Chapitre XIX
un gros corps d'infanterie à leur centre , & d'avoir féparé leurs deux corps d'armée. J'ai entendu fouvent de la bouche du maréchal de Villars , que cette difpofition était inexcufable.
Le maréchal de Tallard était à l'aile droite, l'électeur avec Marfin à la gauche. Le maréchal de Tallard avait„dans le courage toute l'ardeur & la vivacité Françaife , un efprit actif , perçant , fécond en expédiens & en refîburces. C'était lui qui avait conclu les traités de partage. Il était allé à la gloire & à la fortune par tou.es les voies d'un homme d'efprit & de cœur. La bataille de Spire lui avait fait un très-grand honneur , malgré les critiques de Feuquikres ; car un général victorieux n'a point fait de fautes aux yeux du public, de même que le général battu a toujours tort, quelque fage conduire qu'il ait eue.
Mais le maréchal de Tallard avait un malheur bien dangereux pour un général ; fa vue était fi faible , qu'il ne distinguait pas les objets à vingt pas de lui, Ceux qui l'ont bien connu m'ont dit encor que fon courage ardent , tout contraire à celui de Marlboroug y s'enflammant dans la chaleur de l'action , ne laifîait pas à fon efprit une liberté aflez entière. Ce défaut lui venait d'un fang fec & allumé. On fait affez que notre tempérament fait toutes les qualités de notre ame.
Le maréchal de Marfin n'avait jufques-là jamais commandé en chef ; & avec beaucoup d'efprit & un fens droit, il avait," difait-on , l'expérience d'un bon officier , plus que d'un général.
Pour l'électeur de Bavière, on le regardait moins comme un grand capitaine , que comme un prince vaillant , aimable, chéri de fes fujets, ayant dans l'efprit plus de magnanimité que d'application.
Enfin la bataille commença entre midi & une heure. Marlboroug & fes Anglais , ayant paffé un ruifleau , chargeaient déjà la cavalerie de Tallard. Ce général , JE
un peu avant ce tems-Ià , venait de paffer à la gauche , pour voir comment elle était difpofée. C'était déjà un affez grand défavantage , que l'armée de Tallard combattit , fans que fon général fût à fa tête. L'armée de l'électeur & de Marfin n'était point encor attaquée par le prince Eugène. Marlboroug entama Faite droite Françaife près d'une heure avant qu' 'Eugène eût pu arriver vers l'éle&eur à la gauche.
Si-tôt que le maréchal de Tallard apprend que Marlboroug attaque fon aile, il y court : il trouve une aclion furieufe engagée ; la cavalerie Françaife trois fois ralliée, & trois fois pouffée. Il va vers le village de Bîenheim , où il avait pofté vingt- fept bataillons & douze efcadrons. C'était une petite armée féparée : elle faifait un feu continuel fur celle de Marlboroug. De ce village , où il donne fes ordres , il revole à l'endroit où Marlboroug avec de la cavalerie & des bataillons entre les efcadrons , pouffait la cavalerie Françaife.
M. de Feuquieres fe trompe affurément , quand il dit que le maréchal de Tallard n'y était pas , & qu'il fut pris prifonnier en revenant de l'aile de Marfin à la tienne» Toutes les relations conviennent , & il ne fut que trop vrai pour lui , qu'il y était préfent. Il y fut bleffé : fon fils y reçut un coup mortel auprès de lui. Toute fa cavalerie eft mife en déroute en fa préfence. Marlboroug vainqueur perce d'un côté entre les deux armées Françaifes ; de l'autre, fes officiers-généraux percent auffi entre ce village de Bîenheim & l'armée de Tallard , féparée encor de la petite armée qui eft dans Bîenheim.
