Chapitre VI. 239 P
tantôt fourbe , & d'un ufurpateur qui avait fu régner.
Le chevalier Temple , prétend que Cromwell avait voulu avant fa mort s'unir avec l'Efpagne contre la France , & fe faire donner Calais avec le fecours des Efpagnols , comme il avait eu Dunkerque par les mains des Français. Rien n'était plus dans fon cara&ère & dans fa politique. Il eût été l'idole du peuple Anglais, en dépouillant ainfi , l'une après l'autre , deux nations que la fienne haïffait également. La mort renverfa fes grands de/Teins, fa tyrannie, & la grandeur de l'Angleterre.
Il eft à remarquer qu'on porta le deuil dé Cromwell à la cour de France, &: que Madmoifelle fut la feule qui' ne rendit point cet hommage à la mémoire du meurtrier d'un roi fon parent.
Nous avons vu déjà ( 1 ) que Richard Cromwell, fuccéda paifiblement & fans contradiction au protectorat de fon père , comme un prince de Galles aurait fuccédé à un roi d'Angleterre. Richard fit voir, que du caractère d'un feul homme dépend fouvent la deftinée d'un état. Il avait un génie bien contraire à celui à' Olivier Cromwell y toute la douceur des vertus civiles , Se rien de cette intrépidité féroce , qui facrifie tout à {es intérêts. Il eût confervé l'héritage acquis par les travaux de fon père , s'il eût voulu faire tuer trois ou quatre principaux officiersde l'armée, quis'oppefaient à fon élévation. Il aima mieux fe démettre du gouvernement, que de régner par des afTaffinats ; il vécut particulier & ignoré , jufqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans , dans le pays dont il avait été quelques jours le fouverain. Après fa démiffion du protectorat, il voyagea en France: on fait qu'à Montpellier le prince de Contiy frère du grand Cofidé, en lui parlant fans le connaître, lui dit un jour: Olivier Cromwell était un grand homme , mais fon fils Richard eft un miférable de n'avoir pas fu jouir du fruit des crimes de fon père. Cependant ce Richard
(1) Dans Thiftoire générale.
Louis XIV.
vécut heureux , & fon père n'avait jamais connu le bonheur. Quelque tems auparavant, la France vit un autre exemple bien plus mémorable du mépris d'une couronne. Chrijune reine de Suède vint à Paris. On admira en elle une jeune reine , qui à 2,7 ans avait renoncé à la fouveraineté dont elle était digne , pour vivre libre & tranquille. Il elî honteux aux écrivains proteftans , I d'avoir ofé dire , fans la moindre preuve , qu'elle ne quitta fa couronne, que parce qu'elle ne pouvait plus la garder. Elle avait formé ce deilein dès l'âge de vingt , ans , & l'avait laifle mûrir fept années. Cette réfolution, fi fupéricure aux idées vulgaires , &.fi long-tems méditée , devait fermer la bouche à ceux qui lui repro- | chent de la légèreté & une abdication involontaire. L'un de ces deux reproches détruifait l'autre : mais il faut toujours que ce qui efl grand fcit attaquéparles petits efprits. Peur connaître le génie unique de cette reine , on n'a qu'à lire fes lettres. Elle dit dans celle qu'elle • écrivit à Chanut, autrefois ambafTadeur de France auprès d'elle ; « J'ai poflédé fans faite , je quitte avec fa- » cilité. Après cela , ne craignez pas pour moi ; mon » bien n'eft pas au pouvoir de la fortune. » Elle écrivit I au prince de Condé. « Je me tiens autant honorée par » votre eftime, que par la couronne que j'ai portée, j » Si après l'avoir quittée, vous m'en jugez moins digne, | » j'avouerai que le repos que j'ai tant fouhaitéme coûte I » cher ; mais je ne me repentirai pourtant point de y> l'avoir acheté au prix d'une couronne , & je ne noir- » cirai jamais une action, qui m'a femblé fi belle, par » un lâche repentir; & s'il arrive que vous condamniez r> cette action , je vous dirai pour toute excule , que » je n'aurais pas quitté les biens que la fortune m'a » donnés, fi je les euffe cru nécefTaires à ma félicité, » & que j'aurais prétendu à l'empire du monde, li » j'euife été autfi affurée d'y réuffir , ou de mourir, » que le ferait le grand Condé ».
