BAN ET ARRIERE-BAN CONVOQUÉS
point tenir aux recrues de milice comme à Pordinaire, mais de faire marcher le bazi et i'arrière^ban. Par une ancienne coutume, aujourd'hui hors d'usage, les possesseurs des fiefs étaient dans l'obligation d'aller à leurs dépens à la guerre pour le service de leur seigneur suzerain , et de rester armés un certain nombre de jours. Ce service composait la plus grande partie des lois de nos nations barbares*. Tout est changé aujourd'hui en Europe ; il n'y a aucun État qui ne lève des soldats qu'on retient toujours sous le drapeau, et qui forment des corps disciplinés.
Louis Xm convoqua une fois la noblesse de son royaume. Louis XIV suivit alors cet exemple. Le corps de la noblesse marcha sous les ordres du marquis depuis maréchal de Rochefort*, sur les frontières de Flandre, et après sur celles d'Allemagne, mais ce corps ne fut ni considérable ni utile, et ne pouvait l'être. Les gentilshommes aimant la guerre et capables de bien servir étaient officiers dans les troupes; ceux que l'âge ou le mécontentement tenait renfermés chez eux n'en sortirent point; les autres, qui s'occupaient à cultiver leurs héritages, vinrent avec répugnance au nombre d'environ quatre mille. Rien ne ressemblait moins à une troupe guerrière. Tous montés et armés inégalement, sans expérience et sans exercice, ne pouvant ni ne voulant faire un service régulier, ils ne causèrent que de l'embarras, eton fut dégoûté d'eux pour jamais. Ce fut la dernière trace, dans nos armées réglées, qu'on ait vue de l'ancienne chevalerie, qui composait autrefois ces armées, et qui , avec le Qourage naturel à la nation , ne fît jamais bien la guerre.
(Auguste et septembre 4675.) Turenne mort, Créqui battu 3t prisonnier , Trêves prise, Montecuculli faisant contribuer l'Alsace, le roi crut que le prince de Condé pouvait seul ranimer la confîance des troupes, que décourageait la mort de Turenne. Condé laissa le maréchal de Luxembourg soutenii
i. Ce service cessa d'être obligatoire, (jiiand Charles VIT eut étahli une armée permanente et royale, aux ciats généraux d'Orléans (i 439; : la nobtcssfl ne tut plus appelée qu'à de rares intervalles. Quant aux mots ban et ar' rière-bariy ou n'en connaît pas le sens précis : il semble que le ban ôiail la convocation des vassaux immédiats du roi, et Varrière-bnUt la coiivocaiioD des vassaux médiats et inférieurs.
2. Le maréchal de Kochefort avait été nommé après la mort de Turenno; il ôlnil du nombre de ces huit mnrccliiMix de France que M™* Corniicî, si célèbre alors f»**:: son esprit, appelait plHisnninieut la monnaie de M. de Turenne.
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en Flandre la fortune de la France, et alla arrêter les progrès de MontecucuUi. Autant il venait de montrer d'impétuosité à Senef, autant il eut alors de patience. Son génie, qui se pliait à tout, déploya le même art que Turenne. Deux seuls campements arrêtèrent les progrès de l'armée allemande, et firent lever à MontecucuUi les sièges d'Haguenau et de Saverne. Après cette campagne, moins éclatante que celle de Senef et plus estimée, ce prince cessa de paraître à la guerre. Il eût voulu que son fils commandât; il offrait de lui servir de conseil; mais le roi ne voulait pour généraux ni de jeunes gens ni de princes; c'était avec quelque peine qu'il s'était servi même du prince de Gondé. La jalousie de Louvois contre Turenne avait contribué, autant que le nom de Condé, à le mettre à la tète des armées.
