CHAPITRE XXV
quelques autres Elats. Tel est l'effet de la grande réputation. On aime mieux apprendre ce qui se passe dans le cabinet et dans la cour d'Auguste, que le détail des conquêtes d'Attila ou de Tamerlan.
Voilà pourquoi il n'y a guère d'historiens qui n'aient publié les premiers goûts de Louis XIV pour la baronne de Beauvais, pour mademoiselle d'Argencourt, pour la nièce du cardinal Mazarin, qui fut mariée au comte de Soissons, père du prince Eugène; surtout pour Marie Mancini^, sa sœur, qui épousa ensuite le connétable Colonne.
Il ne régnait pas encore quand ces amusements occupaient l'oisiveté où le cardinal Mazarin, qui gouvernait despotiquement, le laissait languir. L'attachement seul pour Marie Mancini fut une affaire importante, parce qu'il l'aima assez pour ctre tenté de l'épouser, et fut assez maître de lui-même pour «'en séparer. Cette victoire qu'il remporta sur sa passioa commença à faire connaître qu'il était né avec une grande âme. Il en remporta une plus forte et plus difficile en laissant le cardinal Mazarin maître absolu. La reconnaissance l'empêcha de secouer le joug qui commençait à lui peser. Celait une anecdote très connue à la cour, qu'il avait dit, après la mort du cardinal : « Je ne sais pas ce que j'aurais fait, s'il avait vécu plus longtemps 2. »
Il s'occupa à lire des livres d'agrément dans ce loisir; il lisait surtout avec la connétable Colonne, qui avait de l'esprit ainsi que toutes ses sœurs. Il se plaisait aux vers et aux romans, qui, en peignant la galanterie et la grandeur, flattaient en secret son caractère. Il lisait les tragédies de Corneille, €t se formait le goût , qui n'est que la suite d'un sens droit et le sentiment prompt d'un esprit bien fait. La conversation de sa mère et des dames de sa cour ne contribua pas peu à lui faire goûter cette fleur d'esprit, et à le former à cette politesse singulière qui commençaient dès lors à caractériser la cour. Anne d'Autriche y avait apporté une certaine galanterie noble et fière qui tenait du génie espagnol de ces tempslà, et y avait joint les grâces, la douceur et une liberté dé-
1. C'était Olympe Mancini. Mazarin suiv. On y voit que le roi avait de fit revivre en faveur de son mari, Eu- l'aversion pour le cardinal; que ce ^éne de Savoie-Carignan, le titre de ministre, son parrain et surintendant comte de Soissons. de son éducation , lavait très mal
2. Cette anecdote est accréditée par élevé, et quil le laissa souvent manies Mémoires de la Porte, p. 255 et quer du nécessaire, [v.]
ccnte, qui n'étaient qu'en France. Le roi fit plus de progrès dans cette école d'agréments, depuis dix-huit ans jusqu'à vingt, qu'il n'en avait fait dans les sciences, sous son précepteur, l'abbé de Beaumont, depuis archevêque de Paris. On ne lui avait presque rien appris. Il eût été à désirer qu'au moins on l'eût instruit de l'histoire, et surtout de l'histoire moderne; mais ce qu'on en avait alors était trop mal écrit. Il était triste qu'on n'eût encore réussi que dans les romans inutiles, et que ce qui était nécessaire fût rebutant. On fit imprimer sous son nom une Traduction des Commentaires de César, et une de Florus sous le nom de son frère ; mais ces princes n'y eurent d'autre part que celle d'avoir eu inutilement pour leurs thèmes quelques endroits de ces auteurs.
Celui qui présidait à l'éducation du roi, sous le premier maréchal de Yilleroi, son gouverneur, était tel qu'il le fallait, savant et aimable; mais les guerres civiles nuisirent à cette éducation, et le cardinal Mazarin souffrait volontiers qu'on donnât au roi peu de lumières. Lorsqu'il s'attacha à Marie Mancini , il apprit aisément l'italien pour elle; et, dans le temps de son mariage, il s'appliqua à l'espagnol moins heureusement. L'étude qu'il avait trop négligée avec ses précepteurs, au sortir de l'enfance, une timidité qui venait de la crainte de se compromettre, et l'ignorance où le tenait le cardinal Mazarin, firent penser à toute la cour qu'il serait toujours gouverné comme Louis XIII, son père.
Il n'y eut qu'une occasion où ceux qui savent juger de loin prévirent ce qu'il devait être : ce fut lorsqu'en 1655, après i l'extinction des guerres civiles, après sa première campagne et son sacre, le parlement voulut encore s'assembler au sujet de quelques édits. Le roi partit de Yincennes, en habit de chasse, suivi de toute sa cour, entra au parlement en grosses bottes, le fouet à la main, et prononça ces propres mots : « On sait les malheurs qu'ont produits vos assemblées : j'ordonne qu'on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le premier président, je vous défends de souffrir des assemblées, et à pas un de vous de les demander i. »
1. Cos paroles, fidèlement recueil- non s'avise de dire au hasard dans sa
lies, sont dans les Mémoires autheu- note : Son discours ne fut pas tout à
tiques de ce temps-là : il n'est permis fait si beau, et ses yeux cndircnt plus- \
ni de les omettre, ni d'y rien changer que sa bouche. Où a-t-il pris que le
dans aucune histoire de France. discours de Louis XIV ne fut pas tout
L'auteur des Mémoires de Mainte- à fait si l)eau. puisque ce furent là ses