CHAPITRE X
avoir faites, il connut linipuissance de les garder. Il no s'agissait plus que de savoir en quel endroit les Français voudraient un pont de bateaux, et de s'opposer, si on pouvait, à ce passage. En effet, l'intention du roi était de passer le fleuve sur un pont de ces petits bateaux inventés par Martinet. Des gens du pays informèrent alors le prince de Condé que la sécheresse de la saison avait formé un gué sur un bras du Rhin, auprès d'une vieille tourelle qui sert de bureau de péage^ qu'on nomme Tollhuys , la maison du péage, dans laquelle il y avait dix-sept soldats. Le roi fit sonder ce gué par le comte de Guiche*. Il n'y avait qu'environ vingt pas à nager aa milieu de ce bras de fleuve, selon ce que dit dans ses lettres- Pellisson, témoin oculaire, et ce que m'ont confirmé les habitants. Cet espace n'était rien, parce que plusieurs chevaux de front rompaient le fil de l'eau, très peu rapide. L'abord était aisé : il n'y avait de l'autre côté de l'eau que quatre ou cinq cents cavaliers et deux faibles régiments d'infanterie sans canon. L'artillerie française les foudroyait en flanc. Tandis que la maison du roi et les meilleures troupes de cavalerie passèrent , sans risque , au nombre d'environ quinze mille hommes (12 juin 1672), le prince de Condé les côtoyait dans un bateau de cuivre. A peine quelques cavaliers hollandais entrèrent dans la rivière, pour faire semblant de combattre ; ils s'enfuirent l'instant d'après, devant la multitude qui venait à eux. Leur infanterie mit aussitôt bas les armes et demanda la vie. On ne perdit dans le passage que le comte de Nogent et quelques cavaliers qui, s'étant écartés du gué, se noyèrent; et il n'y aurait eu personne de tué dans cette journée, sans l'imprudence du jeune duc de Longueville. On dit qu'ayant la, tète pleine des fumées du vin, il tira un coup de pistolet sur les ennemis qui demandaient la vie à genoux, en leur criant : Point de quartier pour cette canaille ! Il tua du coup un de leurs officiers. L'infanterie hollandaise désespérée reprit à. 1 instant ses armes et fit une décharge dont le duc de Longueville fut tué 2. Un capitaine de cavalerie nommé Ossembrcek, qui ne s'était point enfui avec les autres, court au prince de Condé qui montait alors à cheval en sortant de la rivière, et lui appuie son pistolet à la tèle. Le prince, par un mouve-
1. Le comte de Guicho, fils du ma- 2. Xevcii de Condé, né à Paris réchal de Gramont, déjà célèbre par le 28 janvier 1C49. ses aventures et son audace.
ment, détourna le coup, qui lui fracassa le poignet. Condé ne reçut jamais que cette blessure dans toutes ses campagnes. Les Français irrités firent main basse sur cette infanterie, qui se mit à fuir de tous côtés. Louis XIV passa sur un pont de bateaux avec l'infanterie, après avoir dirigé lui-même toute la marche.
Tel fut ce passage du Rhin, action éclatante et unique, célébrée alors comme un des grands événements qui dussent occuper la mémoire des hommes. Cet air de grandeur dont le roi relevait toutes ses actions, le bonheur rapide de ses conquêtes, la splendeur de son règne, lidolàtrie de ses courtisans, enfin le goût que le peuple, et surtout les Parisiens, ont pour lexagéralion , joint à l'ignorance de la guerre où l'on est dans l'oisiveté des grandes villes, tout cela fit regarder, à Paris, le passage du Rhin comme un prodige qu'on exagérait encore. L'opinion commune était que toute l'armée avait passé ce fleuve à la nage, en présence d'une armée retranchée, et malgré l'artillerie d'une forteresse imprenable, appelée le Tliolus. Il était très vrai que rien n'était plus imposant pour les ennemis que ce passage, et que s'ils avaient eu un corps de bonnes troupes à l'autre bord, l'entreprise était très périlleuse ^
Dès qu'on eut passé le Rhin, on prit Doesbourg, Zutphen, Arnheim , Xosembourg, ?simègue, Schenk, Bommel , Crèvecœur, etc. Il n'y avait guère d'heures dans la journée où le roi ne reçût la nouvelle de quelque conquête. Un officier nommé Mazel mandait à M. de Turcnne : « Si vous voulez m'cnvoyer cinquante chevaux, je pourrai prendre avec cela deux ou trois places. »
(20 juin 1672.1 Utrecht envoya ses clefs et capitula avec toute la province qui porte son nom. Louis fit son entrée triomphale dans cette ville, menant avec lui son grand aumônier, son confesseur et l'archevêque titulaire d'Utrecht. On rendit avec solennité la grande église aux catholiques. L'archevêque, qui n'en portait que le vain nom, fut pour quelque temps établi dans une dignité réelle. La religion de Louis XIV
1. Lire les vers de Boileau, épi- lent cet épisode, qu'il ne faut ni trop
trc IV. Au roi. Les sculptures des louer ni trop rabaisser. Voir la K-ttre
frères Auguier sur la porte Saiut-De- de Louis XIV adressée à la reine,
nis. élevée par Bloudel. et les poiu- 12 juin 1672, et son mémoire sur cette
tures de Lebrun à Versailles, rappel- campagne.