Ce prince se retira à Chantilly, d'où il vint très-rarement à Versailles voir sa gloire éclipsée dans un lieu où le courtisan ne considère que la faveur. Il passa le reste de sa vie tourmenté de la goutte, se consolant de ses douleurs et de sa r&> traite dans la conversation des hommes de génie en tout genre dont la France était alors remplie. Il était digne de les entendre, et n'était étranger dans aucune des sciences ni des arts où ils brillaient. Il fut admiré encore dans sa retraite ' : mais enfin ce feu dévorant, qui en avait fait dans sa jeunesse un héros impétueux et plein de passions, ayant consumé les forces de son corps né plus agile que'robuste, il éprouva la caducité avant le temps, et son esprit s'afifaiblissant avec son corps, il ne resta rien du grand Condé, les deux dernières années de sa vie : il mourut en 4686. MontecucuUi se retira du service de l'empereur, en même temps que le prince de Condé cessa de commander les armées de France.
C'est un conte bien répandu et bien méprisable, que MontecucuUi renonça au commandement des armées après la mort de Turenne, parce qu'il n'avait , disait-il , plus d'émulé digne de lui. Il aurait dit une sottise, quand même il ne fût pas resté un Condé. Loin de dire cette sottise dont on lui fait honneur, il combattit contre les Français, et leur fit repasser le Rhin cette année. D'ailleurs, quel général d'armée aurait jamais dit à son maître : a Je ne veux plus vous servir, parce que
I. M»* do Sévigné écrit à sa fllle, le 23 juillet 1677 ; « M. le Prince est dans son apothéose de Chantilly : il vaut mi«HX la que tous vos héros d*ilo-
BETRÀlTE DE CQMDi ▲ CHANTILLY. 145
Yos ennemis sont trop faibles, et que j'ai un mérite trop su* périeur * ? »
I Or peut s*étonoGr qne le pràsideDt Hénanlt ait cru à un pareil conte dans son Abrégé chronologique ^ si exact d'ordinaire et trop pea lu aujourd'hui. (Année i67S.)
Itepuis la mori de Turenne {usqu'à la paix de Nimègue, en 1678.
Après la mort de Turenne et la retraite du prince de Gondé, le roi n*en continua pas la guerre avec moins d'avantage centre l'Empire , l'Espagne et la Hollande. Il avait des officiers formés par ces deux grands hommes.' Il avait Louvois, qui lui valait plus qu'un général , parce que sa prévoyance mettait les généraux en état d'entreprendre tout ce qu'ils voulaient. Les troupes, longtemps victorieuses, étaient animées du même esprit qu'excitait encore la présence d'un roi toujours heureux.
11 prit en personne, dans le cours de cette guerre, (Î,B avril 4676) Condé, (44 moi 4676) Bouchain, (47 mars 4677) Valenciennes, (5 avril 4677) Cambrai. On Taccusa, au siège de Bouchain, d'avoir craint de combattre le prince d'Orange, qui vint se présenter devant lui avec cinquante mille hommes pour tenter de jeter du secours dans la place. On reprocha aussi au prince d'Orange d'avoir pu livrer bataille à Louis XIV, et de ne l'avoir pas fait. Car tel est le sort des rois et des généraux, qu'on les blâme toujours de ce qu'ils font et de ce qu'ils ne font pas; mais ni lui ni le prince d'Orange n'étaient blâ« mables. Le prince ne donna point la bataille quoiqu'il le voulût, parce que Monterey, gouverneur des Pays-Bas, qui était dans son armée , ne voulut point exposer son gouvernement au hasard d'un événement décisif; la gloire de la campagne demeura au roi, puisqu'il fit ce qu'il voulut, et qu'il prit une ville en présence de son ennemi.
A l'égard de Yalenciennes, elle fut prise d'assaut, par un de ces événements singuliers qui caractérisent le courage impô« tuenx de la nation.
Le roi faisait ce siège, avant avec lui son frère et cinq ma-
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récfaauz de France, d'Humières, Schomberg, La Feuillade, Luxemboui^ et de Lorges. Les maréchaux commanchaîent chacun leur jour i*un après Tautre. Vauban dirigeait toutes les opérations.
