‹ Siècles de Louis XIV, et de Louis XV (volume 2)Chapitre 3 sur 41 · CHAPITRE XXXI V · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI V

Les Français malbeu.-eux daus les quatre parties du monde. Désastres du gouverneur Dnphix- Supplice du général Lalli.

Ija Frauce alors semblait plus épuisée d'iiommes

et d'argent dans son union avec l'Autriche, qtr'elle n'avait paru l'être dans deux cents an* de guerre contre elle. C'est ainsi que sons Louis XIV il en avait conté pour secourir l'Espagne plus qu'on n'avait prodigué pour' la combattre depuis Louis XII. Les ressources de la France ont fermé ses plaies; mais elles n'ont pu réparer encore celles qu'elle a reçues en Asie, en Afrique, et en Amérique.

Elle parut d'abord triomphante en Asie. La compagnie des Indes était devenue conquérante ponr son malheur. L'empire de l'Inde , depuis l'irruption de Sha-Nadir , n'était plus qu'une anarchie: les soubabs, qui sont des vice-rois, on plutôt des rois tributaires, achetaient leurs rojanmes à la Porte du grand padisha mogol, et revendaient leurs provinces à des nababs, qui cédaient à prix d'argent lies districts à des raias ; souvent les ministres du mogol ayant donné une patente de roi , donnaient la même patente à qui en payait davantage : soubab, nabab, raia, eu usaient de même; chacun soutenait

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par î?s armes un droit chf'rciiient aclierë. Les ÎNIarattes se déciaraieiit pour celui qui les parait le mieux, et pillaient auils et ennemis. Deux bataillons français ou anglais pouvaient battre ces multitudes indisciplinées, qui n'avaient nul art, et qui même, anx. INlarattes près, manquaient de courage. Les pins faibles imploraient donc, ponr être souverains dans l'Inde , la protection des marchands venus de France et d'Angleterre qui pouvaient leur fournir quelques soldats et quelques officiers d'Knrnpe. C'est dans ces occasions qnun simple capiitaine pouvait qnçlqnefois faire une plus grande fortune daîis ces pavs qn'auctin général parmi nous.

Pendant que les princes de la p.'esqu'isle se battaient entre eux, ou a vn que ces marchands anglais el français se battaient aussi, parccque leurs rois éîaiïïîil ennemis eu Europe.

Après la paLx de 174^1 le gouverneur Dupk-ix CDuserva le peu de troupes qu'il avait, tant les soldats d'Europe, qn'on appelle blancs, que les noirs des isles transplantés dans llnde, et les cipayes et pions indiens.

LJn des sous-tyraus de ces contrées, no»nnié Chaiidasacb, aveuluiier arabe, ne dans le désert qui est au snd-est de .lérnsalcra, tratisplaiité dans rr.ide pour y faire fortune, était devenu gendre du nabab d'Arcate. Cet Arabe assassina son beaupere, sou Irere, et sou neveu. Ayi\ut éprouvé des revers peu jiroportibnnés à ses crimes, il eut recours au gouverneur Dnpleix ponr obtenir la nababie d'Aïc;"!.-. ilii:i .li'oi-nd P.M>dic>i':\ Dujileix

lui prêta d'abord secrèteaient dix milJe lonis d'or, qui, joints aux débris de )a fortune de ce scélérat, lui valurent celte vice-royauté d'Arcate. Son argent et ses intrigues lui obtinrent le diplôme de ce vice-roi d'Arcate. Dès qu'il en est en poscssion, Duplcix lui prête des troupes : il combat avec ces troupes réunies aux siennes le véritable vice - roi d Arcate ; c'était ce même Ana verdi-kan, âgé de cent sept ans , dont nous avons déjà parlé , qui fut assassine à la tète de son armée.

