CHAPITRE IV
remuunl du coadjutcui-, et avides de nouveautés, se flattant d'élever leur grandeur sur les ruines de l'Etat, et de faire servir à leurs desseins particuliers les mouvements aveugles du parlement, vinrent lui offrir leurs services. On nomma, dans la grand'chambre, les généraux d'une armée qu'on n'avait pas 1. Chacun se taxa pour lever des troupes : il y avait vingt conseillers pourvus de charges nouvelles, créées par le cardinal de Richelieu. Leurs confrères, par une petitesse d'esprit dont toute société est susceptible, semblaient poursuivre sur eux la mémoire de Richelieu ; il les accablaient de dégoûts, et ne les regardaient pas comme membres du parlement : il fallut qu'ils donnassent chacun quinze mille livres pour les frais de la guerre, et pour acheter la tolérance de leurs confrères.
La grand'chambre *, les enquêtes, les requêtes, la chambre des comptes, la cour des aides, qui avaient tant crié contre des impôts faibles et nécessaires, et surtout contre l'augmcntalion du tarif, laquelle n'allait qu'à deux cent mille livres, fournirent une somme de près de dix millions de notre monnaie d'aujourd'hui pour la subvention de la patrie. On rendit un arrêt par lequel il fut ordonné de se saisir de tout l'argent des partisans de la cour ; on en prit pour douze cent mille de nos livres (15 février 1649). On leva douze mille hommes par ari'ét du parlement : chaque porte cochère fournit un homme et un cheval. Cette cavalerie fut appelée la cavalerie des portes cochères. Le coadjuteur avait un régiment à lui, qu'on nommait le régiment de Corinthe, parce que le coadjuteur était archevêque titulaire de Corinthe.
Sans les noms de roi de France, de grand Condé, de capitale du royaume, cette guerre de la Fronde eût été aussi ridicule que celle des Barberius ^ ; on ne savait pourquoi on était en armes. Le prince de Condé assiégea cent mille bourgeois avec huit mille soldats. Les Parisiens sortaient en campagne, ornés
1. « La gi-aud'chambro. » Le par- I- ronde de M. Foillct; la Fronde en loment se composait d'une grand- Anjou de M. Debidour, et la Fronde chambre, de chambres d'enquêtes et en Provence de M. Gratl'euel, protide chambres de requêtes. ■vent que la guerre fut plus sérieuse,
2. « Que celle des Barberins, » ou auLour de Paris et en province, que mieux Barbcriui, famille lloreutine ne le dit Voltaire. A la bataille de du xvii" siècle. Voulant enlever au Charenton (8 février), Condé tailla eu duc de Parme les duchés de Castro j)ièces plusieurs régiments parleet de Foncilioue, ils lui lirent décla- mentaires et tua leur chef. Mais Volrer la guerre par le pape Urbain VIII, taire rapetisse tout ce quia précédé leur oncle. La Misère au temps de la ce grand siècle.
de plumes et de rubans ; leurs évolutions étaient le sujet de plaisanteries des gens du métier. Ils fuyaient dès qu'ils rencontraient deux cents hommes de l'armée royale. Tout se tournait en raillerie ; le régiment de Corinthe ayant été battu par un petit parti, on appela cet échec la première aux Corinthiens.
Ces vingt conseillers , qui avaient fourni chacun quinze mille livres, n'eurent d'autre honneur que d'être appelés les quinze-vingts.
Le duc de Beaufort-Yendùme, petit-fils de Henri lY, l'idole du peuple et l'instrument dont on se servit pour le soulever, prince populaire , mais d'un esprit borné , était publiquement l'objet des railleries de la cour et de la Fronde même. On ne parlait jamais de lui que sous le nom de Roi des halles. Une balle lui ayant fait une contusion au bras, il disait que ce n'était qu'une confusion.
La duchesse de iVemours * rapporte, dans ses Mémoires, que le prince de Condé présenta à la reine un petit nain bossu armé de pied en cap. « Yoilà, dit-il, le généralissime de l'armée parisienne. » Il voulait par là désigner son frère, le prince de Conti, qui était en effet bossu, et que les Parisiens avaient choisi pour leur général. Cependant ce même Condé fut ensuite général des mêmes troupes ; et madame de Xemours ajoute qu'il disait que toute cette guerre ne méritait d'être écrite qu'en vers burlesques. Il l'appelait aussi la guerre des pots de chambre.
Les troupes parisiennes, qui sortaient de Paris et revenaient toujours battues, étaient reçues avec des huées et des éclats de rire. On ne réparait tous ces petits échecs que par des couplets et des épigrammes. Les cabarets et les autres maisons de débauche étaient les tentes oîi l'on tenait les conseils de guerre, au milieu des plaisanteries, des chansons et de la gaieté la plus dissolue. La licence était si effrénée, qu'une nuit les principaux officiers de la Fronde ayant rencontré le saint sacrement qu'on portait dans les rues à un homme qu'on soupçonnait d'être mazarin -, reconduisirent les prêtres à coups de plat d'épée.
1. « La duchesse de Nemours » grcment du style et la maliguilô des
(Marie dOrléans), lille du duc de Lon- portraits.
gueville, a laissé sur la Froude dis 2. On appelait mazarins les parti-
jtftvnot/Ci' qui se distinguent parla- sans du ministre.
CHAPIÏRi: IV 39
Il vint un héraut darnios à la porte Saint-Antoine, accompagné d'un gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, pour •signifier des propositions (16'i9)* . Le parlement ne voulut point le recevoir; mais il admit, dans la grand'chainbre, un envoyé de l'archiduc Léopold, qui faisait alors la guerre à la France.
