Chapitre X I ï
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heureufe , & celle du prince de Condi fangîante. Les petits combats de Sinzheim & de Turkheim furent décififs; La grande & célèbre bataille de Senef ne fur qu'un carnage. Le grand Condé qui la donna pendant les marches fourdes de Turenne en Alface, n'en tira aucun fuccès , foit que les circonitancës des lieux lui fuffent moins favorables , foit qu'il eût pris des mefures moins jùftes i foit plutôt qu'il eût des généraux plus habiles & de meilleures troupes à combattre. Le marquis de Feuquieres veut qu'on ne donne à la bataille de Senef que le nom de combat i parce que l'a&ion ne fe pafTa pas entre deux armées rangées , & que tous les corps n';igirenc point : mais il paraît qu'on s'accorde à nommer bataille cette journée fi vive & fi meurtrière. Le choc de trois mille hommes rangés , dont tous les petits corps
| agiraient, ne ferait qu'un combat; C'eit toujours i'irh-
>\ portance qui décide du nom.
Le prince de Condé avait à tenir la campagne avec environ quarante-cinq mille hommes contre le prince d'Orange, qui en avait, dit-on , foixante mille. Il attendit que l'armée ennemie pa&ât un défilé à Senef près de Mons. Il attaqua une partie de l'arrière-garde compofée d'Efpagnols , & y eut un grand avantage. On blâma le prince d'Orange de n'avoir pas pris affez de précaution dans le pafTage du défilé; mais on admira la manière dont il rétablit le défordre , & on n'approuva pas que Condé voulût enfuite recommencer îe combat , contre des ennemis trop bien retranchés; On fe battit à trois reprifes. Les deux généraux , dans ce mélange de fautes & de grandes aâions fignalèrent également leur préfence d'efprit & leur courage. De tous les combats que donna le grand Condé , ce fût celui où il prodigua le plus fa vie & celle de fes foldats. Il eut trois chevaux tués fous lui. Il voulait après trois attaques meurtrières , en hafarder encor une quatrième. Il
& parut , dit un officier qui y était , qu'il n'y avait plus
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que le prince de Condè qui eût envie de fe battre. Ce que cette action eut de plus fingulier , c'eft que les troupes départ & d'autre, après les mêlées les plus fanglantes & les plus acharnées , prirent la fuite le foir par une terreur panique. Le lendemain , les deux armées fe retirèrent chacune de fon côté , aucune n'ayant ni le champ de bataille , ni la victoire , toutes deux plutôt également affaiblies & vaincues. Il y eut près de fept mille morts & cinq mille prifonniers du côté des Français ; les ennemis firent une perte égale. Tant de fang inutilement répandu , empêcha l'une & l'autre armée de rien entreprendre de considérable. Il importe tant de donner de la réputation à fes armes , que le prince d'Orange , pour faire croire qu'il avait eu la vicloire , afFiégea Oudenarde ; mais le prince de Coudé prouva qu'il n'avait pas perdu la bataille , en faifant aufii-tôt lever le fiége , & en pourfuivant le prince d'Orange.
On obferva également en France & chez les alliés, la vaine cérémonie de rendre' grâces à Dieu d'une vie-, toire qu'on n'avait point remportée : ufage établi pour encourager les peuples , qu'il faut toujours tromper.
Turenne en Allemagne ; avec une petite armée , con->|; tinua des progrès qui étaient le fruit de fon génie. Le confeil de Vienne , n'ofant plus confier la fortune de l'Empire à des princes qui l'avaient mal défendu , remit à la tête de ùs armées le général Montécuculli , celui qui avait vaincu les Turcs à la journée de St. Gothard, & qui malgré Turenne & Condé, avait joint le prince d'Orange, & avait arrêté la fortune de Louis XIV, après la conquête de trois provinces de Hollande.
