Chapitre XXVII
mède. Le roi le lut ; & en ayant témoigné du chagrin , elle eut la faibleiTe d'en nommer l'auteur, & celle de ne le pas défendre. Racine , plus faible encor , fut pénétré d'une douleur qui le mit depuis au tombeau. ( 1 )
Du même fonds de caractère , dont elle était incapable de rendre fervice, elle l'était auflï de nuire. L'abbé de Choifi rapporte, que le miniftre Louvois s'était jeté aux pieds de Louis XIV, pour l'empêcher d'époufer la veuve Scarron. Si l'abbé de Choiji favait ce fait, madame de Maintenon en était inftruite ; & non-feulement elle pardonna à ce miniftre, mais elle appaifa le roi dans les mouvemens de colère que l'humeur brufque du marquis de Louvois infpirait quelquefois à fon maître. ( 2 )
(1) Ce fait a été rapporté par le fils de l'illuftre Racine , dans la vie
{jl de fon père.
^ (2) Qui croirait que dans les mémoires de madame de Maintenon ,
tome Ilf. page 273 , il eft dit que ce miniftre craignait que le roi ne l'empoifonnât. Il eft bien étrange qu'on débite à Paris des horreurs fi infenfèes , à la fuite de tant de contes ridicules.
Cette fottife atroce eft fondée fur un bruit populaire qui courut à la mort du marquis de Louvois. Ce miniftre prenait des eaux que Séron fon médecin lui avait ordonnées , & que la Ligerie fon chirurgien lui faifait boire. C'eft ce même la Ligerie qui a donné au public le remède qu'on nomme aujourd'hui la poudre des chartreux. Ce la Ligerie m'a fouvent dit qu'il avait averti monfieur de Louvois qu'il rifquait fa vie s'il travaillait en prenant des eaux. Le miniftre continua fon travail: il mourut prefque fubitement le 16 Juillet 1691 , ôc non pas en 1692, comme le dit l'auteur des faux mémoires. La Ligerie l'ouvrit , & ne trouva d'autre caufe de fa mort que celle qu'il avait prédite. On s'avifa de foupçonner le médecin Séron d'avoir empoifonné une bouteille de ces eaux. Nous avons vu combien ces funeftes foupçcms étaient alors communs. On prétendit qu'un prince voifin , que Louvois avait extrêmement irrité & maltraité , avait gagné le médecin Séron. On trouve une partie de ces anecdotes dans les mémoires du marquis de la F are , pag. 249. La famille même de Louvois fit mettre en prifon un Savoyard qui frottait dans la maifon : mais ce pauvre homme très-innocent lut bientôt relâché. Or fi on foupçonna , quoique très-mal-à-propos, un prince ennemi de la France d'avoir voulu attenter à la vie d'un miniftre de Louis XIV. ce n'était pas certainement une raifon
^ pour en foupçonner Louis XIV > lui-même» ^S
Louis XïV en époufant madame de Maintenon , ne fe donna donc qu'une compagnie agréable & foumife. La feule difHnction publique qui faifait fentir fon élévation fécrete , c'était qu'à la méfie elle occupait une de ces deux petites tribunes ou lanternes dorées, qui ne fèmblaient faites que pour le roi & la reine. D'ailleurs , nul extérieur de grandeur. La dévotion qu'elle avait infpirée au roi, & qui avait fervi à fon mariage, devint peu-à-peu un fentiment vrai & profond , que l'âge & l'ennui fortifièrent. Elle s'était déjà donnée à la cour & auprès du roi , la confédération d'une fondatrice, en raffembîant à Noifi plufieurs filles de qualité; & le roi avait affecté déjà les revenus de l'abbaye de St. Denis à cette communauté naifTante. Saint-Cyr fut bâti au bout du parc de Verfailles en 1686. Elle donna alors à cet. établiiTement toute fa forme, en fit les réglemens avec Godet Defmarêts évêque de Chartres , & fut elle-même fupérieure de ce couvent. Elle y allait fouvent paffer quelques heures ; &» quand je dis que l'ennui la déterminait à ces occupations , je ne parle que d'après elle. Qu'on life ce qu'elle écrivait à madame de la Maifonfort , dont il efl parlé dans le chapitre du quiétifme.
Le même auteur qui dans les mémoires de Maintenon a raffemblé tant de fauffetés , prétend , au même endroit , que le roi dit , qu'iZ avait été défait La même année de trois hommes qu'il ne pouvait fouffrir , le maréchal de la Feuillade , le marquis de Sei%nelai , & le marquis de Louvois, Premièrement , monfieur de Seignelai ne mourut point la même année 169 1 , mais en 1690. En fécond lieu , à qui Louis XIV. qui s'exprimait toujours avec circonfpeâion & en honnête homme, a-t-il développé une amefi ingrate & fi dure, à qui a-t-il pu dire qu'il était bien aife d'être défait de trois hommes qui l'avaient fervi avec le plus grand zèle? Efl-il permis de calomnier ainfi ,, fans^la plus légère preuve , fans la moindre vraifemblance , la mémoire d'un roi , connu pour avoir toujours parlé fagement ? Tout lefteur fenfé ne voit qu'avec indignation ces recueils d'impoftures , dont le public eft furchargé; & l'auteur des mémoires de Maintenon mériterait d'être châtié , fi le mépris dont il abufe ne le fauvait de la punition.
