TESTAMENT DE CHARLES H
fut sensiblement touché; mais la reine, sa femme, en fut effrayée; elle craignit que son mari n*eût trop de reconnaisrance, et refusa sèchement ce secours.
On ne savait encore quel parti prendre dans le conseil de Madrid , et Charles II approchait du tombeau , plus incertain que jamais. L'empereur Léopold piqué rappela son ambassadeur, le comte de Harrach ; mais bientôt après il le renvoya à Madrid, et les dspérances en faveur de la maison d'Autriche se rétablirent. Le roi d'Espagne écrivit à l'empereur qu'il choisirait l'archiduc pour son successeur. Alors le roi de France, menaçant à son tour, assembla une armée vers les frontières d'Espagne; et ce même marquis d'Harcourt fut rappelé de son ambassade pour commander cette armée. Il ne resta à Madrid qu'un officier d'infanterie qui avait servi de secrétaire d'ambassade, et qui fut chargé des affaires, comme le dit le marquis de Torcy. Ainsi le roi moribond, menacé tour à tour par ceux qui prétendaient à sa succession, voyant que le jour de sa mort serait celui de la guerre, que ses États allaient être déchirés, tendait à sa fm sans consolation, sans résolution et au milieu des inquiétudes.
Dans cette crise violente , le cardinal Porto-Carrero, archevêque de Tolède, le comte de Monterey et d'autres grands d'Espagne voulurent sauver la patrie. Ils se réunirent pour pré-venir le démembrement de la monarchie. Leur haine contre le gouvernement allemand fortifia dans leurs esprits la raison d'Ëtat, et servit la cour de France sans qu'elle le sût. Ils persuadèrent à Charies II de préférer un pelit-fils de Louis XIV à un prince éloigné d'eux, hors d'état de les défendre. Ce n'était point anéantir les renonciations solennelles de la mère et de la femme de Louis XIY à la couronne d'Espagne, puisqu'elles n'avaient été faites que pour empêcher les aines de leurs descendants de réunir sous leur domination les deux royaumes, et qu'on ne choisissait point un aine. Celait en même temps rendre justice aux droits du sang; c'était conserver la monarchie espagnole sans partage. Le roi scrupuleux fît consultei des théologiens, qui furent de l'avis de son conseil; ensuite, tout malade qu'il était, il écrivit de sa main au pape Innosent XII, et lui fit la même consultation. Le pape, qui croyait voir dans l'affaiblissement de la maison d'Autriche la liberté le l'Italie, écrivit au roi « que les lois d'Espagne et le bien de la chrétienté exigeaient de lui qu'il donnât la préférence à la
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maison de France. » La lettre du pape était du 46 juillet 4700. Il traita ce cas de conscience d'un souverain comme une affaire d'État, tandis que le roi d'Espagne faisait de cette grande affaire d'État un cas de conscience.
Louis XIV en fut informé par le cardinal de Janson, qui ré« aidait alors à Rome : c'est toute la part que le cabinet de Versailles eut à cet événement. Six mois s'étaient écoulés depuis qu'on n'avait plus d'ambassadeur à Madrid. C'était peut-être une faute , et ce fut peut-être encore cette faute qui valut la monarchie espagnole à la maison de France. (2 octobre 4700) Le roi d'Espagne fit son troisième testament, qu'on crut longtemps être le seul , et donna tous ses États au duc d'Anjou '. On saisit un moment où sa femme n'était pas auprès de lui pour le faire signer. C'est ainsi que toute cette intrigue fut terminée.
L'Europe a pensé que ce testament de Charles II avait été dicté à Versailles. Le roi mourant n'avait consulté que l'intérêt de son royaume, les vœux de ses sujets et môme leurs craintes; car le roi de France faisait avancer des troupes sur la frontière pour s'assurer une partie de l'héritage, tandis que le roi moribond se résolvait à lui tout donner. Rien n'est plus vrai que la réputation de Louis XIV et l'idée de sa puissance furent les seuls négociateurs qui consommèrent cette révolution.