On n'avait pris encore aucun des dehors de la place. Il fallait d'abord attaquer deux demi-lunes'. Derrière ces demilunes était un grand ouvrage à couronne, palissade et fraisé*, entouré d'un fossé coupé de plusieurs traverses*. Dans cet ouvrage à couronne était encore un autre ouvrage , entouré d'un autre fossé. Il fallait , après s'être rendu maître de tous ces retranchements, franchir un bras de l'Escaut. Ce bras franchi, on trouvait encore un autre ouvrage, qu'on nomme pâté*. Derrière ce pâté coulait le grand cours de l'Escaut, profond et rapide, qui sert de fossé à la muraille. Enfin la muraille était soutenue par de larges remparts. Tous ces ouvrages étaient couverts de canons. Une garnison de trois mille hommes préparait une longue résistance.
Le roi tint conseil de guerre pour attaquer les ouvrages du dehors. Cétait l'usage que ces attaques se fissent toujours pendant la nuit, afin démarcher aux ennemis sans être aperçu, et d'épargner le sang du soldat. Vauban proposa de faire l'attaque en plein jour. Tous les maréchaux de France se récrièrent contre cette proposition. Louvois la condamna. Vauban tint ferme, avec la confiance d'un homme certain de ce qu'il avance. « Vous voulez, dit-il, ménager le sang du soldat : vous l'épargnerez bien davantage quand il combattra de jour, sans confusion et sans tumulte, sans craindre qu'-une partie de nos gens tire sur l'autre, comme il n'arrive que trop souvent. Il s'agit de surprendre l'ennemi , il s'attend toujours aux attaques de nuit : nous le surprendrons en effet, lorsqu'il faudra qu'épuisé des fatigues d'une veille il soutienne les efforts de nos troupes' fraîches. Ajoutez à cette raison que, s'il y a dans cette armée des soldats de peu de courage , la nuit favorise leur timidité ;
1. La ditni'lune est un ouTrage qui présente vers la campagne un angle flanqué, saillant, formé de deux faces, et surmonté d*une guérite.
3. A couronne, c'est-à-dire en forme de couronne : un basUon entre deux courtines terminées chacune par un demi-bastion. — Palissade a fraisê. On appelle fraise une ransee de pieux dont on garnit les dehors d'une fortification vers le milieu du talus, de teUe sorte qu'ils présenteot la pointe à l'ennemi.
â. Traverses, Tranchées pratique» dani on fossé pour le passer ou pour empêcher qu'on le passe.
4. On appelle pâte un onyrage ayaBcé. placé dans an terrain inondé ou tatooré dïïiu. -o ir
DE LA. MOUT DB ÎURENNë A LA tAlX D£ NiMÈGUË. 147
rnsH^ qaependant le jour l'œil du général inspire la valeur, et élève les hommes au-dessus d'eux-mêmes '. »
Le roi se rendit aux raisons de Vauban , malgré Louvois et cinq maréchaux de France.
(47 mars 4677) A neuf heures du matin les deux compagnies de mousquetaires , une centaine de grenadiers , un bataillon des gardes, un du régiment de Picardie, montent de tous côtés sur ce grand ouvrage à couronne. L'ordre était simplement de s'y loger, et c'était beaucoup : mais quelques mousquetaires noirs ayant pénétré par un petit sentier ju^ qu'au retranchement intérieur qui était dans cette fortification, ils s'en rendent d'abord les maîtres. Dans le même temps, les mousquetaires gris y abordent par un autre endroit. Les bataillons des gardes les suivent : on tue et on poursuit les assises; les mousquetaires baissent le pont-levis qui joint 6et ouvrage aux autres ; ils suivent l'ennemi de retranchement en retranchement, sur le petit bras de l'Escaut et sur le grand. Les gardes s'avancent en foule. Les mousquetaires sont déjà dans la ville, avant que le roi sache que le premier ouvrage attaqué est emporté.
