‹ Siècle de Louis XIV (volume 3)Chapitre 173 sur 189 · Chapitre XXVI · texte numérisé non relu

Chapitre XXVI

de Dombes & le comté d'Eu , au duc du Maine encor enfant , qui le pofTéda après la mort de cette princefle. Elle ne fit cette donnation, que dans l'efpérance que monfieur de Laufun ferait reconnu pour ;-fon époux ; elle fe trompa : le roi lui permit feulement de donner à ce mari fecret & infortuné les terres de Si* Fargeau & de Thiers , avec d'autres revenus confidérables que Laufun ne trouva pas fumTans. Elle fut réduite à être fecrétement fa femme , & à n'en être pas bien traitée en public. Malheureufe à la cour, malheureufe chez elle , ordinaire effet des paillons , elle mourut en

Pour le comte de Laufun , il païTa enfuite en Angîe^ terre en 1988. Toujours deitiné aux aventures extraordinaires, il conduifit en France la reine époufe de Jacques II. & fon fils au berceau. Il fut fait du^» Il commanda en Irlande avec peu de fuccès, & revint avec plus de réputation attachée à fes aventures , que de confédération perfonnelle. Nous l'avons vu mourir fort

(1) On a imprimé à la fin de fes mémoires unehiftoire des amours de Mademoifelle & de monfieur de Laufun. C'eft l'ouvrage de quelque valet de chambre. On y a joint des vers dignes de l'hiftoire & de toutes les inepties qu'on était en poffeiïion d'imprimer en Hollande.

On doit mettre au même rang la plupart des contes qui fe trouvent dans les mémoires de madame de Malntenon , faits par le nommé La Beaumelle : il y eft dit qu'en 1681 un des minières du duc de Lorraine vint déguifé en mendiant fe préfenter dans une églife à Mademoifelle , lui montra une paire d'heures , fur lefquelles il était écrit t De la part du duc de Lorraine : & qu'enfuite il négocia avec elle pour l'engager à déclarer le duc fon héritier. Tome II. page 204. Cette fable eft prife de l'aventure vraie ou fauffe de la reine Clotilde. Mademoifelle n'en parle point dans fes mémoires , où elle n'omet pas les petits faits. Le duc de Lorraine n'avait aucun droit à la fuccelfion de Mademoifelle : de plus elle avait fait en 1679 le duc du Maine ÔVle comte de Touloufe fes héritiers.

L'auteur de ces miférables mémoires dit pag. 207 , que le duc de Laufun à fon retour ne vit dans mademoifelle qvCune fille brûlante d'un amour impur : elle était fa femme , & il l'avoue. Il eft difficile d'écrire plus d'impoftures dans un ftyle plus indécent.

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âgé & oublié , comme il arrive à tous ceux qui n'ont eu que de grands événemens , fans avoir fait de grandes chofes.

Cependant madame de Monte/pan , était toute - puiffante dès le commencement des intrigues dont on vient de parler*

Athenais de Mortemar, femme du marquis de Môntefpan , fa fœur ainée la marquife de Thiange^ & fa cadette pour qui elle obtint l'abbaye de Fontevrault , étaient les plus belles femmes de leur tems ; & toutes trois joignaient à cet avantage des agrémens finguliers dans i'efprit. Le duc de Vivonne leur frère , maréchal de France , était aufli un des hommes de la cour , qui avait le plus de goût & de lecture. C'était lui à qui le roi difait un jour : Mais à quoi fert de lire, Le duc de Vivonne, qui avait de l'embonpoint & de belles couleurs, répondit : « La lecture fait à I'efprit , ce que vos perdrix S » font âmes joues. »

Ces quatre perfonnes plaifaient univerfellement , par un tour fingulier de converfation mêlé de pîaifanterie , de naïveté &r de fineffe , qu'on appellait I'efprit des Mortemar. Elles écrivaient toutes avec une légèreté & une^grace par iculière. On voit par-là combien efl ridicule ce conte que j'ai entendu encor renouveller , que madame de Monte fpan était obligée de faire écrire fes lettres au roi par madame Scarron ; & que c'efî-Ià ce qui en fit fa rivale, & fa rivale heureufe.

Madame Scarron , depuis madame de Maintenon , avait à la vérité plus de lumières acquifes par la lecture; fa converfation était plus douce , plus infinuante. Il y a des lettres d'elles, où l'art embellit le naturel, & dont le ftyle eft très - élégant. Mais madame de Monte/pan n'avait befoin d'emprunter I'efprit de perfonne ; & elle fut long-tems favorite , avant que madame de Maintenon lui fût préfentée.

