‹ Siècle de Louis XIV (volume 3)Chapitre 45 sur 189 · Chapitre V · texte numérisé non relu

Chapitre V

la cour obéirent , les autres réfiftent. Voilà deux parletnens qui pour mettre le comble à la confufion fe foudroient par des arrêts réciproques comme du tenls de Henri IV. & de Charles VI.

Précifément dans le tems que cette compagnie s'abandonnait à ces extrémités contre le miniftre du roi , elle déclarait criminel de lèze-majefté , le prince de Condéy qui n'était armé que contre ce miniftre ; & par un renverfement d'efprit , que toutes les démarches précédentes rendent croyable, elle ordonna que les nouvelles troupes de Gajion duc d'Orléans , marcheraient contre Ma^arin ; & elle défendit en même tems qu'on prît aucuns deniers dans les recettes publiques pour les foudoyer.

On ne pouvait attendre autre chofe d'une compagnie demagiitms, qui jetée hors de fafphère, & ne connaiffant ni fes droits, ni fon pouvoir réel, ni les affaires politiques , ni la guerre , s'affemblant & décidant en tumulte, prenait des partis auxquels elle n'avait pas penfé le jour d'auparavant , & dont elle-même s'étonnait en fuite.

Le parlement de Bordeaux fervait alors le prince de Condê\ mais il tint une conduite plus uniforme , parce qu'étant plus éloigné de la cour , il était moins agité par des faétions oppofées. Des objets plus confidérables intérefTaient toute la France.

Condé , ligué avec les Efpagnols, était en campagne contre) le roi , & Turenne ayant quitté ces mêmes Efpagnols, avec lefquels il avait été battu à Rétel, venait de faire fa paix avec la cour , & commandait l'armée royale. L'épuifement des finances ne permettait ni à l'un ni à l'autre des deux partis , d'avoir de grandes armées; mais de petites , ne décidaient pas moins du fort de l'état. Il y a des tems ou cent mille hommes en campagne peuvent à peine prendre deux villes : il y en a d'autres où une bataille entre fept ou huit mille hommes peut renverfer un trône ou l'affermir.

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Louis XIV, élevé dans l'adverficé , allait avec fa mère, fon frère, & le cardinal Ma\ariny de-province en province, n'ayant pas autant de .roupes autour de fa peribnne, à beaucoup près , qu'il en eut depuis en tems de paix pour fa feule garde. Cinq à fix mille hommes , les uns envoyés d'Efpagne , les autres levés par les partifans du prince de Condé 7 le pourfuivaient au cœur de fon royaume.

Le prince de Condé courait cependant de Bordeaux à Montauban , prenait des villes , & groffiiLit par-tout fon parti.

Toute l'efperance de la cour était dans le maréchal de Turenne. L'armée royale fe trouva auprès de Gien fur la Loire. Celle du prince de Condé, était à quelques lieues fous les ordres du duc de Nemours , & du duc de Beaufort, Les divifions de ces deux généraux allaient être funeftes au parti du prince. Le duc de Beaufort était incapable du moindre commandement. Le duc de Nemours paiTait pour être plus brave & plus aimable qu'habile. Tous deux enfemble ruinaient leur armée. Les foldats favaient que le grand Condé était à cent lieues de là, & fe croyaient perdus, lorfqu'au milieu de la nuit un courrier fe préfenta dans la forêt d'Orléans, devant les grandes gardes. Les fentineîles reconnurent dans ce courrier lé prince de Condé luimême , qui venait d'Agen à travers mille aventures , & toujours déguifé, fe mettre à la tête de fon armée.

Sa préfence faifait beaucoup ,& cette arrivée imprévue encor davantage. Il favait que tout ce qui eft foudain & inefpéré , tranfporte les hommes. Il profita à l'inftant de la confiance & de Faudace qu'il venait d'infpirer. Le grand talent de ce prince dans la guerre, était de prendre en un inftant les réfolucions les plus hardies , & de les exécuter avec non moins de conduite que de promptitude.

