CHAPITRE YI
Les conférences durèrent quatre mois^. Mazarin et don Louis y déployèrent toute leur politique : celle du cardinal •était la finesse; celle de don Louis, la lenteur. Celui-ci no donnait presque jamais do paroles, et celui-là en donnait toujours d'équivoques. Le génie du ministre italien était de vouloir surprendre ; celui de l'espagnol était de s'empêcher d'èlre -urpris. On prétend qu'il disait du cardinal : // a un grand
Icfaut en politique : c'est qu'il veut toujours tromper.
Telle est la vicissitude des choses humaines, que de ce fameux traité des Pyrénées 2 il n'y a pas deux articles qui sub- -istcnt aujourd'hui. Le roi do Franco garda le Roussillon ,
[u'il aurait toujours conservé sans cette paix; mais, à l'égard de la Flandre, la monarchie espagnole n'y a plus rien. La France était alors l'amie nécessaire du Portugal; elle ne l'est plus : tout est changé. Mais, si don Louis de Haro avait dit que le cardinal Mazarin savait tromper, on a dit depuis qu'il savait prévoir. Il méditait dès longtemps l'alliance des maisons de France et d'Espagne. On cite cette fameuse lettre de lui, écrite pendant les négociations do Munster : « Si le roi très chrétien pouvait avoir les Pays-Bas et la Franche-Comté en dot, on épousant l'infante, alors nous pourrions aspirer à la succession d'Espagne, quelque renonciation qu'on fît faire à l'infante; et ce ne serait pas une attente fort éloignée, puisqu'il n'y a que la vie du prince son frère qui l'en pût exclure. » Ce prince était alors Ballhazar, qui mourut en 1649.
Le cardinal se trompait évidemment, en pensant qu'on pourrait donner les Pays-Bas et la Franche-Comté en mariage à l'infante. On ne stipula pas une seule ville pour sa dot. Au contraire, on rendit à la monarchie espagnole des villes considérables qu'on avait conquises, comme Saint-Omer, Yprcs, Menin, Oudenarde et d'autres places. On en garda quelquesunes. Le cardinal ne se trompa point en croyant que la renonciation serait un jour inutile; mais ceux qui lui font l'honneur de cette prédiction lui font donc prévoir que le prince don Balthazar mourrait en 1649 ; qu'ensuite les trois enfants du se-
1. De juillet à novembre 1039. Qnesnoy, Avcsnes, Philippevillc et
Marienboiirg on Hainaiit ; tic Thion-
2. Il fut signé le 7 novembre 1659. ville et Montmédv clans le Luxem- Xa France, outre l'abandon du Rous- bourg. Quoi qu'en disent Saint-Évresillon, obtint la cession de l'Artois mond et Brieune, c'est le complément sauf Aire et Saint-Omer ; de Grave- glorieux et avantageux de la paix de lines en Flandre; de Laudrecies, lo Westphalie.
cond mariage seraient enlevés au berceau; que Charles, kcinquième de tous ces enfants mâles, mourrait sans postérité,, et que ce roi autrichien ferait un jour un testament en faveur d'un petit-fils de Louis XIV. Mais enfin le cardinal Mazarin prévit ce que vaudraient des renonciations, en cas que la postérité m;\le de Philippe IV séteignît; et des événements étranges l'ont justifié après plus de cinquante années.
Marie-Thérèse, pouvant avoir pour dot les villes que la France rendait, n'apporta, par son contrat de mariage, que cinq cent mille écus d or au soleil^ : il en coûta davantage au roi pour l'aller recevoir sur la frontière. Ces cinq cent mille écus, valant alors deux millions cinq cent mille livres, furent pourtant le sujet de beaucoup de contestations entre les deux ministres^. Enfin la France n'en reçut jamais que cent mille francs.
Loin que ce mariage apportât aucun autre avantage, présent et réel, que celui de la paix, l'infante renonça à tous les droits qu'elle pourrait jamais avoir sur aucune des terres de son père; et Louis XIV ratifia cette renonciation de la manière la plus solennelle, et la fit ensuite enregistrer au parlement.
Ces renonciations et ces cinq cent mille écus de dot semblaient être les clauses ordinaires des mariages des infantes d'Espagne avec les rois de France. La reine Anne d'Autriche^ fille de Philippe III, avait été mariée à Louis XIII à ces mêmes conditions; et quand on avait donné Isabelle, fille de Henri le Grand, à Philippe IV, roi d'Espagne, on n'avait pas stipulé plus de cinq cent mille écus d'or pour sa dot, dont même on ne lui paya jamais rien; de sorte qu'il ne paraissait pas qu'il y eût alors aucun avantage dans ces grands mariages : on n'y voyait que des filles de rois mariées à des rois, ayant à peine un présent de noces.
Le duc de Lorraine, Charles IV, de qui la France et l'Espagne avaient beaucoup à se plaindre, ou plutôt qui avait beaucoup à se plaindre d'elles, fut compris dans le traité, mais en
1. « Écus d'or au .soleil. » Monnaie pour infirme d'.ivance la renoncia— ainsi appelée parce qu'elle portait un tion. dans une clause du contrat de .soleil au-dessus de la couronne. mariafro jùnsi conçue : « Moycnnaut
11' ])ayrin<Mit di'sdits cinq cent mille
2. « Le sujet de beaucoup de cou- ccus dor aux ternies ci-dessus dits, testations. » Mazarin connaissait bien la séréuissinïe infante Marie-Thérèse la pénurie de lEspaj^nc et l'impossi- renonce, » etc. A'oir Mignet, yégocia— bilité où elle se trouvait de payer tion.'! relatives à la succession d'Escette somme. Aussi y avait-il comi)lé pagne.