‹ Siècle de Louis XIV (volume 3)Chapitre 99 sur 189 · Chapitre XV · texte numérisé non relu

Chapitre XV

contre la France. Le fecret fut gardé par plus de deux cents perfonnes. Barillon ambaffadeur de France à Londres, homme de plaiiir, plus inrrruit des intrigues des maîtreffes de Jacques que de celles de l'Europe , fut trompé le premier. Louis XI V, ne le fut pas ; il offrit des fecours à fon allié, qui les refufa d'abord avec fécurité; & qui les demanda enfuite, lorfqu'il n'était plus rems, & que la flotte du prince Ton gendre était à la voile. Tout lui manqua à la fois, comme il fe manqua à lui-même. Il écrivit en vain à l'empereur Léopold , qui lui répondit : // ne vous efl arrivé que ce que nous vous avions prédit. Il comptait fur 1fa flotte, mais fes vairTeaux laissèrent paner ceux de fon ennemi. Il pouvait au moins fe défendre fur terre : il avait une armée de vingt mille hommes : & s'il les avait menés au combat ; fans leur donner le tems de la réflexion , il elt à croire qu'ils eufïent combattu , mais il leur laifTa le loifir de fe déterminer. Plufieurs officiers généraux l'abandonnèrent ; entr'autres , ce fameux Churchil , aufli fatal depuis à Louis qu'à Jacques, & fi illuflre fous le nom de duc de Marlboroug. Il était favori de Jacques , fa créature, le frère de fa maîtrefTe, fon lieutenant - général dans l'armée ; cependant il le quitta, & paiïa dans le camp du prince d'Orange. Le prince de Dannemarck , gendre de Jacques, enfin fa propre fille la princeiîe Anne , l'abandonnèrent.

Alors fe voyant attaqué & pourfuivi par un de fes gendres, quitté par l'autre; ayant contre lui fes deux filles , fes propres amis ; haï de fes fujets même qui étaient encor dans fon parti, il défefpéra de fa fortune» La fuite , dernière reflburce d'un prince vaincu, fut le parti qu'il prit fans combattre. Enfin après avoir été arrêté dans fa fuite par la populace, maltraité par elle, reconduit à Londres; après avoir reçu paifiblement les ordres du prince d'Orange dans fon propre palais ; après avoir vu fa garde relevée fans coup férir par celle du prince , Ë, Y 4 U

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chaiTé de fa m :ifon , prifonnier à Rochefter , il profita de la liberté qu'on lui donnait d'abandonner fon royaume; il alla chercher un afile en France.

Ce fur-là l'époque de la vraie liberté de l'Angleterre. La nation , repréfèntée par fon parlement ^ fixa les bornes , fi îong-tems contestées , des droits du roi & de ceux du peuple; Se ayant preferit au prince d'Orange les conditions auxquelles il devait régner , elle le choifit pour fon roi , conjointement avec fa femme Marie , fille du roi Jacques. Dès-brs ce prince ne fut plus connu dans la plus grande partie de l'Europe, que fous le nom de Guillaume III. roi légitime d'Angleterre , & libérateur de la nation. Mais en France , il ne fut regardé que comme le prince d'Orange , ufurpateur des états de fon beau-père.

Le roi fugitif vint, avec fa femme fille d'un duc de Modcne , & le prince de Galles encor enfant , implorer ^ la protection de Louis XIV. La reine d'Angleterre , arrivée avant fon mari , fut étonnée de la fplendeur qui environnait le roi de France , de cette profufion de magnificence qu'on voyait à Verfailles , & fur-tout de la manière dont elle fut reçue. Le roi alla au-devant d'elle jufqu'à Chatou : ( I ) Je vous rends, madame , lui dit— il , un trifte fervice ; mais fefpere vous en rendre bientôt de plus grands & de plus heureux. Ce furent fes propres paroles. Il la conduifit au château de Saint- Germain , où elle trouva le même fervice qu'aurait eu la reine de France ; tout ce qui fert à la commodité & au iuxe , des préfens de toute efpèce, en argent , en or , ■en yaiiiëlle , en bijoux , en étoffes.

il y avait parmi tous ces préfens , une bourfe de dix mille louis d'or fur fa toilette. Les mêmes attentions furent obfervées pour fon mari , qui arriva un jour après elle. On lui régla fix cent mille francs par an pour