Le vainqueur Chandasaeb , devenu possesseur des trésors du mort, distribua la valeur de deux cent mille francs aux soldats de Pondiciieiy , combla les officiers de présents , et fit ensuite une donation de trente-cinq aidées à la compagnie des Indes. Aidée signifie village; c'est encore le terme dont on se sert en Lspagne depuis Tiavasion des Arabes, qui dominèrent également dans l'Espagne et daus i'iude , et dont la langue a laissé des traces dans plus de cent ijrovinccs.

Ce .succès éveilla les Anglais : ils prirent aussitôt le parti de la famille vaincue. Il y eut deux nababs; et comme le soubab ot^ roi de Décan était lié avec le gouverneur de Pondichery , un autre roi, son compétiteur, s'unit avec les Anglais. Voilà donc encore une guerre sanglante allumée entre les comptoirs de l'rance et d'Angleterre sur les côtes de Coroniandel , pendant que l'Europe jouissait de la paix. On consumait de pai»t et d'autre dans cette guerre tous les fonds destinés an commerce ; et chacun espérait se dédommager sur lei trésors des princes indiens.

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On montra des deux côtés un grand courage. MM. d"Aiiteuil, de Bussi,Lass, et beaucoup d'au- * très, se signalèrent par des actions qui auraient eu de l'éclat dans les armées du maréchal de Saxe. Il y eut sur-tout un exploit aussi surprenant quil est indubitable; c'est qu'un officier, nfininié M. de la Touche , suivi de trois cents Français, entouré d'une armée de quatre-vingt mille hommes qui menaçait Pondichery , pénétra la nuit dans leur camp, tua douze cents ennemis sans perdre plus de deux soldats , jeta l'épouvante dans celte grande armée , et la dispersa tout entière. C'était une joarnée supérieure à celle des trois cents Spartiates au pas des Thermopyles, puisque ces Spartiates y périrent, et que Iç-s Français furent vainqueurs : mais nous ne savons peut-t-tre pas célébrer assez ce qjii mérite de l'être, et la multitude innombrable de nos combats en étouffe la gloire.

Le roi protégé par les l'rancais s'appelait Monzal'ersingue; il était neveu du roi favorisé par les A'iglais. L'oiicle avait fait le neveu prisonnier, et cependant il ne l'avait point encore mis à mort, malgré les usages de la famille; il le traînait chargé de fers à la suite de ses armées, avec une partie de ses trésors. Le gouverneur Dupleix négocia si bien avec les officiers de l'armée ennemie , que dans uu second combat le vainqueur de Mouza- F'ersingue fiK assassiné. Le captif fut roi, et les trésors de son ennemi furent sa conquête. H y avait dans le ciimp dix-s pi millions d'argent complaut: Mouza-Ferzingus en promit la plus grande p.; tic à l;i c iupa^;iie <liS ludes; la petite armée

française partagea donze cent mille francs : toas les officiers fuient mieux récompensés qu'ils ne l'auraierit été d'aucune puissance de l'Enrope.

DnpleLs reçut Mouza - Ferzin^e dans Pondi- 'chery comme un grand roi fait les honneurs de sa cour à un monarque voisin. Le nouveau sonbab, qui lui devait sa couronne, donna à son protecteur quatre-vingts aidées, une pension de deux cent quarante mille livres pour lui, autant pour madame Dupleix, une de quarante mille écns pour une fille de madame Dupleix du premier lit. Cliandasaeb, bienfaiteur et protégé, fut nommé vice-roi d'Arcate. La pompe de Dupleix égalait au moins celle des deux princes. Il alla au-devant d'eux, porté dans un palauqnin , escorté de cinq cents gardes, précédés d'une mr.siqne guerrière, et suivis d'éléphants armés.

Après la mort de son protégé Mouza-Ferzingue , tué daus nue sédition de ses troupes, il nomma encore un autre roi, et il en reçut quatre petites provinces en don pou;- la compagnie. On lui disait de toutes parts qu'il ferait trembler le grand mogol avant un an. Il était souverain en effet; car avant acheté une patente de vice-roi de Carnate à la chancellerie du grand mogol même pour la somme modique de deux cent quarante mille livres, il se trouvait égal à sa créature Chandasaeb , et très supérieur par sou crédit. Marquis en France, et décoré du grand cordon de Saint-Louis, ces faibles honneurs étalent fort peu de chose en comparaison de ses dignités et de son pouvoir dans l'Inde. J'ai tu des lettres où sa femme était traitée de reine.