Le maréchal de Tallard , dans cette cruelle fituation , court pour rallier quelques efcadrons. La faibleffe de fa vue lui fait prendre un efcadron ennemi pour un Français. Il eft fait prifonnier par les troupes de Heffe , qui étaient à la folde de l'Angleterre. Au moment que 31 le général était pris , le prince Eugène % trois fois
reponfTé, gagnait enfin l'avantage. La déroute était déjà totale & la fuite précipitée dans le corps d'armée du maréchal de Tallard. La confternation & l'aveuglement de toute cette droite étaient au point , qu'officiers & foldats fe jetaient dans le Danube , fans favoir où ils allaient. Aucun officier-général ne donnait d'ordre pour la retraite ; aucun ne penfait ou à fauver ces vingt-fept bataillons & ces douze efcadforis des meilleures troupes de France , enfermés fi maîheureufement dans Blenheim , ou à les faire combattre. Le maréchal de Marfia fit alors la retraite. Le comte du Bourg , depuis maréchal de France, fau va une petite partie de l'infanterie, en fe retirant par les marais d'Hochftet ; mais ni lui , ni Marfin , ni perfonne , ne fongea à cette armée,' qui reftait ei*cor dans Blenheim, attendant des ordres & n'en recevant point. Elle était d'onze mille hommes effectifs ; c'étaient les plus anciens corps. Il y a plufieurs exemples de moindres armées , qui S ont battu des armées de cinquante mille hommes , ou qui ont fait des retraites glorieufes ; mais l'endroit , où on fe trouve pofté , décide de tout. Ils ne pouvaient fortir des rues étroites d'un village, pour fe mettre d'eux-mêmes en ordre de bataille , devant une armée vi&orieufe , qui les eût à chaque infïant accablés par un plus grand front , par fon artillerie , & par les canons même de l'armée vaincue, qui étaient déjà au pouvoir du vainqueur. L'officier-général qui devait les commander , le marquis de Clairambault , fils du maréchal de Clairambault , courut pour demander les ordres au maréchal de Tallard : il apprend qu'il eft pris : il ne voit que des fuyards : il fuit avec eux , & va fe noyer dans le Danube.
Siv'ùrcs , brigadier , qui était porté dans ce village , tente alors un coup hardi ; il crie aux officiers d'Artois & de Provence, de marcher avec lui : plufieurs officiers, même des auprès régimens % y accourent • ils fondent
fur l'ennemi, comme on fait une fortie d'une place afiîégée ; mais après la fortie , il faut rentrer dans la place. Un de ces officiers , nommé des-Nonvilles , revint à cheval un moment après dans le village , avec mylord Orknay d'Hamilton, Eft-ce un Anglais prisonnier que vous' nous amene^ ? lui dirent les officiers en l'entourant. Non , mejjzeurs , je fuis prifonnier moimême , & je viens vous dire, qu'il n'y a d'autre parti pour vous , que de vous rendre prisonniers de guerre. Voilà le comte Orknay qui vous offre la capitulation. Toutes ces vieilles bandes frémirent : Navarre déchira & enterra fes drapeaux. Mais enfin il fallut plier fous la nécefiité : & cette armée fe rendit fans combattre. Mylord Orknay m'a dit, que ce corps de troupes ne pouvait faire autrement dans fa fituation . gênée. L'Eu-
frope fut étonnée , que les meilleures troupes Françaifes euiTent fubi en corps cette ignominie. On imputait leur malheur à lâcheté : mais quelques années après, quatorze mille Suédois , fe rendant à difcrétion aux Rufles en rafe campagne , ont juftifié les Français.
Telle fut la célèbre bataille , qui en France a le nom d'Hoch/let , en Allemagne de Pleintheim, & en Angleterre de Blenheim. Les vainqueurs y eurent près de cinq mille morts , & près de huit mille bleffés , & le plus grand nombre du côté du prince Eugène. L'armée Françaife y fut prefqu'entiérement détruire. De foixante mille nommes , fi long-tems victorieux , on n'en raffembla pas plus de vingt mille effectifs.
Environ douze mille morts, quatorze mille prifcnniers, tout le canon , un nombre prodigieux d'étendards & de drapeaux , les tentes , les équipages , le général de l'armée , & douze cents officiers de marque au pouvoir du vainqueur, fignalèrent cette journée. Les fuyards fe difpersèrent ; près de cent lieues de pays furent perdues en moins d'un mois. La Bavière entière , paffée fous le joug de l'empereur , éprouva tout ce que Je gouverne-
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