‹ Siècle de Louis XIV (volume 3)Chapitre 151 sur 189 · Chapitre XXIII · texte numérisé non relu

Chapitre XXIII

à fa patrie & à l'Europe, ne négligea ni les intérêts de l'Angleterre, ni ceux des alliés, ni la fureté publique. Il exigea d'abord , que Philippe V. affermi en Efpagne , renonçât à {es droits fur la couronne de France , qu'il avait toujours confervés ; & que le duc de Berri fon frère , héritier préfomptit " de la France après l'unique arrière,- petit - fils qui reftait à Louis XIV. renonçât auflï à la couronne d'Efpagne en cas qu'il devînt roi de France. On voulut que le duc d'Orléans fît ia même renonciation. On venait d'éprouver , par douze ans de guerre, combien de tels actes lient peu les hommes. Il n'y a point encor de loi reconnue , qui oblige les defcendans à fe priver du droit de régner, auquel auront renoncé les pères. ^

Ces renonciations ne font efficaces , que lorfque l'intérêt commun continue de s'accorder avec elles. Mais enfin elles calmaient pour le moment préfent une tempête de douze années : & il était probable , qu'un jour plus d'une nation réunie foutiendrait ces renonciations , devenues la bafe de l'équilibre & de la tranquillité de l'Europe.

On donnait par ce traité au duc de Savoie Fille de Sicile , avec le titre fie roi ; & dans le conrinent , Feneftrelîes , Exiles , & la vallée de Pragelas. Ain fi on prenait pour l'agrandir , fur la maifon de Bourbon.

On donnait aux Hollandais une barrière confidérabie * qu'ils avaient toujours denrée ; & fi l'on dépouillait la mafon de France de quelques domaines en faveur du duc de Savoie, on prenait en effet fur la maifon d'Autriche, de quoi fatisfaire les Hollandais, qui devaient devenir à fes dépens, les confervateurs de les maîtres des plus fortes villes de la Flandre. On avait égard aux intérêts de la Hollande dans le commerce ; on itipulait ceux du Portugal.

On réfervait à l'empereur la fouveraineté des huit provinces & demie delà Flandre Efpagnole , & le domaine

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utile des villes de la barrière. On lui affurait le royaume de Naples & de Sardaigne , avec tout ce qu'il poffédait en Lombardie, & les quatre ports fur les côtes de la Tofcane. Mais le confeil de Vienne fe croyait trop léfé, & ne pouvait foufcrire à ces conditions.

A l'égard de l'Angleterre , fa gloire & fes intérêts étaient en fureté. Elle faifait démolir & combler le port de Dunkerque , objet de tant de jaîoufies. L'Efpagne la laillait en pofîefTion de Gibraltar & de l'ifle Minorque. La France lui abandonnait la baie d'Hudfon, i'ille de Terre-Neuve & l'Acadie. Elle obtenait pour le commerce en Amérique , des droits qu'on ne donnait pas aux Français , qui avaient placé Philippe V. fur le trône. Il faut encor compter parmi Jes articles glorieux au miniftère Anglais , d'avoir fait confentir Louis XlV. à faire fortir de prifon ceux de {es propres fujets qui étaient retenus pour leur religion. C'était dicter des loix, mais des loix S bien] refpe&ables.

Enfin la reine Anne , facriflant à fa patrie les droits de fon fang , & les fecretes inclinations de fon cœur , faifait afîurer & garantir fa fuccefïion à la maifon de Hanovre,

Quant aux électeurs de Bavière & de Cologne , le duc de Bavière devait retenir le duché de Luxembourg & le comté de Namur , jufqu'à ce que fon frère & lui fuflent rétablis dans leurs éieclorats ; car l'Efpagne avait cédé ces deux fouverainetés au Bavarois en dédommagement de fes pertes , & les alliés n'avaient pris ni Namur ni Luxembourg.