Le triomphe de madame de Motitejpan éclata au J

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voyage que le roi fit en Flandre en 1 670. La ruine des Hollandais fut préparée dans ce voyage, au milieu des plaifirs. Ce fut une fête continuelle , dans l'appareil le plus pompeux.

Le roi qui fit tous fes voyages de guerre à cheval , fit celui - ci pour la première fois dans un carroife à glaces. Les çhaifes de pofte n'étaient point encor inventées. La reine , Madame fa belle-fceur , la marquife de Montefpan , étaient dans cet équipage fuperbe , fuivi de beaucoup d'autres ; & quand madame de Montefpan allait feule , elle avait quatre gardes-du-corps aux portières de fon carrolle. Le dauphin arriva enfuite avec fa cour, Mademoifelle avec lafienne; c'était avant la fatale aventure de fon mariage : elle partageait en paix tous fes triomphes , & voyait avec complaifance fon amant favori du roi , à la tête de fa compagnie des gardes. On faifait porter dans les villes où l'on couchait , les plus beaux meubles de la couronne. On trouvait dans chaque ville un bal mafqué ou paré, ou des feux d'artifice. Toute la maifon de guerre accompagnait le roi, & toute la maifon de fervice précédait ou fuivait. Les tables étaient tenues comme à St. Germain. La cour vifita dans cette pompe, toutes les villes conquifes. Les principales dames de Bruxelles, de Gand , venaient voir cette magnifi jence. Le roi les invitait à fa table ; il leur faifait des préfens pleins de galanterie. Tous les officiers des troupes en garnifon recevaient des gratifications. Il en coûta plufieurs fois quinze cents louis d'or par jour en libéralités.

Tous les honneurs , tous les hommages , étaient pour madame de Montefpan , excepté ce que le devoir donnait à la reine. Cependant cette dame n'était pas "du fecret. Le roi favait diftinguer les affaires d'état des plaifirs.

Madame chargée feule de l'union des deux rois & de la destruction de la Hollande, s'embarqua à Dunkerque '0 l i 3

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fur la flotte du roi d'Angleterre Charles IL fon frère , avec une partie dç la cour de France. Elle menait avec e:!e mademoifelle de Remuai, depuis duchefle de Porcfmouth, dont la beauté égalait celle de madame de Monte (pan. Elle fut depuis en Angleterre, ce que madame de Montefpan était en France, mais avec plus de crédit. Le roi Charles fut gouverné par elle, jufqu'au dernier moment de fa vie ; & quoique fouvent infidelle , il fut toujours maîtrifé. Jamais femme n'a confervéplus long-tems fa beauté ; nous lui avons vu à l'âge de près de foixante-dix ans , une figure encor noble & agréable, que les années n'avaient point flétrie.

Madame alla voir fon frère à Cantorberi , & revint avec la gloire du fuccès. Elle en jouifTait , îorfqu'une mort fubire & douloureufe l'enleva à l'âge de vingt-fix ans, le 30 Juin 1670. La cour fut dans une djuieur & dans une confternation que le genre de mort augmentait. Cette princefTe s'était crue empoifonnée. L'ambafïadeur d'Anglererre , Montaigu , en était perfuadé ; la cour n'en doutait pas; & toute l'Europe le difait. Un des anciens domeftiques de la maifon de fon mari , m'a nommé celui qui (félon lui) donna le poifon. « Cet homme , me difait-il , qui n'était pas riche , fe » retira immédiatement après en Normandie , où il » acheta une terre, dans laquelle il vécut long-tems » avec opulence. Ce poifon ( ajoutait-il ) » était de la » poudre de diamant rffrfe au heu de fucre dans des » fraifes, » La cour & la ville pensèrent que madame avait été empoifonnée dans un verre d'eau de chicorée,(i) après lequel eHe éprouva d'horribles douleurs , & bientôt les convulnons de la mort. Mais la malignité t humaine & i'amoar de l'extraordinaire furent les feules ra; ions de cette perfuafion générale. Le verre d'eau ne p iuvait être empoifonné* , puifque madame de la Fayette

(1) Voyez l'hiftoire de madame Henriette d'Angleterre par madame iaçomteffe de la Fayette , page 171 , édition de 1742.