Tant de succès et de gloire éblouirent alors les veux de la compagnie, des actionnaires, et iu»me du ministère : la chaleur de l'enthonsiasme fut presque aussi grande que daus les commeuceiueuts du système ; et les espérances étaient bien autrement fondées, car il paraissait que les seules terres concédées à la compagnie rapportaient environ trente -neuf millions annuels; on vendait , année commune, pour vingt millions d'effets en France au port de l'orient; il semblait que la compagnie dût compter sur cinquante millions par année tous frais faits. Il n'y a point de souverain en Europe, ni peut-être sur la terre, qui ait uu tel revenu quand toutes les charges sont acquittées.

L'excès même de cette richesse devait la rendre suspecte : aussi toutes ces grandeurs et toutes ces prospérités s'évanouireut comme un songe; et la France, pour la seconde fois, s'apperçut qu'alla n'avait été opulente qu'en chimères.

Le marquis Dupleix voulut faire assiéger la caiiitale du Maduré , dans le voisinage d'Arcate ; les Anglais y envoyèrent du secours. Les ofliciers lui représentèrent l'impossibilité de l'entreprise ; il s'y obstina; et ayant donné des ordres plutôt en roi qui veut être obéi qu'en homme chargé du maintien de la compagnie, il arriva que les as.siégeauts furent vaincus par les assiégés; la moitié de son armée fut tuée, l'autre captive: les dépenses immenses prodiguées pour ces conquêtes furent perdues ; et son protégé, Chaiidusaeb, ayaut été pris daus cette déroule, eut la tête tranchée. Ce fut le fameux lord Clive qui eut la part priucÉpalc

à la victoire; c'est par là qu'il commença sa glo;r rieuse carrière , qui a valu depuis à la compagnie anglaise presque tout le Bengale. Il acquit et conserva la grandeur et les richesses que Dupleix avait entrevues.- Enfin de2)uis ce jour la compagnie française tomba dans la plus triste décadence.

Dnpleix fut rappelé eu i7.)3. A celui qui avait joué le rôle d'un grand roi on donna un successeur qui n'agit qu'en bon marchand. Dupleix fut réduit à disputer à Paris 1rs tristes restes de sa fortune contre la compagnie des Indes , et à solliciter des audiences dans l'antichambre de ses juges: il en mourut bientôt de chagrin. IMais Pondichery était réservé à de plus grands malheurs.

La guerre funeste de 1756 ayant éclaté en Europe, le ministère français craignant avec trop juste raison pour Pondichery el pour tous les établissements de l'Inde, y envoya le lieutenant-général comte de Lalli. C'était un Irlandais de ces familles qui se transplantèrent en France avec celle de l'infortuné .Jacques II: il s'était si fort distingué à la bataille de Fontcnoi , on il avait pris de sa maia plusieurs officiers anglais, que le r/ii le fit colonel sur le champ de bataille. C'était lui qui avait formé le plan plus audacieu:!(; que praticable de débarquer eu Angleterre avec dix mille hommes , lorsque le prince Charles Edouard y disputait la couronne. Sa haine contre les Anglais et son courage le firent choisir do préférence pour aller les combattre sur les côtes de Coromandel : mais malheureusement il ne joignait pas à sa valeur la prudence , la mode»

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ration, la patience, nécessaires dans une commission si épineuse.

