Chapitre XVII
gogne, & penfait en tout comme le précepteur de ce prince , ce célèbre archevêque de Cambrai fi connu par fes maximes humaines de gouvernement , & par' la préférence qu'il donnait aux intérêts des peuples fur la grandeur des rois. Le marquis de Torci appuya par des principes de politique ce que le duc de Beauvilliers avait dit comme citoyen. Il repréfenta qu'il ne convenait pas d'irriter la nation Anglaife par une démarche précipitée. Louis fe rendit à^l'avis unanime de fon confeil , & il fut réfolu de ne point reconnaître le fils de Jacques IL pour roi. Le jour même Marie de Modem veuve de Jacques, vient parler à Louis XIV. dans l'appartement de madame de Maintenon. Elle le conjure en larmes de ne point fai re à fon fils , à elle , à la mémoire d'un roi qu'il a protégé , l'outrage de refufer un fimple titre , feul refle de tant de grandeurs ; on a toujours rendu à fon fils les honneurs d'un prince de Galles : on le doit donc traiter en roi après la mort de fon père : le roi Guillaume ne peut s'en plaindre , pouvu qu'on le laifTe jouir de fon ufurpation. Elle fortifie ces raifons par l'intérêt de la gloire de Louis XIV. Qu'il reconnaiffe ou non le fils de Jacques IL les Anglais ne prendront pas moins parti contre la France , & il aura feulement la douleur d'avoir, facrifié la grandeur de fes fentimens à des ménagemens inutiles. Ces repréfentations & ces larmes furent appuyées par madame de Maintenon, Le roi revint à fon premier fentiment & à la gloire de foutenir autant qu'il pouvait des rois opprimés. Enfin Jacques III. fut reconnu le même jour qu'il avait été arrêté dans le confeil qu'on ne le reconnaîtrait pas.
Le marquis de Torci a fait fouvent l'aveu de cette anecdote fingulière. Il ne l'a pas inférée dans fes mémoires manufcrits, parce qu'il penfait ( difait-il ) qu'il n' était pas honorable à fon maître que deux femmes lui euflent fait changer une réfolution prife dans fon con-
O 396 Siècle de Louis XIV.
feil. Quelques Anglais ( 1 ) m'ont dit que peut-être fans cette démarche , leur parlement n'eût point pris de parti entre les maifons de Bourbon & d'Autriche ; mais que reconnaître ainfi pour leur roi un prince profcrit par eux , leur parut une injure à la nation, & un defpotifme qu'on voulait exercer dans l'Europe. Les inftruo rions données par la ville de Londres à fes repréfentans furent violentes.
Le roi de France fe donne un vice-roi en conférant le titre de notre fouverain à un prétendu prince de Galles: notre condition ferait bien malkeureufe , fi nous devions être gouvernés au gré d'un prince qui a employé le fery le feu y & les galères pour détruire les proteflans de fes états; aurait-il plus d'humanité pour nous que pour fes propres fujets ?
Guillaume s'expliqua dans le parlement avec la même force. On déclara le nouveau roi Jacques coupable de haute trahifon : un bill d'atteinder fut porté contre lui, c'efl-à- dire, qu'il fut condamné à mort comme fou grand-père , & c'eft en vertu de ce bill qu'on mit depuis fa tête à prix. Tel était le fort de cette famille infortunée , dont le malheur n'était pas encor épuifé. 11 faut avouer que c'était oppofer de la barbarie à la génércfité du roi de France.
Il paraît très-vraifemblable que l'Angleterre fe ferait toujours déclarée contre Louis XIV. quand même il eût refufé le vain titre de roi au fils de Jacques IL La
(t) Entr'autres y milord Bolingbroke , dont les mémoires ont depuis juftifié ce que l'auteur du fiècle avance. Voyez fes lettres , tome II. pag. 56. C'eft ainfi que penfe encor M. de Torci dans fes mémoires. Il dit , page 164 du tome I. première édition : La réfolution que prit le roi de reconnaître le prince de Galles en qualité de roi d'Angleterre , changea les difpojitions qu'une grande partie de la nation témoignait à conferver la paix , &c. Le lord Bolingbroke avoue dans fes lettres que Louis XIV. reconnut le prétendant , par des importunités de femmes-. On voit par ces témoignages avec quelle exactitude l'auteur du fiècle de Louis XIV. a cherché la vérité , & avec quelle candeur il l'a dite.