‹ Siècle de Louis XIVChapitre 88 sur 266 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

d'une sévérité qui parut mémo trop grande. Le prince d'Orange, qui n'avait eu pour opposer à ces conquêtes rapides que des otUcicrs sans émulation et des soldats sans courage, les avait formés à force de rigueurs, en faisant passer par la main du bourreau ceux qui avaient abandonne leur poste. Le roi employa aussi les châtiments la première fois qu'il perdit une place. Un très brave officier, nommé Du-Pas, rendit ZS'aerden au prince d'Orange (ii septembre J673). Il ne tint à la vérité que quatre jours ; mais il ne remit sa ville qu'après mi combat de cinq heures, donné sur de mauvais ouvrages, i pour éviter un assaut général, qu'une garnison faible et 1 obutée n'aurait point soutenu. Le roi, irrité du premier affront que recevaient ses armes, fit condamner Du-Pas à être traîné dans Utrecht, une pelle ù la main, et son épée fut rompue : ignominie inutile pour les officiers français, qui sont assez sensibles à la gloire pour qu'on ne les gouverne point par la crainte de la honte. Il faut savoir qu'à la vérité les provisions ^ des commandants des places les obligent à soutenir trois assauts ; mais ce sont de ces lois qui ne sont jamais exécutées. Du-Pas se fit tuer, un an après, au siège <le la petite ville de Grave, où il servit volontaire. Son courage et sa mort durent laisser des regrets au marquis de Louvois, qui l'avait fait punir si durement. La puissance souveraine peut maltraiter un brave homme, mais non pas le déshonorer.

Les soins du roi, le génie de Yauban, la vigilance sévère de Louvois, l'expérience et le grand art de Turenne, l'active intrépidité du prince de Condé, tout cela ne put réparer la faute qu'on avait faite de garder trop de places , d'affaiblir l'armée et de manquer Amsterdan.

Le prince de Condé voulut en vain percer dans le cœur de la Hollande inondée. Turenne ne put ni mettre obstacle à la jonction de Montecuculli et du prince d'Orange, ni empêcher le prince d'Orange de prendre Bonn 2. L'évêque de Munster, qui avait juré la ruine des Etats-Généraux, fut attaqué luimême par les Hollandais.

1. « Les proA-isions », nom donné 2. Turonno n'avait pas assez de

aux lettres royales conférant un ein- forces pour défendre Bonn ; il eut à

ploi civil ou militaire. On dirait au- cette occasion une vive altercation

jourd'hui « instructions ». Voir la avec Louvois ; voir sa lettre du 9 jan-

littre de Louvois à Turenne sur ce vier au roi. lait i21 septembre 1673).

lie SIECLE DE LOUIS XIV

Le parlement crAnglolcrre força son roi d'entrer sérieusement dans des négociations de paix, et de cesser d'être l'instrument mercenaire de la grandeur de la France. Alors il fallut abandonner les trois provinces hollandaises avec autant de promptitude qu'on les avait conquises. Ce ne fut pas sans les avoir rançonnées : l'intendant Robert tira de la seule province d L'trecht, en un an, seize cent soixante et huit mille florins. On était si pressé d'évacuer un pays conquis avec tant de rapidité, que vingt-huit mille prisonniers hollandais furent rendus pour un écu par soldat. L'arc de triomphe de la porte Saint-Denis et les autres monuments de la conquête étaient à peine achevés, que la conquête était déjà abandonnée. Les Hollandais, dans le cours de cette invasion, eurent la gloire de disputer l'empire de la mer, et l'adresse de transporter sur terre le théâtre de la guerre hors de leur pays. Louis XIY passa dans 1 Europe pour avoir joui avec trop de précipitation et trop de fierté de l'éclat d'un triomphe passager. Le fruit de cette entreprise fut d'avoir une guerre sanglante à soutenir contre 1 Espagne, l'Empire et la Hollande réunis, d'être abandonné de l'Angleterre et enfin de Munster, de Cologne même, et de laisser dans les pays qu'il avait envahis et quittés plus de haine que d'admiration pour lui.

Le roi tint seul contre tous les ennemis qu'il s'était faits. La prévoyance de son gouvernement et la force de son Etat parurent bien davantage encore lorsqu'il fallut se défendre contre tant de puissances liguées et contre de grands généraux, que quand il avait pris, en voyageant, la Flandre française, la Franche-Comté et la moitié de la Hollande, sur des ennemis sans défense.

On vit surtout quel avantage un roi absolu dont les finances sont bien administrées a sur les autres rois. H fournit à la fois une armée d'environ vingt-trois mille hommes à Turenne contre les Impériaux, une de quarante'mille à Condé contre le prince d'Orange : un corps de troupes était sur la frontière du Roussillon ; une flotte chargée de soldats alla porter la guerre aux Espagnols jusque dans Messine ; lui-même marcha pour se rendre maître une seconde fois de la Franche- Comté. Il se défendait et il attaquait partout en' même temps.

D'abord, dans sa nouvelle entreprise sur la Franche-Comté, la supériorité de son gouvernement parut tout entière. Il s'agissait de mettre dans son parti, ou du moins d'endormir les

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