cette petite affaire avec tant de grandeur, il on marqua encore davantage dans une occasion où sa gloire semblait moins intéressée. Les jeunes Français, dans les guerres faites depuis longtemps en Italie contre l'Espagne, avaient
LOniS XIY GOUVERNE PAR LUI-MÊME. ^
donné aux Italiens, circonspects et jaloux, Tidée d'une nation impétueuse. L'Italie regardait toutes les nations dont elle étaift inondée comme des barl^ares, et les Français comme des barbares plus gais que les autres, mais plus dangereux, qui portaient dans toutes les maisons les plaisirs avec le mépris, et la débauche avec l'insulte. Ils étaient craints partout, et surtout à Rome.
Le duc de Créqui, ambassadeur auprès du pape, avait ré* voilé les Romains par sa hauteur : ses domestiques, gens qui poussent toujours à l'extrême les défauts de leur maître, commettaient dans Rome les mêmes désordres que la jeunesse in* disciplinable de Paris, qui se faisait alors un honneur d'attaquer toutes les nuits le guet qui veille à la sûreté de la ville.
Quelques laquais du duc de Créqui s'avisèrent de charger, répée à la main , une escouade des Corses (ce sont des gardes du pape qui appuient les exécutions de la justice). Toftt le corps des Corses offensé , et secrètement animé par don Mario Chigi, frère du pape Alexandre VU, qui haïssait le duc de Créqui, vint en armes assiéger la maison de l'ambassadeur (20 auguste 4662). Ils tirèrent sur le carrosse de l'ambassadrice, qui rentrait alors dans son palais; ils lui tuèrent un page, et blessèrent plusieurs domestiques. Le duc de Créqui sortit de Rome, accusant les parents du pape et le pape luimême d'avoir favorisé cet assassinat. Le pape différa tant qu'il put la réparation, persuadé qu'avec les Français il n'y a qu'à temporiser, et que tout s'oublie. Il fît pendre un Corse et un sbire' au bout de quatre mois; et il fil sortir de Rome le gouverneur, soupçonné d'avoir autorisé l'attentat : mais il fut consterné d'apprendre que le roi menaçait de faire assiéger Rome, qu'il faisait déjà passer des troupes ec Italie, et que le maréchal du Plessis-Praslin était nommé pour les commander. L'afiaire était devenue une querelle de nation à nation , et le roi voulait faire respecter la sienne. Le pape, avant de faire la satisfaction qu'on demandait, implora la médiation de tous les princes catholiques; il fit ce qu'il put pour les animer contre Louis XIV : mais les circonstances n'étaient pas favorables au pape. L'Empire était attaqué par les Turcs ; l'Espagne était embarrassée dans une guerre peu heureuse contre le Portugal.