Pour la France , qui démolifTait Dunkerque , & qui abandonnait tant de places en Flandre , autrefois conquifes par fes armes , & affûtées par les traités de Nimègue & de Rifvick, on lui rendait Lille, Aire, Béthune, & Saint-Venant. N

Ainfi il paraifTait , que le miniftère Anglais rendait juftice à toutes les puiiTances. Mais les Wighs ne la lui

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rendirent pas ; & la moitié de la nation perfécuta bientôt la mémoire de la reine Anne , pour avoir fait le plus grand bien qu'un fouverain puiiTe jamais faire , pour avoir donné le repos à tant de nations. On lui reprocha d'avoir pu démembrer la France & de ne l'avoir pas fait. ( 1 )

Tous ces traités furent fignés l'un après l'autre, dans le cours de l'année 171 3. Soit opiniâtreté du prince Eugène , foit mauvaife politique du confeil de l'empereur, ce monarque n'entra dans aucune de ces négociations. Il aurait eu certainement Landau , & peut-être Strasbourg , s'il s'était prêté d'abord aux vues de la reine Anne. Il s'obftina à la guerre, & il n'eut rien. Le maréchal de Villars ay^nr mis ce qui reliait de la Flandre Françaife en fureté , alla vers le Rhin , & après s'être rendu maître de Spire , de Vorms , de tous les pays d'alentour, il prend ce même Landau que l'empereur J£ eût pu conferver par la paix ; il force les lignes que ^ le prince Eugène avait fait tirer dans Brifgau; défait dans ces lignes le maréchal Vau bonne , afilége & prend Fribourg, la capitale de l'Autriche antérieure.

Le confeil de Vienne prefTait de tous côtés les fecours qu'avaient promis les cercles de l'Empire , & ces fecours ne venaient point. Il comprit alors que l'empereur , fans l'Angleterre Se la Hollande , ne pouvait prévaloir contre la France , & il fe refolut trop tard à la paix.

, (ï) La reine Anne envoya au mois d'Août fon fecretaire-d'état le vicomte de Bolingbroke confommer la négociation. Le marquis de Torci fait un très-grand éloge de ce miniftre , & dit que Louis XIV. lui fit l'accueil qu'il lui devait. En effet il fut reçu à la cour comme un homme qui venait donner la paix , & lorfqu'il vint à l'opéra , tout le monde fe leva pour lui faire honneur : c'efl donc une grande calomnie dans les mémoires de Mainte-non de dire, page 115 du tome V. L,e mépris que Louis XIV. témoigna pour milord Bolingbroke ne prouve point qu'il L'ait eu au nombre de fes penfionnaires. il eft plaifant de voir un tel homme parler ainfi des plus grands hommes.

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Le maréchal de Villars , après avoir ainfi terminé la guerre^ eut encor la gloire de conclure cette paix à Radftat avec le prince Eugène. C'était peut-être la première fois qu'on avait vu deux généraux oppofés, au fortir d'une campagne, traiter au nom de leurs marris. Ils y portèrent tous deux la franchife de leur caraclère. J'ai ouï conter au maréchal de Villars , qu'un des premiers difcours qu'il tint au prince Eugène , fut celui-ci : Monfieur , nous ne fommes point ennemis ; vos ennemis font à Vienne , & les miens à Verfailles. En effet , l'un & l'autre eurent toujours dans leurs cours des cabales à combattre.

Il ne fut point queflion dans ce traité, des droits que l'empereur réclamait toujours fur la monarchie d'Efp^gne, ni du vain titre de roi catholique que Charles VL prit toujours , tandis que le royaume reliait afiuré à Lhi lippe V. Louis 'X V. garda Strasbourg & Landau §£ qu'il avait offert de céder auparavant , Huningue & le nouveau Brifac qu'il avait propofé lui-même de rafer, la fouveraineté de l'An%ce--à laquelle il avait offert de renoncer. Mais ce qu'il y eut de plus honorable , il fit rétablir dans leurs états & dans leurs rangs les électeurs de Bavière & de Cologne.

C'elt une chofe très-remarquable , que la France dans tous fes traités avec les empereurs , à toujours protégé les droits des princes & des états de l'Empire. Elle pofa les fondemens de la liberté germanique à Munûer , & fit ériger un huitième éleclorat pour cette même maifon de haviere. Le traité de Nimegue confirma celui de Weflphalie. Elle fit rendre par le traité de Kifvick, tous les biens du cardinal de Furfiemberg. Enfin par la paix d'Utrecht , elle rétablit deux électeurs. Il faut avouer , que dans toute la négociation qui termina cere longue querelle, la France reçut la loi de l'Angleterre, & la fit à l'Empire.