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& une autre perfonne burent le refle fans reuentif la pius légère incommodité. La poudre de diamant n'eft pas plus un venin ( i ) que la poudre de corail. Il y avait long-tems que Madame était malade d'un abcès qui fe formait dans le foie. Elle était très-mal-faine , & même avait accouché d'un enfanr abfolument pourri. Son mari , trop foupconné dans l'Europe , ne fut ni avant ni après cet événement accufé d'aucune action qui eût de la noirceur ; & on trouve rarement des criminels qui n'aient fait qu'un grand crime. Le genre humain ferait trop malheureux , s'il était auffi commun de commettre des chofes atroces , que de les croire.

On prétendit , que le chevalier de Lorraine favori deMjnfieur, pour fe venger d'un exil & d'une prifon que fa conduite coupable auprès de Madame lui avait attiré , s'érait porté à cette horrible vengeance. On ne 4i fait pas attention , que le chevalier de Lorraine était

alors à Rome, & qu'il eft bien difficile à un chevalier '*i de Malthe de vingt ans , qui eft à Rome , d'acheter à Paris la mort d'une grande princeffe.

tl n'eft que trop vrai , qu'une faiblefTe & une indiscrétion du vicomte de Turenne avaient écé la première caufe de toutes ces rumeurs odieufes , qu'on fe plaît encor à réveiller. Il était à foixanre ans l'amant de madame de ioatquen & fa dupe , comme il avait été de madame de Longueville. Il révéla à cette dame le fecret de l'état qu'on cachait au frère du roi. Madame de Coatquen , qui aimait le chevalier de Lorraine , ledit à fon amant : celui-ci en avertit Monfieur. L'intérieur

(r) Des fragmens de diamant & de verre pourraient par leurs pointes percer une tunique des entrailles & la déchirer : mais auflî on ne pourrait les avaler, & on ferait averti tout d'un coup du danger par l'excoriation du palais & du gofier. £.a poudre impalpable ne peut nuire , & ferait bien plutôt un remède , comme la limaille de fer. Les médecins qui ont rangé le diamant au nombre des poifons , auraient dû diftinguer le diamant réduit en poudre iaipaU pable , du diamant groflîérement pilé.

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Siècle de Louis XIV. O

de la maifon de ce prince fut en proie à tout ce qu'ont de plus amer les reproches & les jaloufies. Ces troubles éclatèrent avant le voyage de Madame. L'amertume redoubla à (on retour. Les emportemens de Monfieur , les querelles de fes favoris avec les amis de Madame, remplirent la maifon de confufion & de douleur. Madame , quelque tems avant fa mort , reprochait avec des plaintes douces & attendriiïantes , à la marquife de Coatquen , les malheurs dont elle était caufe. Cette dame , à genoux auprès de fon lit , & arrofant fes mains de larmes , ne lui répondit que par ces vers de Vencejlas :

J'allais... j'étais... l'amour a fur moi tant d'empire. Je m'égare, madame , & ne puis vous dire.,.

Le chevalier de Lorrains , auteur de ces diffentions, fut d'abord envoyé par le roi à Pierre-en-Cife ; le comte de Marfan de la maifon de Lorraine , ôc le ÊJ marquis depuis maréchal de Villeroir furent exilés. Enfin £$ on regarda comme la fuite coupable de ces démêlés , la mort naturelle de cette malheureufe princeffe.

Ce qui confirma le public dans le foupçon de poifon , c'eft que' vers ce tems on commença à connaître ce crime en France. Qn n'avait point employé cette vengeance des lâches dans les horreurs de la guerre civile. Ce crime , par une fatalité fingulière , infe&a la France dans le tems de la gloire & des plaifirs qui adouciraient les mœurs , ainfi qu'il fe gliffa dans l'ancienne Rome aux plus beaux jours de la république.

Deux Italiens , dont l'un s'appellait Exili^ travaillèrent long-tems , avec un apothicaire Allemand nommé Glafer, à chercher ce qu'on appelle la pierre phi lofophak. Les deux Iraliens y perdirent le peu qu'ils avaient, & voulurent par le crime réparer le tort de leur folie. Ils vendirent fecr^tement des poifons. La confellion, le plus grand frein de la méchanceté humaine , mais dont on abufe en croyant pouvoir faire des crimes qu'on croit

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expier ; la confefîion , dis-je , fit connaître au grandpénitencier de Paris , que quelques perfonnes étaient mortes empoifonnées. Il en donna avis au gouvernement. Les deux Italiens foupçonnés furent mis à la bafHUe ; l'un des deux y mourut. Exili y refta fans être convaincu ; & du fond de fa prifon , il répandit dans Paris ces funeftes fecrets , qui coûtèrent la vie au lieutenantcivil d'Aubrai & à fa famille , & qui firent enfin ériger la chambre des poifons , qu'on nomme la chambre ardente.