Charles d'Autriche, après avoir signé la ruine de sa maison et la grandeur de celle de France, languit encore un mois, et acheva enfin , à l'âge de trente-neuf ans (4" novembre 4700), la vie obscure qu'il avait menée sur le trône. Peut-être n'est-il pas inutile, pour faire connaître l'esprit humain, de dire que, quelques mois avant sa mort, ce monarque fit ouvrir à l'Escurial les tombeaux de son père, de sa mère et de sa première femme, Marie-Louise d'Orléans, dont il était soupçonné d'avoir souff'ert l'empoisonnement*. Il baisa ce qui restait de ces cadavres, soit qu'en cela il suivît l'exemple de quelques anciens rois d'Espagne, soit qu'il voulût s'accoutumer aux horreurs de la mort, soit qu'une secrète superstition lui fit croire que l'ou-
1. «Quelques Mémoires disent que le cardinal Porto-Carrero arracba da roi mourant la signature de ce tesianicnt ; ils lui font tenir un long discours pour y disposer ce monarque: mais on voit que tout était déjà préparé et réglé dès le mois de juillet. Qui pourrait d'ailleurs savoir ce que dit le cui. diiial Porto-Carrero au roi tôle a tête? »» ( Note de Voltaire. )
« Voy. le chapitre xxvii des Anecdotes. » (Note do Voltaire.)
TESTAMKiNt DE CHAULES 11. 2U
verture de ces tombes retarderait Ji'heure où il devait êtie porté dans la sienne.
Ce prince était né aussi faible d'esprit que de corps; et cette faiblesse s'était répandue sur ses États. C'est le sort des monarchies que leur prospérité dépende du caractère d'un seul homme. Telle était la profonde ignorance dans laquelle Charles II avait été élevé, que, quand les Français assiégèrent Mons, il crut que cette place appartenait au roi d'Angleterre. Il ne savait ni où était ia Flandre ni ce qui lui appartenait en Flandre S Ce roi laissa au duc d'Anjou , pôtit-fils de Louis XIV, tous ses Etats, sans connaître ce qu'il lui laissait.
Son testament fut si secret que le comte de Harrach, ambassadeur de l'empereur, se flattait encore que l'archiduc était reconnu successeur. Il attendit longtemps l'issue du grand conseil, qui se tint immédiatement après la mort du roi. Le duc d'Abrantès vint à lui les bras ouverts : l'ambassadeur ne douta plus dans ce moment que l'archiduc ne fût roi , quand le duc d*Abrantès lui dit en l'embrassant: Vengo à despedmne de la casa de Austria, « Je viens prendre congé de la maison d'Autriche. » ^*t»-
Ainsi , après deux cents ans de guerres et de négociations pour quelques frontières des États espagnols, la maison de France eut, d'un trait de plume, la monarchie entière, sans Irsùtés, sans intrigues, et sans même avoir eu l'espérance de cette succession. On s'est cru obligé de faire connaître la simple vérité d'un fait jusqu'à présent obscurci par tant de ministres et d'historiens séduits par leurs préjugés et par les apparences qui séduisent presque toujours. Tout ce qu'on a débité dans tant de volumes , d'argent répandu par le maréchal d'Harcourt, et des ministres espagnols gagnés pour faire signer ce testament , est au rang des mensonges politiques et des erreurs populaires. Mais le roi d'Espagne, en choisissant pour son héritier le petit-fils d'un roi si longtemps son ennemi , pensait toujours aux suites que l'idée d'un équilibre général devait entraîner. Le duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, n'était appelé à la succession d'Espagne que parce qu'il ne devait pas espérer celle de France, et le même testament qui, au défaut des puînés du sang de Louis XIV, rappelait l'archiduc Charles, depuis l'empereur Charles VI, portait expressément que TEm-
I. « Voy^ les Mémoires de Torcy, tome l", page li. »> (Noie de Vui taire.)
212 CHAFITRE XVII.
pire et l'Espagnô ne seraient jamais réunis sous un même souverain.