Les mémoires hiftoriques du tems , fur lefquels on a L$ C|

formé les compilations de tant cThiitoires de Louis XIV. difent que le prince Eugène, en finiiTant les conférences , pria le duc de Villars d'embrafTer pour lui les genoux de Louis XIV. & de préfenter à ce monarque les afTurances du plus profond refpeét d'un fujet envers fon fouverain. Premièrement, il n'efl pas vrai, qu'un prince, petit-fils d'un fouverain, demeure le fujet d'un autre prince, pour être né dans fes états. Secondement , il eft encor moins vrai , que le prince Eugène , vicaire-général de l'Empire, put le dire fujet du roi de France.

Cependant chaque état fe mit en pofTefîion de fes nouveaux droits. Le duc de Savoie fe fit reconnaître en Sicile, fans confulter l'empereur, qui s'en plaignit en vain. ±.ouis XI' . fit recevoir fes troupes dans Lille. Les Hollandais fe faifirent des villes de leur barrière; Z & la Flandre leur a payé toujours douze cent cinquante ^ mille florins par an, pour être les maîtres chez elle. Louis XIV. fit combler le port de Dunkerque , rafer la citadelle, & démolir toutes les fortifications du coté de la .mer, fous les yeux d'un commiiLire Anglais. Les Dunkerquois , qui voyaient par là tout leur commerce périr , députèrent à Londres pour implorer la clémence de la reine Anne. Il était trille pour Louis XLV. que fes fujets allaient demander grâce à une reine d'Angleterre; mais il fut encor plus trille pour eux, que la reine fût obligé de les refufer. l

Le roi , quelque tems après , fit élargir le canal de Mardick , & au moyen des éclufes , on fit un port qu'on difait déjà égaler celui de Dunkerque. Le comte de Stair , ambafTadeur d'Angleterre s'en plaignit vivement à ce monarque. Il eft dit dans un des meilleurs livres que nous ayons , que Louis XIV. répondit au lord Stair : Monjieur Vamhaffadeur , j'ai toujours, été le maître chei moi , quelquefois che\ les autres ; ne m'en faites pas fouvenir. Je fais de fçience certaine %

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que jamais Louis XIV. ne fit une réponfe fi peu convenable. Il n'avait jamais été le maître chez les Anglais : il s'en fallait beaucoup. Il l'était chez lui; mais il s'agiflit de favoir, s'il était le maître d'éluder un traité, auquel il devait fon repos, & peut - être une grande partie de fon royaume. ( 1 )

La claufe du traité qui portait la démolition du port de Dunkerque & de fes éciufes , ne ftipulait pas qu'on ne ferait point de port à Mardick. On a ofé imprimer que le lord Bolingbroke, qui rédigea le traité, fit cette omiîTïon , gagné par un préfent d'un million. On trouve cette lâche calomnie dans l'hiftoire de Louis XIV. fous le nom de la Martiniere y & ce n'eft pas la feule qui déshonore cet ouvrage. Louis XIV. paraiffait être en droit de profiter de la négligence des miniitres Anglais , & de s'en tenir à la lettre du traité ; mais il aima mieux ^1 en remplir l'efprit, uniquement pour le bien de la paix :

& loin de dire au lord Stair, qu'il ne le fît pas fou- *& venir qu'il avait été autrefois le maître chc^ les autres , il voulut bien céder à fes repréfentations , auxquelles il pouvait réfifrer. Il fit difcontinuer les travaux de Mardick au mois d'Avril 1714. Les ouvrages furent démolis bientôt après dans la régence , & le traité accompli dans tous l'es points,

Après cette paix d'Utrecht & de Radilat, Philippe V. ne jouit pas encor de toute l'F.fpagne ; il lui relia la Catalogne à foumettre, ainfi que les ifles de Majorque §ç d'Ivica.

Il faut favoir que l'empereur Charles VI. ayant îaiïié fa femme à B3rcelone, ne pouvant foutenir la guerre d'Efpagne , & ne voulant ni céder fes droits ni accepter fa paix d'Utrecht, était cependant convenu alors

(1) Jamnîs le lord Stair ne parla au roi qu'en préfence du fecretaire d¥tat de Torci , "qui a dit de n'avoir jamais entendu un difcours û* déplacé. Ce difcours aurait été bien humiliant pour If puis X1V„ guand. il fit çeffer les ouvrages de Mardick»

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