Au milieu de tous ces troubles, la noblesse s'assembla en corps aux Augustins -, nomma des syndics, tint publiquement des séances réglées. On eût cru que c'était pour réformer la France, et pour assembler les états généraux : c'était pour un tabouret que la reine avait accordé à madame de Pons ^. Peutêtre n'y a-t-il jamais eu de preuve plus sensible de la légèreté d'esprit qu'on reprochait aux Français.
Les discordes civiles qui désolaient l'Angleterre, précisément en même temps, servent bien à faire voir les caractères des deux nations. Les Anglais avaient mis dans leurs troubles civils un acharnement mélancolique et une fureur raisonnée : ils donnaient de sanglantes batailles; le fer décidait tout; les ■échafauds étaient dressés pour les vaincus; leur roi, pris en combattant, fut amené devant une cour de justice, interrogé sur l'abus qu'on lui reprochait d'avoir fait de son pouvoir, condamné à perdre la tête, et exécuté devant tout son peuple (9 février 16i9), avec autant d'ordre et avec le même appareil de justice que si on avait condamné un citoyen criminel.
Les Français, au contraire, se précipitaient dans les sédilions par caprice et en riant ; les femmes étaient à la tête des factions '*. Laduchesse de Longueville engagea Turenne, àpeine maréchal de France, à faire révolter l'armée qu'il commandait pour le roi ^.
1. Cette scène n'eut lieu que d;ms la blesse attachait une si grande imporseconde Fronde, quand Retz réconci- tance. L'aflaire du tabouret n'eut lieu lié avec la cour tenait tète à Condé. également que dans la seconde Fronde.
2. « Aux Augustins, » couvent de 4. Voir, pour le rôle des femmes Paris, situé sur le quai des Augustins, dans cette guerre, les ouvrages de à l'endroit où est aujourd'hui le mar- Cousin, 3/"» de Longueville, Jeunesse ché de la Yalhe. de Mazarin, etc.
3. « C'était pour un tabouret, etc. » 5. « A faire révolter l'armée, etc. » A la cour, le roi et la reine avaient Le prince de Conti communiqua le seuls droit au fauteuil: lus enfants de 6 mars 1C49 au parlement une lettre France au fauteuil à dos, sans bras; de Turenne qui annonçait avoir passé les princes du sang, les ducs et pairs, le Rhin avec son armée, pour servir ainsi que leurs femmes, au tabouret, le roi et le parlement contre l'injuste Pourplaire à madame de Pons, la reine oppression du cardinal Mazarin. Tuavait transgressé les lois du cérémo- renne avait (-té entraîné par son frère niai et de l'étiquette auxquelles la no- le duc de Bouillon.
C'était la même armée que le célèbre duc de Saxe-Yeimar avait rassemblée. Elle était commandée, après la mort du duc de Ycimar, par le comte d Erlach, d une ancienne maison du canton de Berne. Ce fut ce comte d'Erlach qui donna cette armée à la France, et qui lui valut la possession de l'Alsace. Le vicomte de Turenne Voulut le séduire ; l'Alsace eût été perdue pour Louis XIY. Mais il fut inébranlable ; il contint les troupes veimariennes dans la fidélité qu'elles devaient à leur serment. Il fut même chargé par le cardinal Mazaria d'arrêter le vicomte. Ce grand homme, infidèle alors par faiblesse, fut obligé de quitter en fugitif l'armée dont il était général, pour plaire à une femme qui se moquait de sa passion ; il devint, de général du roi de France, lieutenant de don Estevan de Gammare, avec lequel il fut battu à ïlethel par le maréchal du Plessis-Praslin.
Ou connaît ce billet du maréchal d'Hocquincourt à la duchesse de Montbazon : Péronne est à la belle des belles. On sait ces vers du duc de la Rochefoucauld pour la duchesse de Lougueville, lorsqu'il reçut, au combat de Saint-Antoine, un coup de mousquet qui lui fit perdre quelque temps la vue :
Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux, J'ai fiiit la guerre aux rois; je l'aurais faite aux dieux'.
On voit, dans les ^Mémoires de Mademoiselle, une lettre de Gaston, duc d'Orléans, son père, dont l'adresse est : A mesdames les comtesses, maréchales de camp dans Varmée de ma fille contre le Mazarin ^.
La guerre finit et recommença à plusieurs reprises ; il n'y eut personne qui ne changeât souvent de parti. Le prince de Coudé, ayant ramené dans Paris la cour triomphante, se livra au plaisir de la mépriser après l'avoir défendue ; et, ne trouvant pas qu'on lui donnât des récompenses proportionnées à sa gloire et à ses services, il fut le premier à tourner Mazarin
1. Ces vers sont tirés d'une trngé- plusieurs anecdotes mêmes ne sont pas^ die d'AUj/oiincc, par du Rver. Plus a leur place. Voltaire no distingue tard la Rochefoucauld parodia ainsi pas entre la première Fronde, où le ces vers : four un cœur iriconslant, qu'en- parlement jouait le principal rôle et lia je connais mieux. J'ai fait la guerre aux qui se termina par la paix de Ruel rois; j'en ai perdu les yeux. (H ™;>rs 1G49) : et la seconde, où ne
2. Au milieu de CCS piquantes anoc- ligurent plus que les seigneurs, pcndoles, Tordre des faits est complète- dant laquelle se livra la bataille do ment iulerverlij c'est ce qui fait que Rethel (15 décembre IGJO).