Louis XIY pouvait s*en tenir encore au traité de partage, qui était un gain pour la France. Il pouvait accepter le testament, qui était un avantage pour sa maison. Il est certain que la matière fut mise en délibération dans un conseil extraordinaire. Le chancelier de Pontchartrain et le duc de Beauvilliers furent d'avis de s'en tenir au traité ; ils voyaient les dangers d'une nouvelle guerre à soutenir '. Louis les voyait aussi; mais il était accoutumé à ne les pas craindre. Il accepta le testament (11 novembre 1700); et rencontrant, au sortir du conseil, les princesses de Conti avec Madame la Duchesse: « Ehbien, leur dit^il en souriant, quel parti prendriez* vous? » Puis sans attendre leur réponse : « Quelque parti que je prenne, ajoutat-il , je sais bien que je serai blâmé*. »
Les actions des rois, tout flattés qu'ils sont, éprouvent toujours tant de critiques, que le roi d'Angleterre lui-même essuya des reproches dans son parlement; et ses ministres furent poursuivis pour avoir fait le traité de partage. Les Anglais, qui raisonnent mieux qu'aucun peuple, mais en qui la fureur de l'esprit de parti éteint quelquefois la raison , criaient à la fois et contre Guillaume qui avait fait le traité, et contre Louis XIV qui le rompait.
L'Europe parut d'abord dans l'engourdissement de la surprise et de l'impuissance, quand elle vit la monarchie d'Es-
1. H.MignetC/ntrodiictton, etc.,p. 77 à 79) arésamé avec un grand intérêt les délibérations de ce conseil extraordinaire, oh les voix furent partagées. 11 ajoute : « Louis XIV, longtemps silencieux , décida. Sa décision , qui renfermait tant de revers pour lui et de si longues agitations pour l'Europe, resta trois jours secrète. Il la prit avec cette grandeur calme qui lui était naturelle. 11 l'annonça en ces termes au duc <FAnjou , en présence du marquis Gastel dos Kios , ambassadeur d'Espagne : Monsieur, le roi d'Espagne vous a fait roi. Les grands vous demandent, les peuples vous souhaitent, st moi j'y consens. Songez seulement que vous êtes prince de France. Il le présenta ensuite à sa cour en disant : Messieurs , voilà le roi d'Espagne. Tout était décide. »
2. <f Malgré le mépris oti sont en France les prétendus Mémoirei de Jf"»« de Mainlenon , on est pourtant obligé d'avertir les étrangers que tou: œ qu'on y dit au sujet do ce testament est faux. L'auteur prétend que lors> que l'ambassadeur d'Espagne vint apporter à Louis XIV les dernières volontés de Charles II , le roi lui répondit : Je verrai. Certtiinement le roi dh ttt point une réponse si étrange, puisque, de l'aveu du marquis de Torcy, l'ambassadeur d Espagne n'eut audience de Louis XIV qu'après le conseil dans lequel le testament fut accepté.
« Le ministre qu'on avait alors en Espagne s'appelait ^I«cotir,et non pai B«/cour. Ce que le roi dit à l'ambassadeur Castel dos Rios, dans les Mémctres de Maintenon n'a jamais étédit aue dans ce roman. » ( Note de Voltaire,)
TESTAMENl DK CHARLES II. 213
pagne soumise à la France, dont elle avait été trois cents ans la rivale. Louis XIV semblait le monarque le plus heureux et le plus puissant de la terre. Il se voyait à soixante et deux ans entouré d'une nombreuse postérité ; un do ses petit-fils allait gouverner, sous ses ordres, l'Espagne, l'Amérique, la moitié de ritalie et les Pays-Bas. L'empereur n'osait encore que ce plaindre.
Le roi Guillaume, à l'âge de cinquante-deux ans, devenu mfirme et faible, ne paraissait plus un ennemi dangereux. Il lui fallait le consentement de son parlement pour faire la guerre; et Louis avait fait passer de l'argent en Angleterre, avec lequel il espérait disposer de plusieurs voix de ce parlement. Guillaume et la Hollande, n'étant pas assez forts pour se déclarer, écrivirent à Philippe V comme au roi légitime d'Espagne (février 4701). Louis XIV était assuré de l'électeur de Bavière, père du jeune prince qui était mort désigné roi. Cet électeur, gouverneur des Pays-Bas au nom du dernier roi Charles II, assurait tout d'un coup à Philippe V la possession de la Flandre, et ouvrait dans son électorat le chemin de Vienne aux armées françaises, en cas que l'empereur osât faire la guerre. L'électeur de Cologne, frère de l'électeur de Bavière, était aussi intimement lié à la France que son frère; et ces deux princes semblaient avoir raison, le parti de la maison de Bourbon étant alors incomparablement le plus fort. Le duc de Savoie, déjà beau-père du duc de Bourgogne, allait l'être encore du roi d'Espagne; il devait commander les armées françaises en Italie. On ne s'attendait pas que le père de la duchesse de Bourgogne et de la reine d'Espagne dût jamais faire la guerre à ses deux gendres.
