CHAPITRE IV
barricades qui s'abaissent devant lui, et redemande ses membres emprisonnés. La reine est obligée de les rendre ; el, par cela même, elle invite les factieux à de nouveaux outrages.
Le cardinal de Retz se vante d'avoir seul armé tout Paris dans cette journée, qui fut nommée des barricades , et qui était la seconde de cette espèce ^. Cet homme singulier est le premier évèque en France qui ait fait une guerre civile sans avoir la religion pour prétexte. Il s'est peint lui-même dans ses Mémoires, écrits avec un air de grandeur, une impétuosité de génie et une inégalité qui sont l'image de sa conduite. C'était un homme qui, du milieu des désordres, prêchait le peuple et s en faisait idolâtrer. Il respirait la faction et les complots ; il avait été, à l'âge de vingt-trois ans, l'âme d'une conspiration contre la vie de Richelieu ; il fut l'auteur des barricades ; il précipita le parlement dans les cabales, et le peuple dans les séditions. Son extrême vanité lui faisait entreprendre des crimes téméraires, afin qu'on en parlât. C'est cette même vanité qui lui a fait répéter tant de fois : « Je suis d'une maison de Florence aussi ancienne que celle des plus grands princes ; » lui dont les ancêtres avaient été des marchands, comme tant de ses compatriotes.
Ce qui paraît surprenant, c'est que le parlement, entraîné par lui, leva l'étendard contre la cour, avant même d'être appuyé par aucun prince.
Cette compagnie, depuis longtemps, était regardée bien différemment par la cour et par le peuple. Si l'on en croyait la voix de tous les ministres et de la cour, le parlement de Paris était une cour de justice faite pour juger les causes des citoyens : il tenait cette prérogative de la seule volonté des rois ; il n'avait sur les autres parlements du royaume d'autre prééminence que celle de l'ancienneté, et d'un ressort plus considérable ; il n'était la cour des pairs que parce que la cour résidait à Paris ^ ; il n'avait pas plus le droit de faire des remontrances que les autres corps, et ce droit était encore
1. La première journée des bar- dit madame de Motteville, un dé-
ricades est du 12 mai 1.588, sous sordre mieux ordonné, u
Henri III, à lépoque de la Ligue. II y 2. La cour des pairs se composait de
eut cette fois, dit de Ret/, plus de douze pairs LYiques ou ecclésiastiques.
deux cents barricades en moins de Les pairs accompagnaient le roi dans
deux heures, bordées de drapeaux et les séances solennelles du parlement,
de toutes les armes que la Ligue avait Voir Boulainvilliers, Histoire de la
laissées entières. » On ne vit jamais, pairie et du parlement de Paris.
une pure grâce : il avait succédé à ces parlements qui représentaient autrefois la nation française ; mais il n'avait de ces anciennes assemblées rien que le seul nom ; et pour preuve incontestable, c'est qu'en effet les états généraux étaient substitués à la place des assemblées de la nation ; et le parlement de Paris ne ressemblait pas plus aux parlements tenus par nos premiers rois, qu'un consul de Smyrne ou d'Alep ne ressemble à un consul romain.
Cette seule erreur de nom était le prétexte des prétentions ambitieuses d'une compagnie d'hommes de loi, qui tous, pour avoir acheté leurs offices de robe, pensaient tenir la place des conquérants des Gaules, et des seigneurs des fiefs de la couronne. Ce corps, en tous les temps, avait abusé du pouvoir que s'arroge nécessairement un premier tribunal, toujours subsistant dans une capitale. Il avait osé donner un arrêt contre Charles YII et le bannir du royaume ^ : il avait commencé un procès criminel contre Henri III 2; il avait en tous les temps résisté, autant qu'il l'avait pu, à ses souverains ; et dans cette minorité de Louis XIY, sous le plus doux des gouvernements et sous la plus indulgente des reines, il voulait faire la guerre civile à son prince, à l'exemple de ce parlement d'Angleterre qui tenait alors son roi prisonnier, et qui lui fit trancher la tète. Tels étaient les discours et les pensées du cabinet.
Mais les citoyens de Paris et tout ce qui tenait à la robe voyaient dans le parlement un corps auguste, qui avait rendu la justice avec une intégrité respectable, qui n'aimait que le bien de l'Etat, et qui l'aimait au péril de sa fortune ; qui bornait son ambition à la gloire de réprimer l'ambition des favoris, et qui marchait d'un pas égal entre le roi et le peuple ; et, sans examiner l'origine de ses droits et de son pouvoir, on lui supposait les droits les plus sacrés et le pouvoir le plus incontestable. Quand on le voyait soutenir la cause du peuple contre des ministres détestés, on l'appelait le père de l'Etat: et on faisait peu de différence entre le droit qui donne la couronne aux rois, et celui qui donnait au parlement le pouvoir de modérer les volontés des rois.
Entre ces deux extrémités, un milieu juste était impossible
1. Arn't rendu contre le dauphin 2. Proci'S ooninionc*' après l'assas- Charlcs a la rc-qurtc de sa mt-ro Isa- sinat du duc de Guise (l^SSi. Voir 17/«bcau, après le traité de Troyes (1420). toirc du parlement du Voltaire.