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faisait des conquêtes comme ses armes. C'était un droit f|u'il acquérait sur la Hollande dans l'esprit des catholiques i.
Les provinces d'Utrecht, d'Over-Yssel, de Gueldre, étaient >-oumises : Amsterdam n'attendait plus que le moment de son esclavage ou de sa ruine. Les juifs qui y sont établis s'empressèrent d'offrir à Gourville, intendant et ami du prince de Condé, deux millions de florins pour se racheter du pillage.
Déjà Naerden, voisine d'Amsterdam, était prise. Quatre cavaliers allant en maraude s'avancèrent jusqu'aux portes de Muiden, où sont les écluses qui peuvent inonder le pays, et qui n'est qu'à une lieue d'Amsterdam. Les magistrats de Muiden, éperdus de frayeur, vinrent présenter leurs clefs à ces quatre soldats; mais enfin, voyant que les troupes no s'avançaient point, ils reprirent leurs clefs et fermèrent les portes. Un instant de diligence eût mis Amsterdam dans les mains du roi. Cette capitale une fois prise, non seulement la république périssait, mais il n'y avait plus de nation hollandaise, et bientôt la terre même de ce pays allait disparaître. Les plus riches familles, les plus ardentes pour la liberté, se préparaient à fuir aux extrémités du monde et à s'embarquer pour l>atavia"2. On lit le dénombrement de tous les vaisseaux qui pouvaient faire ce voyage, et le calcul de ce qu'on pouvait embarquer. On trouva que cinquante mille familles pouvaient «e réfugier dans leur nouvelle patrie. La Hollande n'eût plus existé qu'aux Indes orientales : ses provinces d'Europe, qui n'achètent leur blé qu'avec leurs richesses d'Asie, qui ne vivent que de leur commerce, et, si on l'ose dire, de leur liberté, auraient été presque tout à coup ruinées et dépeuplées. Amsterdam, l'entrepôt et le magasin de l'Europe, où deux cent mille hommes cultivent le commerce et les arts, serait deveiîue bientôt un vaste marais. Toutes les terres voisines demandent des frais immenses et des milliers d'hommes pour élever leurs digues : elles eussent probablement à la fois manqué d'habitants comme de richesses, et auraient été enfin submergées, ne laissant à Louis XIV que la gloire déplorable d'avoir détruit le plus singulier et le plus beau monument de l'industrie humaine.
La désolation de l'État était augmentée par les divisions
1. Le pape Clôment IX folicila 2. Batavia, colonio hollandaise foii- Ldiiis XIV (le sa victoire sur cette ré- déc eu 1019 daus lile de Java et dc'jà ijublique euaemic des monarchies. ilorissante.
ordinaires aux malheureux, qui s'imputent les uns aux autres les calamités publiques. Le grand pensionnaire de Witt ne croyait pouvoir sauver ce qui restait de sa patrie qu'en demandant la paix au vainqueur. Son esprit, à la fois tout républicain et jaloux de son autorité particulière, craignait toujours l'élévation du prince d'Orange, encore plus que les conquêtes du roi de France; il avait fiiit jurer à ce prince même l'observation d'un édit perpétuel, par lequel le prince était exclu de la charge de stathouder. L'honneur, l'autorité, l'esprit de parti, l'intérêt, lièrent de AVitt à ce serment. Il aimait mieux voir sa république subjuguée par un roi vainqueur, que soumise à un stathouder.
Le prince d'Orange de son côté, plus ambitieux que de ^"N itt, aussi attaché à sa patrie, plus patient dans les malheurs publics, attendant tout du temps et de l'opiniâtreté de sa constance, briguait le stathoudérat, et s'opposait à la paix avec la même ardeur. Les Etats résolurent qu'on demanderait la paix malgré le prince ; mais le prince fut élevé au stathoudérat malgré les de Witt^.
Quatre députés vinrent au camp du roi implorer sa clémence au nom d'une république qui, six mois auparavant,, se croyait l'arbitre des rois 2. Les députés ne furent point reçus des ministres de Louis XIY avec cette politesse française qui mêle la douceur de la civilité aux rigueurs mêmes du gouvernement. Louvois, dur et altier, né pour bien servir plutôt que pour faire aimer son maître, reçut les suppliants avec hauteur, et même avec l'insulte de la raillerie. On les obligea de revenir plusieurs fois. Enfin le roi leur fit déclarer ses volontés. Il voulait que les Etats lui cédassent tout ce qu'ils avaient au delà du Rhin, Nimègue , des villes et des forts dans le sein de leur pays ; qu'on lui payât vingt millions ; que les Français fussent les maîtres de tous les grands chemins de la Hollande, par terre et par eau, sans qu'ils payassent jamais aucun droit; que la religion catholique fût partout rétablie; que la république lui envoyât tous les ans une ambassade extraordinaire, avec une médaille d'or sur laquelle il fût gravé qu'ils tenaient leur liberté de Louis XIV ; enfin qu'à ces satisfactions ils joignissent celle qu'ils devaient
1 . Voir Jean de Witt, vingt années de 2. La tlûpntation arriva au camp,pr<>s république parlementaire, par M. Au- deDocshourjr, It' 22 juin 1672 : elle avait touin Lcfevrc-Poutalis. à sa tète le Uls de lillustrc Grotius.