Chapitre XVII
L'Europe parut d'abord dans l'engourdifTement de la furprifé & de Pimpuifiance , quand elle vit la monarchie d'Efpagne foumife à la France, dont elle avait été trois cents ans la rivale. Louis XIV. femblait le monarque le plus heureux & le plus puiffant de la terre. Il fe voyait a foixante - deux ans , entouré d'une nombreufe poflérité ; un de fes petits-fils allait gouverner fous fes ordres l'Efpagne , l'Amérique , la moitié de l'Italie, & les Pays-Bas. L'empereur n'ofait encor que fe plaindre.
Le roi Guillaume, à l'âge de cinquante-deux ans, devenu infirme & fsible , ne parai/Tait plus un ennemi dangereux. Il lui fallait le confentement de fon oarlement , pour faire la guerre ; & Louis avait fait pafîer de l'argent en Angleterre , avec lequel il efpérait difpofer de plufieurs voix de ce parlement. Guillaume & la Hollande , n'étant pas aflez forts pour fe déclarer , écrivirent à Philippe V. comme au roi légitime d^Efpagne. Louis XIV. était afluré de l'électeur de Bavière, père du jeune prince qui était mort défigné roi. Cet électeur , gouverneur des Pays-Bas au nom du dernier roi Charles IL aiïurait tout d'un coup à Philippe V. la pofTeffion de la Flandre , & ouvrait dans fon éleétorat , le chemin de Vienne aux armées Françaifes, en cas que l'empereur osât faire la guerre. L'éle&eur de Cologne , frère de l'électeur de Bavière , était aufli intimement lié à la France, que fon frère; & ces deux princes femblaient avoir raifon, le parti de la maifon de Bourbon étant alors incomparablement le plus fort. Le duc de Savoie , déjà beau - père du duc de Bourgogne , allait l'être encor du roi d'Efpagne ; il devait commander les armées Françaifes en Italie. On ne s'attendait pas , que le père de la duchefTe de Bourgogne & de la reine d'Efpagne , dût jamais faire la guerre à fes deux gendres.
Le duc de Mantoue, vendu à la France par fon miniflre,
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\fe vendit auflï lui-même, & reçut garnifon Françaife dans Mantoue. Le Milanais reconnut le petit - fils de Louis XIV: fans balancer. Le Portugal même , ennemi naturel de l'Efpagne , s'unit d'abord avec elle. Enfin de Gibraltar à Anvers , & du Danube à Naples , tout paraiflait être aux Bourbons. Le roi était fi fier de fa profpérité , qu'en parlant au duc de la Rochefoucault , au fujet des proportions que l'empereur lui faifait alors, il fe fervit de ces termes : Vous les trouverez encor plus infolentes quyon ne vous Va dit. ( i )
Le roi Guillaume , ennemi jufqu'au tombeau de la grandeur de Louis XIV. promit à l'empereur d'armer pour lui l'Angleterre & la Hollande : il mit encor le Dannemarck dans fes intérêts ; enfin il figna à la Haye la ligue déjà tramée contre h maifon de France. Mais le roi s'en étonna peu ; & comptant fur les divifions que fon argent devait jeter dans le parlement Anglais , & plus encor fur les forces réunies de la France & de l'Efpagne , il fembla méprifer fes ennemis.
Jacques mourut alors à St. Germain. Louis pouvait accorder ce qui paraifTait être de la bienféance & de la politique , en ne fe hâtant pas de reconnaître le prince de Galles pour roi d'Angleterre , d'EcofTe & d'Irlande , après avoir reconnu Guillaume par le traité de Rifvick. Un pur fentiment de générofité le porta d'abord à donner au fils du roi Jacques* la confolation d'un honneur & d'un titre que fon malheureux père avait eu jufqu'à fa mort , & que ce traité de Rifvick ne lui ôtait pas. Toutes les têtes du confeil furent d'une opinion contraire. Le duc de Beauvilliers furtout fit voir avec une éloquence forte, tous les fléaux de la guerre qui devaient être le fruit de cette magnanimité dangereufe. Il était gouverneur du duc de Bour-
(i) Du moins c'eft ce que rapportent les mémoires manufcrits du j& marquis de Dangcau. Ils font quelquefois infidèles.