L'amour fut la première fource de ces horribles aventures. Le marquis de Brinvilliersy gendre du lieutenantcivil d'Aubrai, logea chez lui Sainte- Croix ( I ) , capitaine de fon régiment , d'une trop belle figure. Sa femme lui en fit craindre les conféquences. Le mari s'obfhna à faire demeurer ce jeune homme avec fa femme , jeune , belle & fenfible. Ce qui devait arriver, arriva : ils s'aimèrent. Le lieutenant-civil , père de la marquife , fut afTez févère & affez imprudent pour folîiciter une lettre de cachet , & pour faire envoyer à la bafhîle le capitaine, qu'il ne fallait envoyer qu'à fon régiment. Sainte- Croix fut mis malheureufement dans la chambre où était Exili. Cet Italien lui apprit à fe venger : on en fait les fuites qui font frémir. La marquife n'attenta point à la vie de fon mari, qui avait eu de l'indulgence pour un amour dont lui-même était la caufe ; mais la fureur de la vengeance la porta à empoifonner fon père , fes deux frères , & fa fœur. Au milieu de tant de crimes , elle avait de la religion : elle allait fouvent à confefTe ; &même, lorfqu'on l'arrêta dans Liège , on trouva une confefîion générale éctite de fa main , qui fervk non pas de preuve contre

elle, mais de préfomjlion. Il eft faux, qu'elle eût effayé

(1 ) L'hiftoire de Louis XIV. fous le nom de la Martinière , le nomme Vabbédc la Croix. Cette hiftoire , fautive en tout , confond les noms , les dates & les événemens.

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fes poifons clans les hôpitaux , comme le difait le peuple, & comme il eft écrit dans les Caufes célèbres , ouvrage d'un avocat fans caufe , & fait pour le peuple. Mais il eft vrai qu'elle eut -, ainfi que Sainte- Croix , des liai— fons fecretes avec des perfonnes accufées depuis des mêmes crimes. Elle fut brûlée en 1679 aPr^s avoir eu la tête tranchée. Mais depuis 1670 qu'Exili avait commencé à faire des poifons, jufqu'en 1680, ce crime infeéh Paris. On ne peur diffimuler , que Penautier le receveur-général du clergé , ami de cette femme , fut accufé quelque tems après d'avoir mis ces fecrets en uûge s & qu'il lui en coûta la moitié de fon bien pour fupprimer les accufations.

La Voijin , la Vigoureux , un prêtre nommé le Sage, & d'autres, trafiquèrent des fecrets d' Exili , fous prétexte d'amufer les âmes curieufes & faibles par des apparitions d'efprirs. On crut le crime plus répandu §Ë qu'il n'était en effet. La chambre ardente fut établie à l'arfenal , près de la baftille, en 16S0. Les plus grands feigneurs y furent cités : entr'autres , deux nièces du cardinal Ma^arin , la ( 1 ) ducheffe de Bouillon , &: la com relie de Soijjbns mère du prince Eugène,

La ducheffe de Bouillon ne fut décrétée que d'ajournement perfonnel , & n'était accufée que d'une curiofité ridicule trop ordinaire alors , mais qui n'eft pas du relfort de la juftice. L'ancienne habitude de confuîter des devins , de faire tirer fon horofcope, de chercher des fecrets pour fe faire aimer , fubfifïait encor parmi le peuple , & même chez les premiers du royaume.

Nous avons déjà remarqué qu'à la naiffance de Louis XIV. on avait fait entrer l'aflrologue Morin

(^L'hiftoire de Reboulet dit que la diïReffe de Bouillon fut décrétée de prife de corps , & qu'elle parut devant les juges avec tant d'amis , qu'elle n'avait rien à craindre quand même elle eût été coupable. Tout cela eft très-faux; il n'y eut point de décret de prife de corps contr'elle , & alors nuls amis n'auraient pu la fouftraire à la juftice.

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