Il s'était figuré qu'Arcate était encore le pays de la richesse, que Poucliclieiy était bien pourvu de tout, qu'il serait parfaitement secondé de la compagnie et des troupes , et sur-tout de son anciea régiment irlandais, qu'il menait avec lui. Il fut trompé dans toutes ses espérances; point d'argent dans les caisses, peu de munitions de toute espèce, des noirs et des cipayes pour armée, <les particuliers riches, et la colonie pauvre ; nulle suhordinaiion. Ces objets l'irritèrent et allumèrent en laî cette mauA-aise humeur, qui sied si mal à un chef, et qui nuit toujours aux affaires. S'il avait ménagé le conseil, s'il avait caressé les principaux officiers, il aurait pu se procurer des secours d'argent, établir l'union, et mettre en sûreté Pondichery.

La direction de la compagnie des Indes l'avait conjuré à son départ « de réformer les ahns sans « nombre',' la prodigalité outrée, et le grand désor- « dre qui absorbait tous les revenus ». Il se prévalut trop de cette prière, et se fît des ennemis de tous ceux qui lui devaieut obéir.

Malgré le triste aspect sous lequel il envisageait tous les objets, il eut d'abord des succès heureux : il prit aux Anglais le fort Saiut-David, à quelques lieues de Pondichery , et on rasa les murs. Si l'on veut ))ien connaitre la source de sa catastrophe si iutéressaute pour tout le militaire, il faut lire la lettre qu'il écrivit du camp devant Sainl-David à Duval Leyrit, qui était gouverneur de la ville de Pondichery pour la compagnie.

DE LOUIS XV. il

« Cette lettre, monsieur, sera iiu secret éternel tt entre vous et moi, si vous me fournissez les moyens « de terminer mon entreprise. Je vous ai laissé ' cent mille livres de mon argent pour vous aider «à subvenir aux frais qu'elle exige; je nai pas « trouvé en arrivant la ressource de cent sons dans « votre bourse ni dans celle de tout votre conseil. ■< Vous m'avez refusé les uns et les autres d'y em-^ " plover votre crédit ; je vous crois ccpendaut tons 1 plus redevables à la comjjagnie r.ue moi , qui n'ai « malheureusement l'honneur de la connaître que « pour y avoir perdu la moitié de mou bien en « 1720. Si vous continuez à me laisser manquer « de tout , et exposé à faire face à un raéconten- « tement général , nou seulement j'instruirai le roi M et la compagnie du beau zèle que ses employés " témoignent ici pour leur service , mais je pren- ■1 drai des mesures eflîcaces pour ne pas dépendre, 'I dans le court séjour que je désire faire dans ce •< pavs, de l'esprit de parti et des motifs personnels '< dont je vois que chaque membre parait occupé, « au risque total de la compagnie. >'

Une telle lettre ne devait ni lui faire des ami^* ni lui procurer de l'argent. Il ne fut pas concussionnaire, mais il montra indiscrètement une telle euvie contre tous ceux qui s'étaient enrichis, que la haine publiquç en augmenta; toutes les opérations de la guerre en soulfrireut. .le trouve dans un journal de l'Inde, lait par un oflicier principal, ces propres paroles : « Il ne parle que de chaînes et !t de cachots, sans avoir égard à la distinction et « à l'âge des personnes. Il vient de traiier'ainsi 5. 4.

«■ M. fie jMoracin lui-même. M. de Lalli se plaint «de tout le monde, et tout le monde se plaint i< de lui : il a dit à M. le comte de. ... .Te sens " qu'on me déteste, et qu'on voudrait me voir bien «loin: je vous engage ma parole d'honneur, et « je vous la donnerai par écrit, que si M. de Leyrit f veut me donner cinq cent mille francs , je me •< démets de ma charge, et je passe en France sur « la frégate. >•

Le journal dit ensuite : « On est aujourd'hui à « Pondichery dans le plus grand embarras; oti n'y « a pas pu ramasser cent mille roupies : les soldats