On a rémarqué , que les plus grands généraux de l'Empire ont fouvent été tirés d'Italie. Ce pays , dans fa décadence & dans fon efclavage , porte encor des hommes qui font fouvenir de ce qu'il était autrefois. Montécuculli était feul digne d'être oppofé à Turenne. Tous deux
5 Chapitre XII.
avaient réduit la guerre en art. Us pafsèrent quatre mois à fe fuivre , à s'obferver dans des marches & dans des campemens , plus eftimés que des vi&oires par les officiers Allemans & Français. L'un & l'autre jugeait de ce que Ton adverfiire allait tenter , par les démarches que lui-même eût voulu faire à fa place , & ils ne fe trompèrent jamais. Ils oppofaient l'un à l'autre la patience , la rufe & l'activité : enfin ils étaient prêts d'en venir aux mains , & de commettre leur réputation au fort d'une bataille auprès du village de Saltzbach , lorfque Turenne ^ en allant choifir une place pour drefTer une batterie fut tué d'un coup de canon. Il n'y a perfonne qui ne fâche les ci r confiances de cette mort ; mais on ne peut fe défendre d'en retracer les principales , par le même efprit qui fait qu'on en parle encor tous les jours. Il femble qu'on ne puiiTe trop redire , que le même boulet qui le tua , ayant emporté le bras de St. Hilaire , lieutenantgénéral de l'artillerie , fon fils fe jetant en larmes auprès Ë$ de lui : Ce rHefl pas moi , lui dit St. Hilaire , c\fl ce , grand homme qu'il faut pleurer : paroles comparables à tout ce que Phifloire a confacré de plus héroïque, & le plus digne éloge de Turenne. Il eft très-rare , que fous un gouvernement monarchique , où les hommes ne font occupés que de leur intérêt particulier , ceux qui ont fervi la patrie meurent regrettés du public. Cependant Turenne fut pleuré des foldats & des peuples. Louvois fut le feul qui ne le regretta pas & fe réjouit de fa mort. On fait les honneurs que le roi fit rendre à fa mémoire > & qu'ilffut enterré à St. Denis comme le connétable du Guefclin y au defTus duquel îa voix publique l'élève , autant que le fiècle de Turenne eft fupérieur au fiècle du connétable.
Turenne n'avait pas eu toujours des fiicces heureux à la guerre ; il avait été battu à Mariendal, à Rétel , à Cambrai; auffi difait-il qu'il avait fait des fautes, &il était aiTez grand homme pour l'avouer. Il ne fit jamais de coa-
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quêtes éclatantes , & ne donna point de ces grandes batailles rangées, dont la décifion rend une nation maîtreiTe de l'autre ; mais ayant toujours réparé Tes défaites , & fait beaucoup avec peu , il pafla pour le plus habile capitaine de l'Europe , dans un tems où l'art de la guerre était plus approfondi que jamais. De même , quoiqu'on lui eût reproché fa défection dans les guerres de la fronde ; quoiqu'à l'âge de près de foixante ans , l'amour lui eût fait révéler le fecret de l'état ; quoiqu'il eût exercé dans le Palatinat des cruautés qui ne femblaient pas nécefTaires , il conferva la réputation d'un homme de bien , fjge & modéré, parce que (es vertus & fes grands talens , qui n'étaient qu'à lui , devaient faire oublier des faibleffes & des fautes , qui lui étaient communes avec tant d'autres hommes. Si on pouvait le comparer à quelqu'un , on oferait dire, que de tous les généraux des fièclespafTés , Gonfalve de C ordoue, furnommé/e Grand Capitaine, eft celui auquel il refTemblait davantage.
Né calvinifle , il s'était fait catholique l'an 166%, Aucun proteftant , & même aucun philofophe , ne penfa que la perfuafion feule eût fait ce changement dans un homme de guerre , dans un politique âgé de cinquante années , qui avait encor des maîtrefTes. On favait que Louis XIV, en le créant maréchal-général de fes armées, lui avait dit ces propres paroles rapportées dans les lettres de Pèlijfon & ailleurs : Je voudrais que vous m'obligea ffieç a faire quelque chofe de plus pour vous. Ces paroles ( félon eux ) pouvaient avec le tems opérer une converfîon. La place de connétable pouvait tenter un cœur ambitieux. Il était pofîible auffi que cette converfion fût fmcère. Le cœur humain rafTemble fouvent la politique , l'ambition , les faiblefTes de l'amour , les fentimens de la religion. Enfin il était très-vraifemblable que Turenne ne quitta la religion de fes pères que par politique. Mais les catholiques qui triomphèrent de ce changement, ne crurentpaslagrandeamedeTwre/z/zf capable de feindre.. ^
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