‹ Siècle de Louis XIV (volume 3)Chapitre 129 sur 189 · Chapitre XVIII · texte numérisé non relu

Chapitre XVIII

plus de jaloux , & qui ait dû moins en faire. Il a été maréchal de France, duc & pair, gouverneur de province. Mais aufli il a fauve l'état; & d'autres, qui l'ont perdu, ou qui n'ont été que courtifans, ont eu à-peuprès les mêmes récompenfes. On lui a reproché jufqu'à les richefTes , quoique médiocres , acquiles par des contributions dans le pays ennemi , prix légitime de fa valeur & de fa conduite ; pendant que ceux qui ont élevé des fortunes dix fois plus confidérabies par des voies honteufes, les ont pofTédées avec l'approbation univerfelle. Il n'a guère commencé à jouir de fa renommée que vers l'âge de quatre-vingts ans. Il fallait qu'il furvécût à toute la cour, pour goûter pleinemenr fa gloire.

Il n'eit pas inutile qu'on fâche, quelle a été la raifon de cette injultice dans les hommes : c'eft que le maréchal de Villars n'avait point d'art. Il n'avait ni celui de fe faire des amis avec de la probité & de l'efprit , ni celui de fe faire valoir , quoiqu'il parlât de lui-même ^ comme il méritait que les autres en parlaient.

Il dit un jour au roi devant toute fa cour, lorfqu'il prenait congé pour aller commander l'armée : Sire , je vais combattre les ennemis de votre majefté , & je vous laijje au milieu des miens. Il dit aux courtifans du duc d'Orléans , régent du royaume , devenus riches par ce bouleverfement de l'état appelle fyftême : Pour moi , je n'ai jamais rien gagné que fur les ennemis. Ces difcours, où il mettait le même courage que dans fes actions, rabaiflaient trop les autres hommes, déjà afTez irrités pat fon bonheur.

Il était , en ces eommencemens de la guerre , l'un des lieutenans -généraux, qui commandaient des détachemens dans l'Alface. Le prince de Bade, à la tête de l'armée impériale , venait de prendre Landau , défendue par Mélac pendant quatre mois. Ce prince faifait des progrès. Il avait les avantages du nombre, du terrain

Siècle de Louis XIV. Tom. V. D d Q

Siècle i>e Louis XIV.

& d'un commencement de campagne heureux* Son armée était dans ces montagnes du Brifgau, qui touchent à la forêt noire; & cette forêt immenfe féparait les troupes Bavaroifes des Françaifes. Catinaî commandait dans Strasbourg. Sa circonfpeclion l'empêcha d'entreprendre d'aller attaquer le prince de Bade , avec tant de défavantage. L'armée de France eût été perdue fans reiïburce, & l'Alface eût été ouverte par un mauvais fuccès. Villars , qui avait réfolu d'être maréchal de France ou de périr, hafardace que Catinat n'ofait faire. Il obtint permiffion de la cour. Il marcha aux Impériaux avec une armée inférieure vers Fridlingue , & donna la bataille qui porte ce nom,

La cavalerie fe battait dans la plaine : l'infanterie Françaife gravit au haut de la montagne , & attaqua l'infanterie Allemande retranchée dans des bois. J'ai ^i entendu dire plus d'une fois au maréchal de Villars , que la bataille étant gagnée , comme il marchait à la tête de fon infanterie, une voix cria : Nousfommes coupés. A ce mot , tous fes régimens s'enfuirent. Il court à eux , & leur crie : allons , mes amis , la victoire ejl à nous , vive le roi. Les foldats répondent , vive le roi , en tremblant , & recommencent à fuir encor. La plus grande peine qu'eut le général , ce fut de rallier les vainqueurs. Si deux régimens ennemis avaient paru dans le moment de cette terreur panique , les Français étaient battus : tant la fortune décide fouvent du gain des batailles.

Le prince de Bade, après avoir perdu trois mille hommes , fcn canon , fon champ de bataille , après avoir été pourfuivi deux lieues à travers les bois & les déniés , tandis que pour preuve de fa défaite , le fort de Fridlingen capitulait , manda cependant à Vienne qu'il avait remporté la vicloire , & fit chanter un Te Deum , plus honteux pour lui que la bataille perdue.

Les Français, remis de leur terreur panique, pro-

j5 C H API T RE XVIII. 419 €5

clamèrent Villars maréchal de France fur le champ de bataille ; & le roi , quinze jours après , confirma ce que la voix des foldats lui avait donné.

