Chapitre XXV
Ce prifonnier l'était fans doute ; car voici ce qui arriva les premiers jours qu'il é ait dans Tille. Le gouverneur mettait lui-même les plats fur fa table , & enfuite fe retirait après l'avoir enfermé. Un jour le prifonnier écrivit avec un couteau fur une affiette d'argent , & jeta l'afïïerte par la fenêtre vers un bateau qui était au rivage prefque au pied de la tour. Un pêcheur à qui ce bateau appartenait ramaffa l'afllette & la apporta au gouverneur. Celui-ci étonné demanda au pêcheur : « Avez-vous lu » ce qui eft écrit fur cette affiette, & quelqu'un l'a- >j t-il vue entre vos mains ? » Je ne fais pas lire, répondit » le pêcheur. Je viens de la trouver , perfonne ne la » vue. » Ce payfan fut retenu jufqu'à ce que le gouverneur fût bien informé qu'il n'avait jamais lu , & que Paflïette n'avait été vue de perfonne. Allez , lui dit-il , vous êtes bien heureux de ne favoir pas lire. Parmi les témoins de ce fait il y en a un très-digne de foi qui vit encor. Monfieur de Chamillard fut le dernier miniftre qui eut cet étrange fecret. Le fécond maréchal de la Feuillade fon gendre m'a dit , qu'à la mort de fon beau-père il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c'était que cet homme , qu'on ne connut jarmis que fous le nom de X homme au mafque de fer, Chamillard lui répondit , que c'était le fecret de l'état , & qu'il avait fait ferment de ne le révéler jamais. Enfin il refre encor beaucoup de mes contemporains qui dépofent de la vérité que j'avance , & je ne connais point de fait ni plus extraordinaire ni mieux conftaté.
Louis XIV. cependant partageait fon tems , entre les plaifirs qui étaient de fon âge , & les affaires qui étaient de fon devoir. Il tenait confeil tous les jours , & travaillait enfuite fecrétement avec Colbert. Ce travail fecrei fut l'origine de la catastrophe du célèbre Fôuquet, dans laquelle furent enveloppés le fecretaire-d'état Gùemgaud , Pélijfon , Gourville , & tant d'autres. La chute de ce miniftre, à qui on avait bien moins de
repêches à faire qu'au cardinal Ma^arin , fit voir qu'il n'appartient pas à tout le monde de faire les mêmes fautes. Sa perte était déjà réfolue , quand le roi accepta la fête magnifique que ce miniflte lui donna dans fa maifon de Vaux. Ce palais & les jardins lui avaient coûté dix-huit millions, qui en valent aujourd'hui environ trente-cinq. ( I ) Il avait bâti le palais deux fois, & acheté trois hameaux , dont le terrain fut enfermé dans ces jardins immenfes , plantés en partie par le Notre , &. regardés alors comme les plus beaux de l'Europe. Les eaux jaillifTantes de Vaux , qui parurent depuis au deflbus du médiocre après celles de Verfailles , de Marli & de Saint-Cloud , étaient alors des prodiges. Mais quelque belle que foit cette maifon , cette dépenfe de dix-huit millions dont les comptes exiftent encor, prouve qu'il avait été fervi avec auffi peu d'économie qu'il fervait le roi. Il eft vrai qu'il s'en fallait beaucoup que St. Germain & Fontainebleau , les feules maifons de plaifance habitées par le roi , approchaient de la beauté de Vaux. Louis XIV. le fentit, & en fut irrité. On voit par-tout dans cette maifon les armes & la devife de Fouquet. C'eft un écureuil avec ces paroles : Quo non afcendam ? Où né monurai-je point ? Le roi fe les fit expliquer. L'ambition de cette devife ne fervit pas à appâifer le monarque. Les courtifans remarquèrefst que l'écureuil était peint par-tout pourfaivi par une couleuvre , qui était les armes de Colbert. La fête fut au defïus de celles que le cardinal Ma\arin avait données ; non-feulement pour la magnificence , mais pour le goût. On y repréfenta , pour la première fois , ées fâcheux de Molière. Pélijfon avait fait le pro-
(1) Les comptes qui le prouvent étaient à Vaux , aujourd'hui • Villars , en 1718 , & doivent y être encor. Monfieur le lue de Villars , fils du maréchal , confirme ce fait. Il eft moins fmgulier qu'on ne penfe. Vous voye? dans les mémoires de l'abbé de Choifi que le marquis de >Louvois lui difait en lui parlant de Mculon ; Je y fuis fur le quatorzième million. &
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logue qu'on admira. Les plaifirs publics cachent ou préparent fi fouvent a la cour des défaifres particuliers , que , fans la reine-mère , le fur-intendant & Pélîjfon auraient e'té arrêtés dans Vaux le jour de la fête. Ce qui augmentait le reflentimèht du maître , c'eft que mademoifelle de la Valliire , peur qui fe roi commençait à fentir une vraie paillon , avait été un des objets des goûts pafïagers du fur-intendant , qui ne ménageait rien pour les fatisfaire. Il avait offert à mademoifelle de la Vall'ùre deux cent mille livres ; & cette offre avait été reçue avec indignation , avant qu'elle eût aucun deffein fur le cœur du roi. Le fur-intendant s'étant apperçu depuis quel puiffant rival il avait , voulut être le confident de celle dont il n'avait pu être le poffeffeur ; & cela même irritait encor.