D Telle «
Telle était l'ame de cette perfonne û fingulière * tel était fon ftyle dans notre langue , qu'elle avait parlée rarement. Elle favait huit langues ; elle avait été difciple & amie de Defcartes , qui mourut à Stockholm dans fon palais, après n'avoir pu obtenir feulement une penfion en France, où fes ouvrages furent même profcrits , pour les feules bonnes chofes qui y fuiTent. Elle avait attiré en Suède, tous ceux qui pouvaient l'éclairer. Le chagrin de n'en trouver aucun parmi fes fujets, l'avait dégoûtée de régner fur Un peuple qui n'était que foldat. Elle crut qu'il valait mieux vivre avec des hommes qui penfent , que de commander à des hommes fans lettres ou fans génie. Elle avait cultivé tous les arts, dans un climat où ils étaient alors inconnus. Son deffein était d'aller fe retirer au milieu d'eux en Italie. Elle ne vint en France que peur y palier, parce que ces arts ne commençaient qu'à y naître. Son goût la fixait à Rome. Dans cette vue , elle avait quitté la religion luthérienne pour la catholique ; indifférente pour l'une & pour l'autre , elle ne fe fit point fcrupule de fe conformer en apparence aux fentimens du peuple , chez lequel elle voulut paifer fâ vie. Elle avait quitté fon royaume en 1654, & &it publiquement à Infpruck la cérémonie de fon abjuration. Elle plut à la cour de France, quoiqu'il ne s'y trouvâr pas une femme, dont le génie pût atteindre au fien. Le roi la vit & lui fit de grands honneurs, mais il lui parla à peine. Elevé dans l'ignorance, le bon fens avec lequel il était né, le rendait timide.
La plupart des femmes & des ccurtifans n'obfervèrent autre çhofe dans cette reine philofophe, finon qu'elle n'était pas coëifée à la françai e , & qu'elle dan^ fait mal. Les fages ne condamnèrent dans elle , que le meurtre de Monaidefchi fon écuyer , quelle fit aiTaiîiner à Fontainebleau dans un fécond voyage. De quelque » faute qu'il fût coupable envers elle , ayant renoncé à j| j? Siècle de Louis XIV. Tom. V. Q £2
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O 14a Siècle de Louis XIV.
la royauté , elle devait demander juftice & non fe la faire. Ce n'était pas une reine qui punifTait un fujet ; c'était une femme qui terminait une galanterie par un meurtre ; c'était un Italien qui en faifait aflafliner un autre par l'ordre d'une Suédoife dans un palais d'un roi de France. Nul ne doit être mis à mort que par les loix. Chriftinc en Suède n'aurait eu le droit de faire aflafliner perfonne ; & certes ce qui eût été un crime à Stockholm , n'était pas permis à Fontainebleau. Ceux qui ont juftifié cette action , méritent de fervir de pareils maîtres. Cette honte & cette cruauté ternirent la philofophie de Chrifiine , qui lui avait fait quitter un trône. Elle eût été punie en Angleterre , & dans tous les pays où les loix régnent : mais la France ferma les yeux à cet attentat contre l'autorité du roi , contre le droit des nations, & contre l'humanité (1).
Après la mort de Cromwell, & la dépofition de fon
" fils , l'Angleterre refta un an dans la confufion de
l'anarchie. Charles - Guftare , à qui la reine Chriftinc
(1) Un nommé La BeaumelU qui falfifia le fiècle de Louis XIV, & qui le fit imprimer à Francfort avec des notes aufli fcandaleufes que faufles , dit à ce fujet que Chrifiine était en droit défaire aflafliner Monaldefchi , parce qu'elle ne voyageait pas incognito ; & il ajoute que Pierre le Grand entrant dans un café à Londres , tout écumant de colère , parce que , difait-il , un de fes généraux lui avait menti , s'écria qu'il avait été tenté de le fendre en deux d'un coup de fabre î qu'alors un marchand Anglais avait dit au czar qu'on aurait condamné fa majefté à être pendue.
On eft obligé de relever ici l'infolence abfurde d'un pareil conte. Peut-on imaginer que le czar Pierre aille dire dans un café qu'un de fes généraux lui a menti ? Fend-on aujourd'hui un homme en deux d'un coup de fabre ? Un empereur va-t-il fe plaindre à un marchand Anglais de ce qu'un général lui a menti ? En quelle langue parlait-il à ce marchand , lui qui ne favait pas l'anglais ? Comment ce faifeur de notes peut-il dire que Chrifiine , après fonabdication , était en droit de faire aflafliner un Italien à Fontainebleau , & ajouter pour le prouver, qu'on aurait pendu Pierre le Grand à Londres ? On fera forcé de remarquer quelquefois les abfurdités de ce même éditeur. En fait d'hiftoire il ne faut pas dédaigner de répondre , il n'y a que trop de leéteurs qui fe laiflent féduire par les menfonges d'un écrivain fans pudeur & fans retenue.