Ce n^était pas encore ce qu'il y eut de plus étrange dans cette action. Il était vraisemblable que de jeunes mousquetaires, emportés par l'ardeur du succès, se jetteraient aveuglément sur les troupes et sur les bourgeois qui venaient à eux dans la rue, qu'ils y périraient, ou que la ville allait être pillée : mais ces jeunes gens , conduits par un cornette , nommé Moissac , se mirent en bataille derrière des charrettes ; et, tandis que les troupes qui venaient se formaient sans précipitation, d'autres mousquetaires s'emparaient des maisons voisines, pour protéger par le feu ceux qui étaient dans la rue; on donnait des otages de part et d'autre ; lé conseil de ville s'assemblait; on députait vers le roi : tout cela se faisait
i. Voltaire n'aimait pas les harangues dans ane histoire : « Si les héros qu'on fait parler ne les ont pas prononcées, l'histoire est alors romanesque en ee point. Il n'y a que deux discours directs dans toute l'histoire du Siècle de Louis XIV. Us furent tous deux prononcés en effet, l'un par le maréchî^. de Vauban an siège de Valenciennes, l'autre par le duc d'Orléans avant la bataiUe de Turin. On n'examine point ici les raisons qu'ont eues quelques anciens de prendre une plus grande liberté ; mais on croit que , dans un siècle aussi philosophe que le nôtre , et au milieu de tant de nations éclai' rées, l'on doit an public ce respect de ne dire <^ue l'exacte vérité , de faire toujours disparaître l'auteur pour ne laisser voir t^ue le héros , et de ne mettre jamais son imagination à la place des réiiliiés. » {Supplémmt au Siècle de Louis XI K, partie H.)
sans qu'il y eût rien de pilié, sans confusion, sans faire de fautes d'aucune espèce. Le roi fit la garnison prisonnière de guerre, et entra dans Yalenciennes, étonné d'en être le maître. 1^ singularité de l'action a engagé à entrer dans ce détail . (9 mars 4678) Il eut encore la gloire de prendre Gand en quatre jours et Ypres en sept (25 mars). Voilà ce qu*il fit par lui-même*. Ses succès furent encore plus grands par ses gé* néraux.
(Septembre 4 676) Du c6té de l'Allemagne, le maréchal duc de . Luxembourg laissa d'abord, à la vérité, prendre Philippsbonrg à sa \ ue, essayant en vain de la secourir avec une armée de cinquante mille hommes. Le général qui prit Philippsbonrg était Charles Y, nouveau duc de Lorraine, héritier de son oncle Charles lY, et dépouillé comme lui de ses États. Il avait toutes les qualités de son malheureux oncle, sans en avoir les défauts. Il commanda longtemps les armées de l'Empire avec gloire , mais, malgré la prise de Phi! ippsbourg, et quoiqu'il fût à la tête de soixante mille combattants, il ne put jamais rentrer dans ses • États. En vain il mit sur ses étendards Aut nuncy autnunquaniy ou maintenant, ou jamais.
Le maréchal de Créqui , racheté de sa prison , et devenu plus prudent par sa défaite de Consarbruck, lui ferma toujours rentrée de la Lorraine. (7 octobre 4677) Il le battit dans le petit combat de Kochersberg en Alsace. Il le harcela et le fatigua sans relâche. (4 i novembre 1677) Il prit Fribourg à sa vue , et quelque temps après il battit encore un détachement do son armée à Rhinfeld. (Juillet 4678) II passa la rivière de Kins en sa présence, le poursuivit vers Offenbourg, le chargea dans sa retraite ; et ayant immédiatement après emporté le fort de Kehl , l'épée à la main , il alla brûler le pont de Strasbourg, par lequel cette ville, qui était libre encore» avait donné tant de fois passage aux armées impériales. Ainsi le maréchal de Créqui répara un jour de témérité par une suite
1. La rapidité de ces conquêtes excitait un enthousiasme dont nous retrouvons les traces dans la correspondance de M"* de Sévigné. EUe écrit à son cousin , le comte de Bussy (3 novembre 1677) : « Le roi dit il y a quatre jours à liacine et à Despréaiu : « Je suis fâché que vous ne soyez venus à « cette dernière campagne , vous auriex vu la guerre, et votre voyage n'eût «pas clé long. » Racine lui répondit*: « Sire, nous sommes deux nourgeoi* « qui n'avons que des habits de ville : nous en commandâmes de campagne ; m mais les places que vous attaquiez furent plus tôt prises que nos habita ne * farent faits. » Cela fut reçu agn^lement. » — On sait que Racine et Boi- Icau avaient été nommés historiographes du roi de France. Lear travail a péri prcoqae tout «ntier dans un incendie.