L'armée royale était féparée en deux corps, Condé

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fondit fnr celui qui était à Blenau, commandé par le maréchal d'Hocquincourf, & ce corps fut difîîpé en même tems qu'attaqué. Turenne n'en put être averti. Le cardinal Mandrin, effrayé, Courut à Gien au milieu de la nuit , réveiller le roi qui dormait , pour lui apprendre cette nouvelle. Sa petite cour fut concernée; on propofa de fauver le roi par la fuite, & de le conduire fecrétement à Bourges. Le prince de Condé victorieux , approchait de Gien ; la défoiation & la crainte augmentaient. Turenne -par fa fermeté raffura les efprits,& fauva la cour par fon habileté : il fit avec le peu qui lui refraitde troupes, des mouvemens fi heureux, profita fi bien du terrain & du tems, qu'il empêcha Condé de pourfuivre fon avantage. Il fut difficile alors de décider . lequel avait acquis le plus d'honneur , ou de Condé victorieux, ou de Turenne qui lui avait arraché le fruit de fa victoire. Il eft vrai que dans ce combat de Blenau, fi Jongtems célèbre en France, il n'y avait pas eu quatre cents hommes de tués ; mais le prince de Condé n'en fut pas moins fur le point de fe rendre maître de toute la famille royale, & d'avoir entre fes mains fon ennemi , le cardinal Mandrin. On ne pouvait guère voir un plus petit combat, de plus grands intérêts & un danger plus prelïant.

Condé qui ne fe flattait pas de furprendre Turenne , comme il avait furpris à? Hocquincourt, fit marcher fon armée vers Paris : il fe hâta d'aller dans cette ville jouir de fa gloire , & des dii'pofitions favorables d'un peuple aveugle. L'admiration qu'on avait pour ce dernier combat, dont on exagérait encor toutes les circonïtances , la haine qu'on portait à Ma\arin , le nom & la préfence du grand Condé, femblaiènt d'abord le rendre maître abfolu de la capitale. Mais dans le fond, tous lès efprits étaient divifés ; chaque pam était fubdivifé en factions, comme il arrive dans tous les troubles. Le coadjuteur devenu cardinal de Ret{, racohiffi'ôdé en apparence avec

la cour, qui le craignait & dont il fe défiait n'était plus le maître du peuple , & ne jouait plus le principal rôle. Il gouvernait le duc d'Orléans , & était oppofé à Condé. Le parlement flottait entre la cour, le duc d'Orléans , & le prince , quoique tout le monde s'accordât à crier contre Ma^arin ; chacun ménageait en fecret des intérêts particuliers ; le peuple était une mer orageufe , dont les vagues étaient pouffées au hafard par tant de vents contraires. On fit promener dans Paris la chârTe de Ste. Geneviève, pour obtenir l'expulfion du cardinal miniflre ; & la populace ne douta pas que certe Sainte n'opérât ce miracle , comme elle donne de la pluie.

On ne voyait que négociations entre les chefs de parti, députations du parlement , affemblées de chambres , féditions dans la populace, gens de guerre dans la campagne. On montait la garde à la porte des monaftères. Le prince avait appelle les Efpagnols à fon fecours. Charles IV. ce duc "de Lorraine chaiTé de fes états, & à qui il refrait pour tout bien une armée de huit mille hommes , qu'il vendait tous les ans au roi d'Efpagne , vint auprès de Paris avec cette armée. Le cardinal Mafarin lui offrit plus d'argent pour s'en retourner , que le prince de Condé ne lui en avait donné pour venir. Le duc de Lorraine quitta bientôt la France, après Tavoir défolée fur fon pafTage, emportant l'argent des deux partis.

- Condé refta donc dans Paris , avac un pouvoir qui diminua tous les jours, & une armée plus faible encor. Turenne mena le roi & fa cour vers Paris. Le roi , à l'âge de quinze ans, vit delà hauteur de Charonne, la bataille de St. Antoine , où ces deux généraux firent avec fi peu de troupes de fi grandes chofes , que la réputation de l'un &de l'autre , qui femblait ne pouvoir plus croître , en fut augmentée.