0 menacent hautement de passer en corps chez l'en- « nemi. >>

JMalgré cette horrible confusion il eut le courage daller assiéger iMadrass, et s'emparu d'abord de toute la ville noire: mais ce fut préeiséme:;t ce qui l'empêcha de réussir devant la ville haute, qui est le fort Saint-George. Il écrivait de sou camp devant ce fort, le 1 1 févrisr i 7.'îi9: « Si nous mau- « quons Miîdrass, comme je le crois, la principale X raison à laquelle il faudra l'attribuer est le pillage •< de quinze luillious au moins, tant de dévasté que •. de répandu dans le Sfddat , et, j'ai honte de If t dire, dans l'onicier, qui n'a pas craint de se servir

1 de mon nom en s'emparaiit des cipayes chelingi^es n et antres, pour l'aire passer à Poudicliery un butin , « que- vous auriez Jù l'aire arrêter, vu son énorme' « quantité. >■

J'ai le journal d'un oflicicr-général que j'ai déjà cité ; l'auteur n'est pas l'ami du comte de Lalli, il »'en liiut beaucoup ; son tcaioigaage u'«a est que

plus rcccvable quand il attesfe les nièmes grieTs qui faisaient le désespoir de Lalli. Voici notamment comme il s'exprime :

'< Le oillage immense que les troupes avaient fait ■ dans la ville noire avait mis parjni elles l'abondance ; de grands magasins de liqueurs fortes y " entretenaient l'ivrognerie et tous les maux dont « elle est le germe : c'est une situation qu'il faut " avoir vue. Les travaux , les gardes de la tran* B chée, étaient faits par des hommes ivres. Le régi- « ment de Lorraine fut seul exempt de cette con- .'«tagion; mais les autres corps s'y distinguèrent; n le régiment de Lalli se surpassa. De là les scènes « les plus honteuses et les plus destructives de la « subordination et de la discipline : ou a vu des n ofliciers se colleter avec des soldats , et mille «autres actions infâmes, dont le détail renfermé « dans les bornes de la vérité la plus exacte paraî- « trait une exagération monstrueuse. »

Le comte de Lalli écrivait avec encore plus de désespoir cette lettre fuueste : « L'enfer m'a vomi « dans ce pays d'iniquités , et j'attends , comme .1 o- • nas , la baleine qui me recevra daus son ventre. » Dans un tel désordre rien ne pouvait réussir. On leva le siège après avoir perdu une partie de l'armée. Les autres entreprises furent encore plus malheureuses sur terre et sur mer. Les troupes se révoltent , on les appaise à peine. Le général les mené dans la province dArcate pour reprendre la forteresse de VandaA'achi : les Anglais s'en étaient emparés après deux tentatives inutiles , dans Lune desquelles ils avaient été complètement battus par

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le chevalier de Geogeghau. Lalli osa les attaquer avec des forces inférieures: il les eût vaincus s'il eût été secondé ; mais il ne remporta de cette expédition que l'honneur d'avoir donné une nouvelle preuve de ce courage opiniâtre qui faisait sou caractère.

Après bien d'autres pertes il fallut enfin se retirer dans Pondichery. lîne escadre de seize vaisseaux anglais obligea l'escadre française envoyée au secours de la colonie de quitter la rade de Pondichery, après une bataille indécise pour se radouber dans l'isle de Ronrbon.

11 y avait dans la ville soixante mille habitants noirs, et cinq à six cents familles d'Europe, avec très peu de vivres. Le géuéral proposa d'abord de faire sortir les noirs qui affamaient Pondichery: mais comment chasser soixante mille hommes.' le conseil n'osa l'entreprendre. Le géuéral ayant ré» solu de soutenir le siège jusqu'à l'extrémité , et ayant publié un ban par lequel il était défendu sous peine de mort de parler de se rendre, fut forcé d'ordonner une recherche rigoureuse des provisions daus toutes les maisons de la ville : elle fut faite sans ménagement jusque chez l'intendant, chez tout le conseil, et les principaux officiers. Cette démarche acheva d'irriter tous les esprits déjà trop aliénés. On ne savait que trop avec quel mépris et quelle dureté il avait traité tout le conseil ; il avait dit publiquement dans une de ses expéditions : u .le ne veux pas attendre plu* «long -temps l'arrivée des munitions qu'on m'a «promises; j'y atlclkrai , s'il le faut, le gouver-