^ (i) Voyez les lettres de madame de Sévignê , & les mémoires de

■^l madame de La Fayette , &c.

l'entre ien de fa maifon , outre les préfens fans nombre qu'on lui fit. Il eue les officiers du roi , & fes gardes. Toute cette réception était bien peu de chofe , auprès des préparatifs qu'on faifait pour le rétablir fur fon trône. Jamais le roi ne parut fi grand ; mais Jacques parut petit. Ceux qui à la cour oc à la ville décident de la réputation des hommes , conçurent pour lui peu d'eftime. Il ne voyait guère que des jéfuites. ïl alla defeendre chez eux à Paris, dans la rue St. Antoine. Il leur dit , qu'il était jéfuite lui-même ; & ce qui eft de plus îmguiier , c'efr que la chofe était vraie. Il s'était fait affocier à cet ordre , avec de certaines cérémonies, par quatre jéfuites Anglais, étant encor duc d'Yorc' . Cette pufillanimite dans un prince , jointe à la manière dont il avait perdu fa couronne , l'avilit au point , que les courtifans s'égayaient tous les jours à faire des chanfons fur lui. Chatte d'Angleterre , on s'en moquait en France. On ne lui favait nul gré d'être catholique. L'archevêque de Reims , frère de Louvois , dit tout haut à St. Germain dans fon anti-chambre : Voilà un bon homme, qui a quitté trois royaumes pour une mejfe. Il ne recevait de Rome que des indulgences & des pafquinades. Enfin , dans toute cette révolution , fa religion lui rendit fi peu de fervices , que lorfquele prince d'Orange , le chef du calvinifme , avait mis à la voile pour aller détrôner fon beau-père , le miniftre du roi catholique à la Haye avait fait dire des mefTes pou! l'heureux fuccès de ce voyage.

Au milieu des humiliations de ce roi fugitif , & des libéralités de Louis XIV. envers lui, c'était un fpectacîe digne de quelque attention , de voir Jacques toucher les écrouelles au petit couvent des Anglaifes ; foit que les rois Anglais fe foient attribué ce fmguîier privilège, comme prétendans à la couronne de ia France; foit que cette cérémonie foit établie chez eux depuis le tems ^l du premier Edouard.

Le roi le fit bientôt conduire en Irlande , où les catholiques formaient encor un parti qui paraiffait confidérabie. Une efcadre de treize vaiffeaux du premier rang était à la rade de Breft pour le tranfport. Tous les officiers , les courtifans , les prêtres même , qui étaient venu trouver Jacques à St. Germain , furent défrayés jufqu'à Breft aux dépens du roi de France. Le jéfuite Innés refteur du collège des Ecoffais à Paris , était fon fecretaite d'état. Un ambaffadeur ( c'était monfieur d'Avaux ) était nommé auprès du roi détrôné, Ôc le fuivit avec pompe. Des armes , des munitions de toute efpèce , furent embarquées fur la flotte ; on y porta jufqu'aux meubles les plus vils, & jufqu'aux plus recherchés. Le roi alla lui dire adieu à St. Germain. Là , pour dernier prélent , il lui donna fa cuiraffe , & lui dit en l'embraffant : Tout ce que je peux vous fouhaiter de mieux , eftde^ne nous jamais revoir. A

|j ; peine le roi lacques était-il débarqué en Irlande avec cet appareil , que vingt-trois autres grands vaiifeaux de guerre , fous les ordres de Château - Renaud , & une infinité de navires de tranfport, le fuivirent. Cette flotte ayant mis en fuite & difperfé la flotte Anglaife qui s'oppofait à fon pafTage , débarqua heureufement , & ayant pris dans fon retour fept vaiffeaux marchands Hollandais , revint à Breft , viftorieufe de l'Angleterre , & chargée des dépouilles de la Hollande.

