‹ Siècle de Louis XIVChapitre 10 sur 266 · CHAPITRE PREMIER y · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER y

Tous les arts, à la vérité, n'ont point été poussés plus loin que sous les Médicis, sous les Auguste, les Alexandre; mai* la raison humaine en général s'est perfectionnée. Il est vrai de dire qu'à commencer depuis les dernières années du cardinal de Richelieu, jusqu'à celles qui ont suivi la mort de Louis XIY,. il s'est fait dans nos arts, dans nos esprits, dans nos mœurs,, comme dans notre gouvernement, une révolution générale qui doit servir de marque éternelle à la véritable gloire de notre patrie. Cette heureuse influence ne s'est pas même arrêtée en France ; elle s'est étendue en Angleterre ; elle a excité l'émulation dont avait alors besoin cette nation spirituelle et hardie; elle a porté le goût en Allemagne, les sciences en Russie; elle a même ranimé l'Italie qui languissait, et l'Europe a dû sa politesse ^ et l'esprit de société à la cour de Louis XIV.

Il ne faut pas croire que ces quatre siècles aient été exempts de malheurs et de crimes. La perfection des arts, cultivés par des citoyens paisibles, n'empêche pas les princes d'être ambitieux, les peuples d'être séditieux. Tous les siècles se ressemblent par la méchanceté des hommes; mais je ne connais que ces quatre âges distingués par les grands talents.

Avant le siècle que j'appelle de Louis XIY, et qui commence à peu près à l'établissement de l'Académie française-, les Italiens appelaient tous les ultramontains ^ du nom de barbares : il faut avouer que les Français méritaient en quelque sorte cette injure. Leurs pères joignaient la galanterie romanesque des Maures à la grossièreté gothique*. Ils n'avaient presque aucun des arts aimables, ce qui prouve que les arts utilesétaient négligés ° ; car, lorsqu'on a perfectionné ce qui est nécessaire, on trouve bientôt le beau et l'agréable; et il n'est pas étonnant que la peinture, la sculpture, la poésie, l'éloquence, la philosophie, fussent presque inconnues à une nation qui, ayant des ports sur l'Océan et sur la Méditerranée, n'avait

1. Dans le sous de culture et de ci- 4. II faudrait dire plutôt des Aravilisation. l/cx policés du xw siècle, et gothique-

2. « L'Académie française » fut ins- î'^* employé par Voltaire pour bartituée le 2 janvier 163.5. Richelieu fit ^'•"'e.

donner par le roi des lettres patent-s, .^- ^"^ J"gement si injuste de A olet se déclara protecteur de cette coni- *^"''", *''"t à.lignorance ou au mépris pao-nie 'I"*^ nommes de son temps pro-

fessaient comme lui pour l'époque da .3. Ceux qui pour eux habitaient au moyen âge, dont les mérites n'ont été delà des monts des Alpes. cvélés que de nos jours.

pourtant point de flotte, et qui, aimant le luxe à l'excès, avait à peine quelques manufactures grossières*.

Les Juifs, les Génois, les Vénitiens, les Portugais, les Flamands, les Hollandais, les Anglais, firent tour à tour le commerce de la France, qui en ignorait les principes. Louis XIII, à son avènement à la couronne, n'avait pas un vaisseau : Paris ne contenait pas quatre cent mille hommes, et n'était pas décoré de quatre beaux édifices-; les autres villes du royaume ressemblaient à ces bourgs qu'on voit au delà de la Loire. Toute la noblesse, cantonnée à la campagne dans des donjons entourés de fossés, opprimait ceux qui cultivent la terre. Les grands chemins étaient presque impraticables ; les villes étaient sans police, l'Etat sans argent, et le gouvernement presque toujours sans crédit parmi les nations étrangères.

Il faut, pour qu'un Etat soit puissant, ou que le peuple ait une liberté fondée sur les lois, ou que l'autorité souveraine soit affermie sans contradiction. En France, les peuples furent esclaves jusque vers le temps de Philippe-Auguste ; les seigneurs furent tyrans jusqu'à Louis XI; et les rois, toujours occupés à soutenir leur autorité contre leurs vassaux, n'eurent jamais ni le temps de songer au bonheur de leurs sujets, ni le pouvoir de les rendre heureux-^.

Louis XI fit beaucoup pour la puissance royale, mais rien pour la félicité et la gloire de la nation*. François I<^'" fit naître

1. Voltaire s'est contredit lui-même dans le passage suivant de son Essai sur les mœurs sous Louis XIV : « Le commerce et les arts sont en honneur.

Les étoffes d'argent et d'or reparaissent avec plus d'éclat et enrichissent Lyon et la France. Paris est agrandi et embelli. Henri IV forme la place Iloyale, rebâtit tous les forts. Il est le vrai fondateur de la bibliothèque royale. » (clxxiv.)

2. Les plus belles parties du Louvre existaient, les Tuileries étaient commencées, et la plus ancienne partie du palais du Luxembourg achevée.

Voltaire compte pour rien Notre- Dame de Paris et les plus belles églises du moyen âge, dont il n'appréciait point le style gothique.

3. Il faut en excepter Philippe- Auguste, qui, sans avoir rendu ses su-

jets heureux, ce qui est toujours bien difficile, eut le temps de faire bien des ordonnances qui améliorèrent leur sort, et Louis IX, dont Voltaire lui-même a dit : « Sa piété ne lui ôta aucune vertu de roi. Une sage économie ne déroba rien à sa libéralité. Il sut accorder une politique profonde avec une justice exacte. Prudent et franc dans le conseil, intrépide dans les combats sans être emporté, compatissant comme s'il n'avait jamais été que malheureux, il n'est pas donné à Ihomme de porter plus loin la vertu. » (LVHi.)

4. Louis XI a établi les postes, fait planter des mûriers en Touraine, encouragé l'imprimerie, anu-lioré la police, conclu les trêves marchandes de Picquigny et de Soleure. Volt;ure a dit, au chapitre xciv de son Essai sur

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