Chapitre IX. *6q
jaloux en héros , & Louvois en miniftre. Le prince gouverneur de la Bourgogne, qui touche à la Franche-Comté, avait formé le deflein de s'en rendre maître en hiver , en moins de tems que Turenne n'en avait mis Tété précédent à conquérir la Flandre Françaife. Il communiqua d'abord fon projet à Louvois , qui l'embrafTa avidement, pour éloigner & rendre inutile Turenne , & pour fervir en même tems fon maître.
Cette province afTez pauvre alors en argent , mais trèsfertile , bien peuplée , étendue en long de quarante lieues, & large de vingt , avait le nom de Franche , & l'était en effet. Les rois d'Efpagne en étaient plutôt les protecteurs que les maîtres. Quoique ce pays fût du gouvernement de la Flandre , il n'en dépendait que peu. Toute l'adminiftràtion était partagée & difputée entre le parlement & le gouverneur de la Franche-Comté. Le peuple jouirTait de grands privilèges, toujours refpe&és par la || cour de Madrid, qui ménageait une province jaloufe de fes droits , & voifine de la France. Befançon même fe gouvernait comme une ville impériale. Jamais peuple ne vécut fous une adminiftration plus douce , & ne fut fi. attaché à fes fouverains. Leur amour pour la maifon $ Autriche s'eft confervé pendant deux générations : mais cet amour était au fond celui de leur liberté. Enfin la Franche-Comté était heureufe , mais pauvre : & puisqu'elle était une efpèce de république , il y avait des factions. Quoi qu'en dife Pélijfon , on ne fe borna pas à employer la force.
On gagna d'abord quelques citoyens par des préfens & des efpérances. On s'affura l'abbé Jean, de Vattevilk , frère de celui qui ayant infulté à Londres l'ambafTadeur de France , avait procuré , par cet outrage , l'humiliation de la branche d'Aucriche-Efpagnole. Cet abbé , autrefois officier , puis charrreux , puis iong-tems mufulman chez les Turcs , & ennn eccléfiaftique , eut parole d'être grand doyen & d'avoir d'autres bénéfices. On acheta peu cher
Siècle de Louis XIV. Ç
quelques magiftrats , quelques officiers ; & à la fin même le marquis àlYenne gouverneur général devint fi traitable, qu'il accepta publiquement après la guerre une grofîe penfion & le grade de lieutenant-général en France. Ces intrigues fecretes à peine commencées, furent foutenues par vingt mille hommes. Befançon, la capitale de la province , eft inveftie par le prince de Conde : Luxembourg court à Salins : le lendemain Befançon & Salins fe rendirent. Befançon ne demanda pour capitulation que la confervation d'un St. Suaire fort révéré dans cette ville; ce qu'on lui accorda très-aifément. Le roi arrivait à Dijon. Louvois , qui avait volé fur la frontière pour diriger toutes ces marches ; vient lui apprendre , que ces deux villes font afîiégées & prifes. Le roi courut aufïïtôt fe montrer à la fortune qui faifait tout pour lui.