Bientôt après , un troifième fecours partit encor de Brelt, de Toulon , de Rochefort. Les ports d'Irlande ,& la mer de la Manche étaient couverts de vaiffeaux français. Enfin Tourville vice-amiral de France , avec foixante - douze grands vaiffeaux , rencontra une flotte Anglaife & Holîandaife d'environ foixante voiles, On fe battit pendant dix heures : Tourville, Château-Renaud, (TEJirées , Némond, fignalèrent leur courage & une habileté qui donnèrent à la France un honneur auquel

^t elle n'était pas accoutumée. Les Anglais & les Hollan-

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dais , jufqu'alors maîtres de l'Océan , & de qui les Français avaient appris depuis fi peu de tems à donner des batailles rangées , furent entièrement vaincus. Dix-fept de leurs vailfeaux brifés & démâtés , allèrent échouer & fe brûler fur les côtes. Le refte alla fe cacher vers la Tamife , ou entre les bancs de la Hollande. Il n'en coûta pas une feule chaloupe aux Français. Alors , ce que Louis XIV. fouhaitait depuis vingt années , & ce qui avait paru fi peu vr^ifemblable , arriva ; il eut l'empire de la mer : empire qui fut à la vérité de peu de durée. Les vaificaux de guerre ennemis fe cachaient devant fes flottes. Scignehiy qui ofait tout, fit venir les galères de M. rfeille fur l'Océan. Les côtes d'Angleterre virent des galères pour la première fois. On fit par leur m^yen une defcente aifée à Tingmouth. On brûla dans cette baie plus de trente vaifièaux marchands. Les armateurs de St. Malo & du nouveau port de Dunkerque & |j' s'enrichirtiienr', eux & l'état, de prifes continuelles. <§ Enfin , pendant près de deux années , on ne connaifiait plus far les mers que les vaifTeaux Français.

Le roi Jacques ne féconda pas en Irlande ces fecours de Louis XIV. Il avait avec lui près de fix mille Français & quinze mille Irlandais. Les trois quarts de ce r jyaume fe déclaraient en fa faveur. Son concurrent GuiU liume était abfent ; cependant il ne profita d'aucun de fes avantages. Sa fortune échoua d'abord devant la petite ville de Londondéri ; il la prefia par un fiége opiniâtre, mais mal dirigé pendant quatre mois. Cette ville ne fut défendue que par un prêtre presbytérien nommé Valker. Ce prédicant s'était mis à la tête de la milice bourgeoife. Il la menait au prêche & au combat. Il faifait braver aux habitans la famine & la mort. Enfin le prêtre contraignit le roi de lever le fiége.

Cette première difgrace en Irlande fut bientôt fuivie d'un plus grand malheur. Guillaume arriva & marcha à lui. La rivière de Boine était entr'eux. Guillaume en-

treprend de la franchir à la vue de l'ennemi. Elle était à peine guéable en trois endroits. La cavalerie paiTa à la nage, l'infanterie était dans l'eau jufqu'aux épaules; mais à l'autre bord il fallait encor traverfer un marais ; enfuite on trouvait un terrain efcarpé, qui formait un retranchement naturel. Le roi Guillaume fit parler fon armée en trois endroits , & engagea la bataille. Les Irlandais, que nous avons vu de fi bons foldats en France & en Efpagne , ont toujours mal combattu chez eux. Il y a des nations , dont l'une femble faite pour être foumife à l'autre. Les Anglais ont toujours eu fur les Irlandais 1 a fupériorité du génie , des richefTes , & àes armes. Jamais l'Irlande n'a pu fecouer le joug de l'Angleterre , depuis qu'un fimple feigneur Anglais la fubjugua. Les Français combattirent à la journée de la Boine : les Irlandais s'enfuirent. Leur roi Jacques , n'ayant paru dans m l'engagement ni à la tête des Français m à la tête des |j ; Irlandais , fe retira le premier. Il avait toujours cependant montré beaucoup de valeur ; mais il y a des occasions, où l'abattement d'efprit l'emporte fur le courage. Le roi Guillaume , qui avait eu l'épaule effleurée d'un coup de canon avant la bataille , paffa pour mort en France. Cette faufTe nouvelle fut reçue à Paris avec une joie indécente & honteufe. Quelques magiftrats fubalternes encouragèrent lesbourgeois & le peuple à faire des illuminations. On fonna les cloches. On brûla dans plufreurs quartiers des figures d'ofier 9 qui repréfentaient le prince d'Orange , comme on brûle le pape dans Londres. On tira le canon de la Baftille , non point par ordre du roi , mais par le zèle inconfidéré d'un commandant. On croirait , fur ces marques d'allégrefTe , & fur la foi de tant d'écrivains , que cette joie effrénée , à la mort prétendue d'un ennemi ; était l'effet de la crainte extrême qu'il infpirait. Tous ceux qui ont écrit, & Français & étrangers , on dit , que ces réjouiffances étaient le plus grand éloge du roi Guillaume. Cependant, fi on