Le prince de Condé , avec un petit nombre de fei-

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gneurs defon parti, fuivi de peu de foldats, foutint & repouffa l'effort de l'armée royale. Le roi regardait ce combat du haut d'une éminence avec Ma^arin. Le duc d'Orléans , incertain du parti qu'il devait prendre, reliait dans fon palais du Luxembourg. Le cardinal de Ret{ était cantonné dans fon archevêché. Le parlement attendait l'iflue de la bataille, pour donner quelque arrêt. La reine en larmes était profternée dans une chapelle aux carmélites. Le peuple, qui craignait alors également & les troupes du roi & celles de monfieur le prince , avait fermé les portes de la ville, & ne laiflaic plus entrer ni fortir perfonne, pendant que ce qu'il y avait de plus grand en France s'acharnait au combat & verfait fon fang dans le fauxbourg. Ce fut-là que le duc delà Rochefoucault , fi illuftre par fon courage & par fon efprit, reçut un coup au deiïus des yeux, qui lui fit perdre la vue pour quelque tems. Un neveu du cardinal Malaria y fut tué , & le peuple fe crut vengé. On ne voyait que jeunes feigneurs tués ou blefîes , qu'on rapportait à la porte St. Antoine , qui ne s'ouvrait point.

Enfin Mademoifelle , fille de Gaflon, prenant le para de Coudé, que fon père n'ofa fecourir,(fit ouvrir les portes aux bleffés , & eut la hardieffe de faire tirer fur les troupes du roi, le canon de la baftille. L'armée royale fe retira : Condé n'acquit que de la gloire; mais Mademoifelle fe perdit pour jamais dans l'efprit du roi fon coufin par cette action violente ; & le cardinal Malaria, qui favait l'extrême envie qu'avait Mademoifelle d'époufer une tête couronnée, dit alors : Ce canon-là vient de tuer fon mari.

La plupart de nos hiftoriens n'étalent à leurs lecteurs que ces combats & ces prodiges de courage & de politique ; mais qui faurait quels refforts honteux il fallait faire jouer, dans quelles misères on était obligé de plonger les peuples , & à quelles baffeUes on était ré- i 5

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duit, verrait la gloire des héros de ce tems-là avec plus de pitié que d'admiration. On en peut juger par les feuls traits que rapporte Gourville , homme attaché à M. le prince. Il avoue que lui-même, poyr lui procurer de l'argent , vola celui d'une recette , & qu'il alla prendre dans fon logis un directeur des poftes, à qui il fit payer une rançon; & il rapporte ces violences comme des chofes ordinaires.

La livre de pain valait alors à Paris, vingt-quatre de nos fous. Le peuple fouffrait , les aumônes ne fufïifaient pas ; plufieurs provinces étaient dans la dlfette.

Y a-t-il rien de plus funefte que ce qui fe paffa dans cette guerre devant Bordeaux ? Un gentilhomme eft pris par les troupes royales , on lui tranche la tête. Le duc de la Rochefoucault fait pendre un gentilhomme du parti du roi , & ce duc de la Rochefoucault palfe pourtant pour un philofophe. Toutes ces horreurs étaient SE bientôt oubliées pour les grands intérêts des chefs de parti. 4 Mais en même tems y a-t-il rien de plus ridicule

que de voir le grand Condé baifer la châfîe de Ste. Geneviève , dans une proceffion , y frotter fon chapelet , le montrer au peuple , & prouver par cette facécie que les héros facrifient fou vent à la canaille ?

Nulle décence , nulle bienféance ni dans les procédés^ ni dans les paroles. Orner Talon rapporte qu'il entendit des confeillers appeller en opinant le cardinal premier miniftre faquin. Un confeiller nommé Quatnfous apoftropha rudement le grand Condé en plein parlement ; on fe donna des gourmades dans le ianctuaire de la juftice.

Il y avait eu des coups donnés à Notre-Dame, pour une place que les préfidens des enquêtes difputaient au doyen de la grand-chambre en 1 644. On laifFa entrer dans le parquet des gens du roi en 1 545 , des femmes du peuple qui demandèrent à genoux , que le parlement fît révoquer les impôts.

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