Il alla affiéger Dole en perfonne. Cette place était réputée forte : elle avait pour commandant le comte de Montrevel , homme d'un grand courage, fidèle par grandeur d'ame aux Efpagnols qu'il haïfTait , & au parlement qu'il méprifait. Il n'avait pour garnifon que quatre cents foldats & les citoyens, & il ofa fe défendre. La tranchée ne fut point poufTée dans les formes. A peine l'eut-on ouverte , qu^une foule de jeunes volontaires qui fuivaient le roi , courut attaquer la contrefccrpe & s'y logea. Le prince de Condé, à qui l'âge & l'expérience avaient donné un courage tranquille , les fit foutenir à propos , & partagea leur péril , pour les en tirer. Ce prince était par- tout avec fon fils , & venait enfuite rendre compte de tout au roi , comme un officier qui aurait eu fa fortune à faire. Le roi , dans fon quartier , montrait plutôt la dignité d'un monarque dans fa cour, qu'une ardeur impétueufe , qui n'était pas néceffaire. Tout îe cérémonial de St. Germain était obfervé. Il avait fon petit coucher , fes grandes , fes petites entrées , une falle des audiences dans fa tente. Il ne tempélt rait le fafte du trône qu'en faifant manger à fa table fes
B ChapitreIX. 2.71
officiers-généraux & {es aides-de-camp. On ne lui voyait point , dans les travaux de la guerre , ce courage emporté de François 1. & de Henri IV. -qui cherchaient toutes les efpèces de dangers. Il fe contentait de ne les pas craindre , & d'engager tout le monde à s'y précipiter pour lui avec ardeur. Il entra dans Dole au bout de quatre jours de fiége , douze jours après fon départ de St. Germain ; & enfin en moins de trois femaines , toute la Franche -Comté lui fut foumife. Le confeil d'Efpagne , étonné & indigné du peu de réfiftance, écrivit au gouverneur « que le roi de France aurait dû en- » voyer fes laquais , prendre porTefîion de ce pays, au » lieu d'y alier en perfonne. »
Tant de fortune & tant d'ambition réveillèrent l'Europe afïbupie ; l'Empire commença à fe remuer , & l'empereur à lever àes troupes. Les SuifTes , voifins^ des Francs-Comtois , & qui n'avaient guère alors d'autre bien } | que leur liberté, tremblèrent pour elle. Le relte de la Flandre pouvait être envahi au printems prochain. Les Hollandais , à qui il avait toujours importé d'avoir les Français pour amis , frémifTaient de les avoir pour voifins. L'Efpagne alors eut recours à ces mêmes Hollandais, & fut en effet protégée par cette petite nation , qui ne lui paraiffait auparavant que mépriîable & rebelle.
La Hollande était gouvernée par Jean de With, qui dès l'âge de vingt-cinq ans avait été élugrand-penfionnaire; homme amoureux de la liberté de fon pays , autant que de fa grandeur perfonnelle : afïujetti à la frugalité & à la modeftie de fa république ; Il n'avait qu'un laquais & une fervante, & allait à pied dans la Haye , tandis que dans les négociations de l'Europe , fon nom était compté avec les noms des plus puifïans rois : homme infatigable dans le travail, plein d'ordre, de fageïTe, d'induïtrie dans les affaires, excellent citoyen , grand polirque, & qui cependant fut depuis très-malheureux.
Il avait contracté avec le chevalier Temple , ambafTa-
deur d'Angleterre à la Haye , une ami ié bien rare entre des minières. Temple était un philofophe , qui joignait les lettres aux affaires ; homme de bien , malgré les reproches quel'évêque Burnet lui a faits d'athéifme ; né avec le génie d'un fage républicain , aimant la Hollande , comme fon propre pays , parce qu'elle était libre , & auiïi jaloux de cette liberté que le grand- penfîcnnaire luimême. Ces deux citoyens s'unirent avec le comte de Dhona , ambafladeur de Suède , pour arrêter les progrès du roi de France.
Cetems était marqué pour les événemens rapides. La Flandre qu'on nomme Flandre Françaife , avait été prife en trois mois ; la Franche-Comté en trois femaines. Le traité entre la Hollande , l'Angleterre & la Suède , pour tenir la balance de l'Europe & réprimer l'ambition de Louis XIV. fut propofé & conciu en cinq jours. Le confeil de l'empereur Léopold n'ofa entrer dans cette fj intrigue. Il était lié par le traité fecret qu'il avait ligné avec le roi de France pour dépouiller le jeune roi d'Efpagne. Il encourageait fecrétement l'union de l'Angleterre , de la Suède & de la Hollande : mais il ne prenait aucunes mefures ouvertes.
Louis XIV. fut indigné , qu'un petit état , tel que la. Hollande , conçût l'idée de borner fes conquêtes, & d'être l'arbitre des rois , & plus encor qu'elle en fût capable. Cette entreprife des Provinces-Unies lui fut un outrage fenfible , qu'il fallut dévorer , & dont il médita dèslors la vengeance.
Tout ambitieux , tout puiffant & tout irrité qu'il était , il détourna l'orage qui allait s'élever de tous les côtés de l'Europe. Il propofa lui-même la paix. La France & l'Efpagne choifirent Aix-la-Chapelle pour le lieu des conférences, & le nouveau pape Rofpigliofi Clément IX. pour médiateur.
La cour de Rome, pour décorer fa fuiblefTe d'un ctédit sjl apparent, rechercha par toute forte de moyens, Thon- t