Le roi , qui dans un premier mouvement d'indignation avait été tenté de faire arrêter le fur-intendant au milieu même de la fête qu'il en recevait , ufa enfuite d'une difljmulation peu nécelfaire. On eût dit que le monarque déjà tout-puiffant eût craint le parti que Fouquet s'était fait.
11 était procureur-général du parlement ; & cette charge lui donnait le privilège d'être jugé par les chambres affembîées. Mais après que tant de princes , de maréchaux & de ducs avaient été jugés par des commiffaires, on eût pu traiter comme eux un magiftrat , puisqu'on voulait fe fervir de ces voies extraordinaires , qui fans être injuries laiffent toujours un 'foupçon d'injufîice.
Colbert l'engagea par un artifice peu honorable, à vendre fa charge. On lui en offrit jufqu'à dix- huit cent mille livres , qui vaudraient trois millions & demi de nos jours, & par un mal-entendu il ne la vendit que quatorze cent mille francs. Le prix exceffif des places au parlement , fi diminué depuis , prouve quel relte de p confidération ce corps avait confervé dans fon abaiffe- &
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ment même. Le duc de Guife , grand-chambellan du roi , n'avait vendu cette charge de la couronne au duc de Bouillon , que huit cent mille livres.
C'était la fronde , c'était la guerre de Paris qui avait mis ce prix aux charges de judicature. Si c'était un des grands défauts & un des g*^nds malheurs d'un gouvernement long-tems obéré, que la France fut l'unique pays de la terre où les places de juges fulTent vénales ; c'était une fuite du levain de la fédinon , & c'était une efpèce d 'infuite faite au trône qu'une place de procureur du roi coûtât plus que les premières dignités de la couronne.
Fouquet , pour avoir diffipé les finances de l'état, & pour en avoir ufé comme des tiennes propres $ n'en avait pas moins de grandeur dans l'ame. Ses déprédations n'avaient été que des magnificences & des libéralités. Il fit porter à l'épargne le prix de fa charge ; & cette belle action ne le fauva pas. On attira avec adrefTe à Nantes un homme , qu'un exempt & deux gardes pouvaient arrêter à Paris. Le roi lui fit des careffes avant fa difgrace. Je ne fais pourquoi la plupart des princes afFe&ent d'ordinaire de tromper , par de faufles bontés , ceux de leurs fujets qu'ils veulent perdre. La difîimulation alors eft I'oppofé de la grandeur. Elle n'eft jamais une vertu , & ne peut devenir un talent eflimable , que quand elle eft abfolument nécefTaire. Louis XIV. parut fortir de fon caractère ; mais on lui avait fait entendre , que Fouquet faifait de grandes fortifications à Belle-Ifle , & qu'il pouvait avoir trop de liaifons au-dehors & au-dedans du royaume. Il parut bien , quand il fut arrêté & conduit à la bafhlle & à Vincennes , que fon parti n'était autre chofe que l'avidité de quelques courtjfans & de quelques femmes , qui recevaient de lui des penfions , & qui l'oublièrent dès qu'il ne fut plus en état d'en donner. Il lui refta d'auijÈ^ très amis ; & cela prouve qu'il en méritait. L'illuftre
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