‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 78 sur 168 · MORT DE TOR£NNE · texte numérisé non relu

MORT DE TOR£NNE

princes qui l'avaient mal défendu , remit à la tête de ses armées le général Montecuculli , celui qui avait vaincu les Turcs à la joum^ de Sdint-Gothard, et qui, malgré Turenno et Condé, avait joint le prince d^Orange et avait arrêté la fortune de Louis XIV, après la conquête de trois provinces de Hollande.

On a remarqué que les plus grands généraux de l'Empire ont souvent été tirés d'Italie *. Ce pays, dans sa décadence et dans son esclavage , porte encore des hommes qui font souvenir de ce qu*il était autrefois. Montecuculli était seul digne d'être opposé à Turenne. Tous deux avaient réduit la guerre en art. Ils passèrent quatre mois à se suivre, à s'observer dans des marches et dans des campements plus estimés que des vic> toires par les officiers allemands et français. L'un et l'autre jugeaient de ce que son adversaire allait tenter, par les démarches que lui-même eût voulu faire à sa place; et ils ne se trompèrent jamais. Ils opposaient l'un à l'autre la patience, la. ruse et l'activité; enfin ils étaient prêts d'en venir aux mains et de commettre leur réputation au sort d'une bataille, auprès du village de Saltzbach , lorsque Turenne , en allant choisir une place pour dresser une batterie, fut tué d'un coup de canon (27 juillet 4675). Il n'y a personne qui ne sache les circonstances de cette mort; mais on ne peut se défendre d'en retracer les principales, par le même esprit qui fait qu'on en parie encore tous Içs jours*.

Il semble qu'on ne puisse trop redire que le même boulet qui le tua ayant emporté le bras de Saint -Hilaire, lieutenant général de l'artillerie, son fils, se jetant en larmes auprès de lui, Ce n'est pas m^iy lui dit Saint-Hilaire, c'est ce ^anà homme qu'il faut pleurer : paroles comparables à tout ce que l'histoire a consacré de plus héroïque, et le plus digne éloge de Turenne. Il est très-rare que sous un gouvernement monarchique, où les hommes ne sont occupés que de leur intérêt

1. On Mi dier, pour ne parler que des généraux du xvii* siècle, Piccolomioi, Gailas, CoUoredo, TonquaioConti, pendant la guerre de Trente ans; XontccucuUi, le comte Caprara, le prince Eugène, sous le règne de Louis XIV.

2. M"* de Sévigné a donné plusieurs relations de la mort de Turenne. La plus intéressante et la plus complète est du 28 août 1675. Nous ne citerons nus celte lettre que tout le monde connaît. Elle dit ailleurs , comme Voltaire lui-même : « Ne crovez pas, ma fille, que la mon de M. de Turenne ait passé id auasi j\\e que les autres nouvelles; on en parle et on I0 pleure encore tous les joors.

w Tout en fait touyenir, et rien ne lui ressemble,

« On peol dira oe vers pour lui. » (2d août idl5.)

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particulier, ceux qui ont servi la patrie meurent regrettés du public. Cependant Turenne fut pleuré des soldats et des peuples. Louvois fut le seul qui ne le regretta pas : la voix publique Taccusa même lui et son frère, Tarchevéque de Reims, de s'être réjouis indécemment de la perte de ce grand homme *. On sait les honneurs que le roi ût rendre à sa mémoire, et qu'il fut enterre à Sainl-Denis comme le connétable Du Guesclio «, au-dessus duquel Topinion générale Télève autant que le siècle de Turenne est supérieur au siècle du connétable.

Turenne n'avait pas eu toujours des succès heureux a la guerre; il avait été battu à Mariendal, à Rethel, à Cambrai; aussi disait-il qu'il avait fait des fautes, et il était assez grand pour l'avouer. Il ne fit jamais de conquêtes éclatantes, et ne donna point de ces grandes batailles rangées dont la décision rend quelquefois une nation maîtresse de l'autre; mais ayant toujours réparé ses défaites et fait beaucoup avec peu, il passa pour le plus habile capitaine de l'Europe, dans un temps où l'art de la guerre était plus approfondi que jamais. De même, quoiqu'on lui eût reproché sa défection dans les guerres de la F'ronde, quoiqu'à l'âge de près de soixante ans l'amour lui eût fait révéler le secret de l'État*, quoiqu'il eut exercé dans le Palatinat des cruautés qui ne semblaient pas nécessaires, il conserva la réputation d'un homme de bie^n , sage et mod^-rc, parce que ses vertus et ses grands talents, qui a étaient qu'à lui , devaient faire oublier des faiblesses et des fautes qui lui étaient communes avec tant d'autres hommes. Si on pouvait le comparer à quelqu'un , on oserait dire que, de tous les généraux des siècles passés, Gonzalve de Cordoue, surnommé le grand capitaine, est celui auquel il ressemblait davantage.

1. M«« de Sévigné écrit à sa fiUe, 7 août : « On pourraîi bien vous dire à quel point la perte du héros a été promptement oubliée dam celle maison : c'a été une chose scandaleuse. » Un peu plus tard( 12 août), elle écrit encore : •c On Tint éveiller M. de Reims à cinq heures du matin , pour lui dire que

IT. de Turenne avait été tué. Il demanda si l*armée était défaite; on lui dit

i|ue non : il gronda qu*on l'eût éveillé, appela son valet de chambre coquin Ut retirer le rideau et se rendormit. » C'était montrer sans doute peu do reconnaissance ou trop de rancune. Quelques historiens ont u énie prctctidu que Louis XIV s'était trop facilement et trop vite consolé de celle grande perte , et que l'expression de M"» de Sévigné, dans cette maison , doit s'a(> pliqner au roi lui-même. Kien n'autorise a le croire.

2. « Ce fut. dit éloquemment Saint-Simon , la récompense de ses vertus militaires f et de la mort qui le couronna par un coup de canon à la tête de Tarmée. h (Chap. clxvii.)

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