veut faire attention aux circonftançes du tems & à Vefprit qui régnait alors , on verra bien que la crainte ne produifit pas ces tranfporfs de joie. Les bourgeois & le peuple ne favent guère craindre un ennemi, que quand il menace leur ville. Loin d'avoir de 3a terreur au nom de Guillaume y le commun des Français avait alors Pinjuflice de le méprifer. Il avait prefque toujours été battu par les généraux Français. Le vulgaire ignorait combien ce prince avait acquis de véritable gloire, même dans fes défaites. Guillaume vainqueur de Jacqu s en Irlande, ne paraifTait pas encor aux yeux des Français un ennemi digne de Louis XîV, Paris, idolâtre de fon roi, le croyait réellement invincible. Les réjouifTances ne furent donc point le fruit de la crainte , mais de la haine. La plupart des Farifiens, nés feus le règne de Louis, & façonnés au joug defpotique , regardaient alors un roi comme une divinité, & un ufurpateur comme un facrilége. Le pecit peuple, qui avait vu £f Jacques aller tous les jours à la méfie , déteftait Guillaume hérétique. L'image d'un gendre & d'une fille ayant chafTé leur père, d'un protellant régnant à la place d'un catholique , enfin d'un ennemi de Louis XLV. tranfportait les Pariîiens d'un efpèce de fureur ; mais les gens fages penfaient modérément.

Jacques revint en France , laiiTant fon rival gagner en Irlande de nouvelles batailles, & s'affermir fur le trône. Les flottes Françaifes furent occupées alors à ramener les Français , qui avaient inutilement combattu , & les familles Irîandaifes catholiques , qui étant trèspauvres dans leur patrie, voulurent aller fubfifter en France des libéralités du roi.

Il eu à croire que la fortune eut peu de part à toute cette révolution , depuis fon commencemen: jufqu à fa fin. Les caractères de Guillaume & de Jicques firent tout. Ceux qui aiment voir dans la conduite des hommes les caufes des événemens, remarqueront que

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le roi Guillaume après fa vi£t jire , fit publier un pardon général , & que le roi Jacques vaincu , en paffant par une petite ville nommée Gallowai , fit pendre quelques citoyens , qui avaient été d'avis de îui fermer les portes. De deux hommes qui fe conduiraient ainfi , il était bien aifé de voir qui devait l'emporter.

Il reftait à Jacques quelques villes en Irlande , entre autres Limerick, où il y avait plus de douze mille foldats. Le roi de France, foutenant toujours la fortune de Jacques , fit paffer encor trois mille hommes de troupes réglées dans Limerick. Pour furcroît de libéralité, il envoya tout ce qui peut fervir aux befoins d'un grand peuple, & à ceux des foldats. Quarante vaiffeaux de tranfport, efcortés de douze vaiffeaux de guerre, apportèrent tous les fecours poffibles en hommes, en uftenciles , en équipages; des ingénieurs, des canonniers , des bombardiers , deux cents maçons ; des felles , des brides , des houffes , pour plus de vingt mille chevaux; des canons avec leurs affûts; des fufils , des piftolets, des épées , pour armer vingt- fix mille hommes : des vivres : des habits & jufqu'à vingt-fix mille paires de fouliers. Limerick afîiégée , mais munie de tant de fecours , efpérait de voir fon roi combattre pour fa défenfe. Jacques ne vint point. Limerick fe rendit : les vaiffeaux Français retournèrent encor vers les côtes d'Irlande & ramenèrent en France environ vingt mille Irlandais, tant foldats que citoyens fugitifs.

Ce qu'il y a peut-être de plus étonnant , c'eft que Louis XIV. ne fe rebuta pas. Il foutenait alors une guerre difficile contre prefque tour? l'Europe. Cependant il tenta encor de changer la fortune de Jacques , par une entreprife décifive , & de faire une defcente en Angleterre avec vingt mille hommes. Ils étaient affemblés entre Cherbourg & la Hogue. Plus de trois ce.its navires de tranfport étaient prêts à Brefr. Tourville , avec quarante-quatre grands vaiffeaux de guerre , les

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