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« Que ne puis-je vous donner mon expérience ! que » ne pub - je vous faire voir l'ennui qui dévore les » grands , & la peine qu'ils ont à remplir leurs jour- » nées ! Ne voyez-vous pas que je meurs de trifteffe, » dans une fortune qu'on aurait eu peine à imaginer? » J'ai été jeune & jolie ; j'ai goûté les plaifirs; j'ai été » aimée par-tout. Dans un âge plus avancé, j'ai pailé » des années dans le commerce de l'efprit ; je fuis venue » à la faveur; & je vous protefte, ma chère fille, que » tous les états laiffent un vuide affreux. ( 1 ) »
Si quelque chofe pouvait détromper de l'ambition, ce ferait affurément cette lettre. Madame de Maintenon , qui pourtant n'avait d'autre chagrin que l'uniformité de fa vie auprès d'un grand roi , difait un jour au comte cCAubigné fon frère : « Je n'y peus plus tenir ; je vcu- » drais être morte.» On fait quelle réponfe il lui fit: Vous ave% donc parole d'épou fer Dieu le père.
A la mort du roi , elle fe rerira entièrement à Saint- Cyr. Ce qui peut furprendre, c'eft que le roi ne lui avait prefque rien affuré. Il la recommanda feulement au duc d'Orléans. Elle ne voulut qu'une penfion de quatre-vingt mille livres , qui lui fut exactement pavée jufqu'à fa mort, arrivée en 17 19 le 15 d'Avril. On a trop affecté d'oublier dans fon épîtaphe le nom de Scarron : ce nom n'eft point aviliffant, & l'omiffion ne fert qu'à faire penfer qu'il peut l'être.
La cour fut moins vive & plus férieufe , depuis que le roi commença à mener avec madame de Maintenon une vie plus retirée ; & la maladie confidérable qu'il eut en 1686, contribua encor à lui ôter le goût de ces fêtes galantes, qui avaient jufques - là fignalé prefque toutes fes années. Il fut attaqué d'une fiflule dans le dernier des inteftins. L'art de la chirurgie, qui fit fous ce règne plus de progrès que dans tous le refre
(1) Cette lettre eft authentique , & l'auteur l'avait déjà vue en manufcrit avant que le fils du grand Racine l'eût imprimée.
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jQ 558 Siècle de Louis XIV.
de l'Europe, n'était pas encor familiarifé avec cette maladie. Le cardinal de Richelieu en était mort, faute d'avoir été bien traité. Le danger du roi émut toute la France. Les églifes furent remplies d'un peuple innombrable , qui demandait la guérifon de fon roi, les larmes aux yeux. Ce mouvement d'un attendrifiement général fut prefque femblable à ce que nous avons vu , lorfque fon fucceiTeur fut en danger de mort à Metz en 1744. Ces deux époques apprendront à jamais aux rois , ce qu'ils doivent à une nation qui fait aimer ainfi.
Dès que Louis XIV. refTentit les premières atteintes de ce mal , fon premier chirurgien Félix alla dans les hôpitaux chercher des malades qui fufîent dans le même péril ; il confulta les meilleurs chirurgiens ; il inventa avec eux des inftrumens qui abrégeaient l'opération, & qui la rendaient moins douloureuie. Le roi la foufrrit || fans fe plaindre. Il fit travailler fes miniftres auprès de fon lit le jour même ; & afin que la nouvelle de fon danger ne fît aucun changement dans les coursv de l'Europe, il donna audience le lendemain aux ambaffadeurs. A ce courage d'efprit fe joignait la magnanimité avec laquelle il récompenfa Félix ; il lui donna une terre , qui valait alors plus de cinquante mille écus. Depuis ce tems , le roi n'alla plus aux fpeftacles. La dauphine de Bavière , devenue mélancolique & attaquée d'une maladie de langueur qui la fit enfin mourir en 1690, fe refufa à tous les plaifirs , & reïïa obflinément dans fon appartement. Elle aimait les lettres ; elle avait même fait des vers, mais dans fa mélancolie, elle n'aimait plus que la folitude.
Ce fut le couvent de Saint-Cyr , qui ranima le goût des ehofes d'efprit. Madame de Maintenon pria Racine , qui avait renoncé au théâtre pour le janfénifme & pour la cour , de faire une tragédie qui pût être repréfentée par fes élèves. Elle voulut un fujet tiré de la bible.
