‹ Siècle de Louis XIVChapitre 137 sur 266 · CHAPITRE XYII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYII

mourant, aliénait les esprits qu'elle eût dû gagner ù Madrid ; et le conseil de Vienne les éloignait encore davantage par SCS hauteurs.

Le jeune archiduc, qui fut depuis l'empereur Charles YI, appelait toujours les Espagnols d'un nom injurieux. Il apprit alors combien les princes doivent peser leurs paroles. Un évcque de Lérida, ambassadeur de Madrid à Vienne, mécontent des Allemands, releva ces discours, les envenima dans ses dépèches, et écrivit lui-même des choses plus injurieuses pour le conseil d'Autriche que l'archiduc n'en avait prononcé contre les Espagnols. « Les ministres de Léopold, écrivait-il, ont l'esprit tait comme les cornes des chèvres de mon pays, petit, dur et tortu. » Cette lettre devint publique. L'évèque de Lérida fut rappelé; et, à son retour à Madrid, il ne fit qu'accroître l'aversion des Espagnols contre les Allemands.

Autant le parti autrichien révoltait la cour de Madrid, autant le marquis, depuis duc d'Harcourt, ambassadeur de France,, se conciliait tous les cœurs par la profusion de sa magnificence, par sa dextérité et par le grand art de plaire. Reçu d'abord fort mal à la cour de Madrid, il souffrit tous les dégoûts san& se plaindre; trois mois entiers s'écoulèrent sans qu'il pût avoir audience du roi*. Il employa ce temps à gagner les esprits. Ce fut lui qui le premier fit changer en bienveillance cette antipathie que la nation espagnole nourrissait contre la française depuis Ferdinand le Catholique ; et sa prudence prépara les temps où la France et l'Espagne ont renoué les anciens nœuds qui les avaient unis avant ce Ferdinand, de couronne à couronne, de peuple à peuple et d'homme à homme. Il accoutuma la maison espagnole à aimer la maison de France ; ses ministres, à ne plus s'effrayer des renonciations de Marie-Thérèse et d'Anne d'Autriche; et Charles II lui-même, à balancer entre sa propre maison et celle de Bourbon. Il fut ainsi le premier mobile de la plus grande révolution dans le gouver-

1. Voltaire a rédigé la note sui- qu'il ne vit le roi qu'un moment, dans

vante : une chambre très sombre, éclairée de

« Reboulet suppose que cet ambassa- deux bougies, de peur qu'il ne s'aperdeur fut reçu d'abord magnifiquement, çùt que ce prince était moribond. En- II fait un grand éloge de sa livrée, de lin, les Mémoires de Torci démonson beau carrosse doré et de l'accueil trent qu'il n'y a pas un mot de vrai tout à fait gracieux de Sa Majesté, dans tout ce que Reboulet, Limiers et Mais le marquis, dans ses dépèches, les autres historiens ont dit de cette avoue qu'on ne lui fit nulle civilité, et grande affaire. »

nement et daus les esprits. Cependant ce changement était encore éloigné.

L'Empereur priait, menaçait. Le roi de France représentait ses droits, mais sans oser jamais demander pour un de ses pctits-iils la succession entière. Il ne s'occupait qu'à flatter le malade. Les Maures assiégeaient Ceuta. Aussitôt le marquis d'Harcourt offre ses vaisseaux et des troupes à Charles, qui en fut sensiblement touché; mais la reine, sa femme, en fut effrayée; elle craignit que son mari n'eût trop de reconnaissance, et refusa sèchement ce secours.

On ne savait encore quel parti prendre dans le conseil de Madrid; et Charles II approchait du tombeau, plus incertain que jamais. L'empereur Léopold piqué rappela son ambassadeur, le comte de Harrach ; mais bientôt après il le renvoya à Madrid, et les espérances en faveur de la maison d'Autriche se rétablirent. Le roi d'Espagne écrivit à l'Empereur qu'il choisirait l'archiduc pour son successeur. Alors le roi de France, menaçant à son tour, assembla une armée vers les frontières d'Espagne, et ce même marquis d'Harcourt fut rappelé de son ambassade pour commander cette armée. Il ne resta à Madrid qu'un officier d'infanterie qui avait servi de secrétaire d'ambassade, et qui fut chargé des affaires, comme le dit le marquis de Torci^. Ainsi le roi moribond, menacé tour à tour par ceux qui prétendaient à sa succession, voyant que le jour de sa mort serait celui de la guerre, que ses Etats allaient être déchirés, tendait à sa fin sans consolation, sans résolution et au milieu des inquiétudes.

Dans cette crise violente, le cardinal Portocarrero, archevêque de Tolède, le comte de Monterey et d'autres grands d'Espagne voulurent sauver la patrie 2. Us se réunirent pour prévenir le démembrement de la monarchie. Leur haine contre le gouvernement allemand fortifia dans leur esprit la raison d'Etat, et servit la cour de France sans qu'elle le sût. Ils persuadèrent à Charles II de préférer un petit-lîls de Louis XIV à un prince éloigné deux, hors d'état de les défendre. Ce n'était point anéantir les renonciations solennelles de la mère et de la femme de Louis XIV à la couronne d'Espagne, puis-

1. Mémoires de Torci, !'« partie, écrit de ce parti : « Il ne voulait pas année 1700. de la division de la monarchie, qui l'au-

2. Saint-Simon écrit que ce sont rait privé de ces vice-royautés qui ■des « Espagnols jusqu'aux dents » entretenaient encore la grandeur et qui prirent cette initiative. Mignet a l'activité de la noblesse espagnole. »

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