Le maréchal de Villars joint enfin l'électeur de Bavière avec fes troupes vi&orieufes : il le trouve vainqueur de fon côté , gagnant du terrain , & maître de la ville impériale dé Ratisbonne^ où l'Empire affemblé* venait de conjurer fa perte.

Villars était plus fait pour bien fervii* l'état eii ne fuivant que fon génie , que pour agir de concert avec un prince : il mena , ou plutôt il entraîna l'électeur audelà du Danube ; & quand le fleuve fut parlé , l'électeur fe repentit , voyant que le moindre échec laifferait fes états à la merci de l'empereur. Le comte de Styrum > à la tête d'un corps d'environ vingt mille hommes > allait fe joindre à la grande armée du prince de Bade * auprès de Donavert. // faut les prévenir, dit le maréchal au prince : il faut tomber fur Styrum , & marcher % tout-a-t heure, L'éledeur temporifait : il répondait qu'il en devait conférer avec fes généraux & fes miniftresi Cefl moi qui fuis votre miniftre & votre général , lui répliquait Villars, Vous faut-il d'autre confal que moi $ quand il s'agit de donner bataille ? Le prince occupé du danger de fes états , reculait encor ; il fe fâchait contre le général. Eh bien , lui dit Villars ^ fi votre altefft électorale ne veut faifir Voccajion avec fes Ba-» varois , je vais combattre avec les Français ; & aulîitôt il donne ordre pour l'attaque. Le prince indigné , ( I ) & ne voyant dans ce Français qu'un téméraire ,

(1) Tout ceci doit fe trouver dans les mémoires du maréchal éè Villars manufcrits ; j'y ai lu ces détails. Le premier tome imprimé de ces mémoires eft abfolument de lui ; les deux autres font d'une main étrangère & un peu différentei

On voit par les dépêches du maréchal combien il avait à foufTrif delà cour à& Bavière ; peut-être valait-il mieux lui plaire que de le bienfervir. Les gens en ufent ainfi. Les Bavarois j les étrangers .

Dd 2

fut obligé de combattre malgré lui. C'était dans les plaines d'Hochftet auprès de Donavert.

Après la première charge on vit encor un effet de ce que peut la fortune dans les combats. L'armée ennemie & la Firançaife , faifies d'une terreur panique , prirent îa fuite toutes deux en même tems, & le maréchal de Villars fe vit prefque feul, quelques minutes, fur le champ de bataille ; ii rallia les troupes , les ramena au combat , & remporta la victoire. Oh tua trois mille Impériaux : on en prit quatre mille : ils perdirent leur canon & leur bagage. L'électeur fe rendit maître d'Augsbourg. Le chemin de Vienne était ouvert. Il fut agité dans le confeil de l'empereur , s'il fortirait de fa capitale.

La terreur de Pempereur était excufable : il était alors battu par-tout. Le duc de Bourgogne, ayant fous lui les maréchaux de Tallard & de Vaubati , venait de Jî. prendre le vieux Brifac. Tallard v enait non-feulement de reprendre Landau , mais il avait encor défait auprès de Spire , le prince de HefTe , depuis roi de Suède , qui voulait fecourir la ville. Si Ton en croit le marquis de Feiiquieres , ( cet officier & ce juge fi initruit dans l'art militaire , mais fi févère dans fes jugemens ) le maréchal de Tallard ne gagna cette bataille , que par une faute & par une méprife. Mais enfin il écrivit du champ de bataille au roi : Sire , votre armée a pris plus d'étendards & de drapeaux , qu'elle n'a perdu de /impies foldats.

Cette action fut celle de toute la guerre où la bayonnette fit le plus de carnage. Les Français par leur impétuofité avaient un grand avantage en fe fervant de cette arme. Elle eft devenue depuis plus menaçante que

tous ceux qui l'ont volé, fripponnê âujcu> lii>ré à V empereur , ont fait avec lui leur fortune , &c.

Il entend par ces mots , livrer à V empereur , une intrigue que les miniihes de l'éle£ïeur de Bavière formaient alors pour faire fa paix avec l'Autriche , dans le tems que la France combattait pour lui.

«ffQfo». ,,„ „ » i ii„ jx&&+. i. ■ ■..■m ■ .-ggffaQ'fr

jt**£$*f±JJ*.

Page 1