Le duc de Mantoue, vendu à la France par son ministre, se vendit aussi lui-même, et reçut garnison française dans Mantoue. Le Milanais reconnut le petit-fils de Louis XIV sans balancer. Le Portugal même, ennemi naturel de- l'Espagne, s'unit i'abord avec elle. Enfin, de Gibraltar à Anvers, et du Danube à Naples, tout paraissait être aux Bourbons. Le roi était si fier de sa prospérité, qu'en parlant au duc de La Rochefoucauld au sujet des proposition» que l'empereur lui faisait alors, il se servit de ces termes : « Vous les trouverez encore plus insolentes qu'on ne vous Ta dit *. »
1. M Du moins c'est ce que rapportent l^s Mémoires manuscrits du mar-
2\k CHAPITRE XV II.
(Septembre 4704) Le roi Guillaume, ennemi jusqu'au tombeau de la grandeur de Louis XIV, promit à Tempereur d'armer pour lui l'Angleterre et la Hollande : il mit encore le Danemark dans ses intérêts ; enfin il signa à la Haye la ligue déjà tramée contre la maison de France. Mais le roi s'en étonna peu; et comptant sur les divisions que son argent devait jeter dans le parlement anglais, et plus encore sur les forces réunies de la France et de l'Espagne, il sembla mépriser ses ennemis.
Jacques mourut alors à SaintrGermain (4 6 septembre 4 701 ). Louis pouvait accorder ce qui paraissait être de la bienséance et de la politique, en ne se hâtant pas de reconnaître le prince de Galles pour roi d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, après avoir reconnu Guillaume par le traité de Ryswick. Un pur sentiment de générosité le porta d'abord à donner au 6ls du roi Jacques la consolation d'un honneur et d'un titre que son mal. heureux père avait eus jusqu'à sa mort, et que ce traité de Ryswick ne lui était pas. Toutes les têtes du conseil furent d'une opinion contraire. Le duc de Beauvilliers surtout fit voir, avec une éloquence forte, tous les fléaux de la guerre qui devaient être le fruit de cette magnanimité dangereuse. Il était gouverneur du duc de Bourgogne, et pensait en tout comme le précepteur de ce prince, le célèbre archevêque de Cambrai, si connu par ses maximes humaines de gouvernement et par la préférence qu'il donnait aux intérêts des peuples sur la grandeur des rois. Le marquis de Torcy appuya, par des principes de politique , ce que le duc de Beauvilliers avait dit comme citoyen. Il représenta qu'il ne convenait pas d'irriter la nation anglaise par une démarche précipitée. Louis se rendit à l'avis unanime de son conseil, et il fut résolu de ne point reconnattre le fils de Jacques H pour roi.
Le jour même, Marie de Modène, veuve de Jacques, vient parler à Louis XIV dans l'appartement de M"* de Main, tenon. Elle le conjure en larmes de ne point faire à sou fils, à elle, à la mémoire d'un roi qu'il a protégé, l'outrage de refuser un simple titre, seul reste de tant de grandeurs : on a toujours rendu à son fils les honneurs d'un prince de Galles ; on le doit donc traiter en roi après la mort de son père : le roi Guillaume ne peut s'en plaindre, pourvu qu'on le laisse jouir de son usur« pation. Elle fortifie ces raisons par l'intérêt de la gloire de
Quis de Dangeao. Ils sont quelgnefois infidèles. » (Note de Voltaire.) — Snr ces» Mémoires, voyez notre préface, et le cfaap. xxv do Siècle de Louis XIV,