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CHAPITRE X

Le Portugal donnait en ce temps un spectacle étrange à l'Europe. Dom Alfonse, fils indigne de l'heureux dom Juan de Bragance, y régnait : il était furieux et imbécile. Sa femme, fille du duc de ZS'emours, osa concevoir le projet de détrôner son mari et d'épouser son amant. L'abrutissement du mari justifia l'audace de la reine : ayant acquis dans le royaume, par son habileté, l'autorité que son mari avait perdue par ses fureurs, elle le fit enfermer (novembre 1667)^.

Cet événement, qui ne fut une révolution que dans la famille royale, et non dans le royaume de Portugal, n'ayant rien changé aux affaires de l'Europe, ne mérite d'attention que par sa singularité.

La France reçut bientôt après un roi qui descendait du trône d'une autre manière (1688). Jean-Casimir 2, roi de Pologne, renouvela l'exemple de la reine Christine. Fatigué des embarras du gouvernement et voulant vivre heureux, il choisit sa retraite à Paris dans l'abbaye de Saint-Germain, dont il fut abbé, Paris, devenu depuis quelques années le séjour de tous les arts, était une demeure délicieuse pour un roi qui cherchait les douceurs de la société et qui aimait les lettres.

Mais une affaire plus intéressante tenait tous les princes chrétiens attentifs.

Les Turcs, moins formidables à la vérité que du temps des, Mahomet, des Sélim et des Soliman, mais dangereux encore et forts de nos divisions, après avoir bloqué Candie pendant huit années 3, l'assiégeaient régulièrement avec toutes les forces de leur empire. On ne sait s'il était plus étonnant que les Vénitiens se fussent défendus si longtemps, ou que les rois de l'Europe les eussent abandonnés.

Les temps sont bien changés. Autrefois, lorsque l'Europe chrétienne était barbare, un pape, ou même un moine, envoyait des millions de chrétiens combattre les mahométans dans leur empire'*; et maintenant que l'île de Candie, réputée le boulevard de la chrétienté, était inondée de soixante mille

1. « Sa femme, etc. » La reine Marie 1674 abbé de Saint-Germain des Prés de Savoie ayant fait déposer Alfon- et de Saint-Martin de Nevers.

se VI (1667), épousa, avec dispense 3. « Bloqué Candie. » Le blocus

du pape, du vivant de son mari, son dura plus de vingt ans, de 1648 à IGO'J.

beau-frere dom Pedro, qui avait été 4. Toute la politique, au moyen âge,

nommé régent il668|. ayant un caractère religieux , les

2. Il était le second fils de Sigis- croisades étaient la forme adaptée au mond III, roi de Pologne et de Suéde, temps, sous laquelle les Etats chréde la famille des Wasa : il mourut en tiens de lOccident soutenaient leurs

Turcs, les rois chrétiens regardaient cette perle avec indifférence. Quelques galères de Malte et du pape étaient le seul secours qui défendait cette république contre l'empire ottoman. Le sénat de Venise, aussi impuissant que sage, ne pouvait, avec ses soldats mercenaires et des secours si faibles, résister au grand vizir Kiuperlii, bon ministre, meilleur général, maître de l'empire de la Turquie, suivi de troupes formidables, et qui même avait de bons ingénieurs.

Le roi donna inutilement aux autres princes l'exemple de secourir Candie. Ses galères, et les vaisseaux nouvellement construits dans le port de Toulon, y portèrent sept mille hommes commandés par le duc de Beauforl : secours devenu trop faible dans un si grand danger, parce que la générosité française ne fut imitée de personne.

La Feuillade^, simple gentilhomme français, fit une action qui n'avait d'exemple que dans les anciens temps de la chevalerie. Il mena près de trois cents gentilshommes à Candie à ses dépens, quoiqu'il ne fût pas riche. Si quelque autre nation avait fait pour les Vénitiens à proportion delà Feuillade, il est à croire que Candie eût été délivrée. Ce secours ne servit qu'à retarder la prise de quelques jours et à verser du sang inutilement. Le duc de Beaufort périt dans une sortie, et Kiuperli entra enfin par capitulation dans cette ville, qui n'était plus qu'un monceau de ruines (16 septembre 1669).

Les Turcs, dans ce siège, s'étaient montrés supérieurs aux chrétiens, même dans la connaissance de l'art militaire. Les plus gros canons qu'on eût vus encore en Europe furent fondus dans leur camp. Ils firent, pour la première fois, des lignes parallèles dans les tranchées. C'est deux que nous avons pris cet usage ; mais ils ne le tinrent que d'un ingénieur italien. Il est certain que des vainqueurs tels que les Turcs, avec de l'expérience, du courage, des richesses, et cette constance dans le travail qui faisait alors leur caractère, devaient conquérir l'Italie et prendre Rome en bien peu de temps; mais les lâches empereurs qu'ils ont eus depuis, leurs

intérêts en Orient contre les puis- et ne se rendit maître de la ville

sances mahométanes. C'est ce qui fait qu'après un siège non interrompu de

leur grandeur et leur utilité. ving-ueuf mois.

1. « Le grand vizir, etc. ;> Il con- 2. La Feuillade avait figuré à la ba-

■duisit, en 1C67, trente-six mille hom- taille de Saint-Gothard ; il fut fait

mes contre la capitale de Candie, li- maréchal de France en 1675 et mourut

vra sans succès treutc-deux assauts, en 1G91.

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