CHAPITRE XIII 13Î
Tant de villes prises *, tant de combats gagnés en Flandre cl en Allemagne, n'étaient pas les seuls succès de Louis XIV dans celte guerre. Le comte de Schomberg^ et le maréchal do Navailles battaient les Espagnols dans le Lampourdan, au pied des Pyrénées, On les attaquait jusque dans la Sicile.
La Sicile, depuis le temps des tyrans de Syracuse, sous lesquels au moins elle avait été comptée pour quelque chose dans le monde, a toujours été subjuguée par des étrangers asservie successivement aux Romains, aux Vandales, aux Arabes, aux Normands, sous le vasselage des papes, aux Français, aux Allemands, aux Espagnols; haïssant presque toujours ses maîtres , se révoltant contre eux , sans faire de véritables efforts dignes de la liberté, et excitant continuellement des séditions pour changer de chaînes.
Les magistrats de Messine venaient d'allumer une guerre civile contre leurs gouverneurs, et d'appeler la France à leur secours. Une flotte espagnole bloquait leur port. Ils étaient réduits aux extrémités de la famine.
D'abord le chevalier de Valbelle vint avec quelques frégates à travers la flotte espagnole. Il apporte à Messine des vivres, des armes et des soldats. Ensuite le duc de Vivonne arrive avec sept vaisseaux de guerre de soixante pièces de canon, deux de quatre-vingts, et plusieurs brûlots ; il bat la flotte ennemie (9 février 1675), et entre victorieux dans Messine 3.
L'Espagne est obligée d'implorer, pour la défense de la Sicile, les Hollandais ses anciens ennemis, qu'on regardait toujours comme les maîtres de la mer. Ruyter vient à son se-
çais, il faut signaler un revers: Phi- que je sentais quelque plaisir dassiê-
lipsbourg, assiégé par Charles V de ger des places que les plus grands
Lorraine, tomba en son pouvoir. Cette capitaines de notre siècle n'avaient
forteresse nous ouvrait depuis trente- osé regarder, ou devant lesquelles ils
deux ans l'entrée de l'Allemagne. La avaient été malheureux, » etc., ctc
prise de Fribourg, en 1G77, compensa (Œuvres de Louis XIV, t. IV.)
cette perte. 2. Schombcrg, maréchal en 1675,
1. L'importance de ces villes, les protestant zélé, quitta la France à
travaux de défense qui les protc- la révocation de ledit de Nantes.,
geaient, l'énergique résistance que Navailles , mai'échal en 1G75, mort
leurs habitants, animés par la hciine en 1684.
contre la France , opposèrent à ses .3. Louis XIV avait l'intention de
armes, rendent la rapidité de cette rétablir l'ancien royaume de Sicile,
conquête plus glorieuse que les pré- en mettant à sa tète un prince de son
cédentes. Aussi comprend -on l'or- sang. — Le duc de Vivonne , frère de
gueil qui perce dans le récit que madame de Montespau, maréchal eu
Louis XIV nous en a laissé : o J'avoue 1G75, mort en 1638.
cours du fond du Zuiderzéc, passe le détroit, et joint à vingt vaisseaux espagnols vingt-trois grands vaisseaux de guerre.
Alors les Français, qui, joints avec les Anglais, n'avaient pu battre les flottes de Hollande, l'emportèrent seuls sur les Hollandais et les Espagnols réunis. — (8 janvier 1676.) Le duc do Vivonne, obligé de rester dans Messine pour contenir le peuple, déjà mécontent de ses défenseurs, laissa donner cette bataille par Duquesne*, lieutenant général des armées navales, homme aussi singulier que Ruyter, parvenu comme lui au commandement par son seul mérite, mais n'ayant encore jamais commandé d'armée navale, et plus signalé jusqu'à ce moment dans l'art d'un armateur que dans celui d'un général. Mais quiconque a le génie de sou art et du commandement passe bien vite et sans effort du petit au grand. Duquesne se montra grand général de mer contre Ruyter. C'était l'être que de remporter sur ce Hollandais un faible avantage. Il livra encore une seconde bataille navale aux deux flottes ennemies près d'Agouste (12 mars 1676). Ruyter, blessé dans cette bataille, y termina sa glorieuse vie. C'est un des hommes dont la mémoire est encore dans la plus grande vénération en Hollande. Il avait commencé par être valet et mousse de vaisseau ; il n'en fut que plus respectable. Le nom des princes de Nassau n'est pas au-dessus du sien. Le conseil d Espagne lui donna le titre et les patentes de duc, dignité étrangère et frivole pour un républicain. Ces patentes ne vinrent qu'après sa mort. Les enfants de Ruyter, dignes de leur père, refusèrent ce titre si brigué dans nos monarchies, mais qui n'est pas préférable au nom de bon citoyen.
Louis XIY eut assez de grandeur d'àme pour être affligé de sa mort ^. On lui représenta qu'il était défait d'un ennemi dangereux. Il répondit qu'o/i ne poinait s'empêcher d'être sensible à la mort d'un irrand homme.
1. n Duquesne » (Abraham), né en son enfance; c'est ce qui en faisait ua
Normandie en 1620, dune fiimille no- homme aussi singulier, c"est-à-dire
ble et calviniste. Sou pcre était capi- hors ligne, que Kuyter. taine de vaisseau. Il prit dabord du
service dans la marine suédoise, qtiil 2. On lit dans Basnago que Louis XIV
quitta en 1647. Il mourut en 16S8. à ordonna que si le navire qui rappor-
lage de soixante-dix-huit ans, laissant tait tu Hollande les restes du grand
quatre lils qui se sont tous distingues, homme passait en vue des ports
Il avait beaucoup travaillé à lorgani- français, non seulement on eût à le
sation de la marine sous Colbert. mais respecter, mais à rendre les honneurs
il n'avait cessé de combattre depuis luililaii'es au corps de Kuyter.