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Pleine compofa EJîher. Cette pièce , ayant d'abord été jouée d?ns la maifon de Sarnt-Cyr , le fut enfuite plufieurs fois à Verfailîes devant le roi dans l'hiver de 1689. Des prélats, des jéfuites , s'emprerTaient d'obtenir la permilTion de voir ce fingulier fpeciacle. Il paraît rerriirquable , que cette pièce eut alors un fuccès univerfel ; & que deux ans après , Athalie jouée par les mêmes perfonnes, n'en eut aucun. Ce fut tout le con.traire , quand on joua ces pièces à Paris , long-tems après la mort de l'auteur, & après le tems des partialités. Athalie , répréfentée en 17 17, fut reçue comme elle devait l'être, avec tranfport ; & EJîher en 1721 n'infpira que de la froideur , & ne reparut plus. Mais alors il n'y avait plus de courtifans , qui reconnuiTent avec flatterie EJîher dans madame de Maintenon , & avec malignité Vajîhi dans madame de Montefpan , ^h Aman dans monfieur de Louvoisy & fur-tout les hu- %k guenots perfécutés par ce miniftre , dans la proferiprion des Hébreux. Le public impartial ne vit qu'une aventure fans intérêt & fans vraifemblance ; un roi infenfé , qui a p.îfïé fix mois avec fa femme fans favoir , fans s'informer même qui elle eft ; un minifrre afTez ridiculement barbare pour demander au roi qu'il extermine toute une nation , vieillards , femmes , enfans , parce qu'on ne lui a pas fait la révérence : ce même miniftre allez bête pour fignifier l'ordre de tuer tous les Juifs dans onze moig, afin de leur donner apparemment le tems d'échapper ou de fe défendre : un roi imbécille qui fans prétexte figne cet ordre ridicule, & qui fans prétexte fait pendre fubitement fon favori ; tout cela, fans intrigue , fans action , fans intérêt , déplut beaucoup à quiconque avait du fens & du goût. ( 1 ) Mais
(1) 11 eft dit dans les mémoires de Maintenon , que Racine voyant le mauvais fuccès d'Ejîher dans le public, s'écria, pourquoi m'y fuis-je expofé ? pourquoi m'a-t-on détourné de me faire chartreux? Mille louis le confolèrent.
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malgré le vice du fujet, trente vers SEJiher valent mieux que beaucoup de tragédies qui ont eu de grands fuccès.
Ces amufemens ingénieux recommencèrent , pour l'éducation à' Adélaïde de Savoie duchefle de Bourgogne , amenée en France à l'âge de onze ans.
C'eft une des contradictions de nos mœurs , que d'un côté on ait laiffé un refte d'infamie attaché aux fpe&acles publics, & que de l'autre on ait regardé ces repréfentations comme l'exercice le plus noble & le plus digne des perfonnes royales. On éleva un petit théâtre dans l'appartement de madame de Maintenon. La ducheffe de Bourgogne, le duc d'Orléans, y jouaient avec les perfonnes de la cour qui avaient le plus de talens. Le fameux acteur Baron, leur donnait des leçons , & jouait avec eux. La plupart des tragédies de Duché , U valet chambre du roi , furent compofées pour ce théâtre ; & l'abbé Genêt, aumônier de la ducheffe d'Orléans, en faifait pour la ducheffe du Maine , que cette princeife & fa cour repréfentaient.
Ces
1°. Il eft faux qn'E/lher fut alors mal reçue.
a0. Il eft faux ôcimpoffible que Racine ait dit qu'on l'avait empêché alors de fe faire chartreux , puifque fa femme vivait. L'auteur qui atout écrit au hafard & tout confondu, devait confulter les mémoires fur la vie de Jean Racine par Louis Racine fon fils. Il y aurait vu que Jean Racine voulait fe faire chartreux avant fon mariage.
30. Il eft faux que le roi lui eût donné alors mille louis d'or. Cette fauffeté eft encor prouvée par les mêmes mémoires. Le roi !ui fit préfent d'une charge de gentilhomme ordinaire de fa chambre en 1690, après la repréfentation à'Athalie à Verfailles. Ces minuties acquièrent quelque impoatance quand il s'agit d'un aufli grand homme que Racine. Les fauffes anecdotes fur ceux qui illuftrèrent le beau fiècle de Louis XIV. font répétées dans tant de livres ridicules , & ces livres font en fi grand nombre , tant de lecteurs oilifs & mal inftruits prennent ces contes pour des vérités , qu'on ne peut trop les prémunir contre tous ces menfonges. Et fi on dément fouvent l'auteur des mémoires de Maintenon , c'eft que jamais auteur n'a plus menti que lui. — -