« iieui- Lerrit et tous les conseillers ». Ce gonvernear LeTiit montrait aux ofliciers une lettre adressée depuis long-temps à lui-même, dans laquelle étaient ces propres paroles : «.Tirais plutôt comman- « der les Cafres que de rester dans cette Sodorae, « qu'il n'est pas posssible que le feu des Anglais <t ne détruise tôt ou tard au défaut de celui da « ciel. »

Ainsi , par ses plaintes et ses emportements , Lalli s'était fait autant d'ennemis qu'il y avait d'officiers et d'habitants dans Pondichery ; on lai rendait outrage pour outrage; on affichait à sa porte des placards plus insultants encore que ses lettres et ses discours. Il en fut tellement ému que sa tête en parut quelque temps dérangée : la colère et l'inquiétude produisent souvent ce triste effet. Uir fils du nabab Chandasaeb était alors réfugié dans Pondichery auprès de sa raere : un officier débarqiré depuis peu avec la flotte française qui s'en était retournée, homme aussi impartial que vcridique , ra])porte que cet Indien ayant vu sou- ■\ eut sur son lit le général français absolument nu , chantant la messe et les psaumes, demanda sérieusement à un officier fort connu si c'était i'usage eu I''rance que le roi choisît un foa pour son grandvisir. L'officier étonné lui dit : Pourquoi me faitesvous une question aussi étrange? C'est, répliqua l'Indien , parceque votre grand-visir nous a envoyé un fou jiour rétablir les affaires de l'Iude. . Déjà les Anglais bloquaient Pondichery paf terre «•t par mer. Le général n'avait plus d'autre ressource que de traiter avec les Marattes, qui l'avaient

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battu. Ils lui promirent un secours de dix-huit luille hommes; mais sentaat qu'où n'avait point d'argent à leur donner, aucun Maratte ne parut: on fut obligé de se rendre. Le conseil de Poudichery somma le comte de Lalli de capituler. II as'sembla un conseil de gnerre : les ofliciers de ce conseil conclurent à se rendre prisonniers de guerre suivant les cartels établis ; mais le général Coote voulut avoir Ja ville à discrétion. Les ("'raucais avaient démoli Saint-David : les Anglais étaient en droit de faire un désert de PondJchery. Le comte de L.illi eut beau réclamer le cartel de vive voix et par écrit ; on périssait de faim dans la ville : elle fut livrée an.x vainqueurs, qui bientôt après rasèrent les fortifications, les murailles, les magasins, tous les principaux logements.

Daas le temps même que les Anglais entraient dans la ville les vaincus s'accablaient réciproquement de reproches et d'injures. Les habitants voulurent tuer leur géaéral: le commandant anglais fat oblige de lui donner une garde ; on le transporta malade sur un palanquin. Il avait deux pistolets dans les mains, et il en nieuaçoit les séditieux: ces furieux, respectant la garde anglaise, coururent à un Cf)uimissaire-des-guerres, intendant de l'armée, ancien officier, chevalier de Saint-Louis (i). Il met ré2)é;> à la main ; un des plus échauffés s'avance à lui, en est blessé, et le tue.

Tel fut le sort déplorable de Pondichery, dont les habitants se firent plus de mal (ju'ils n'en reeu-

(i) Il i'apinlait du Bois.

rent des vainqueurs. On traus])orta le général et plus de deux mille prisonniers en Anf^leteire : dans ce long et pénible voyage ils s'accusaient encordes uns les autres de leurs coiiiniuns malheurs.

A peine arrivés à Londres ils écrivirent contre Lalli et contre le très petit nombre de ceux qui lui avaient été attachés ; Lalli et les siens écrivaient contre le conseil , les officiers, et les habitants. Il était si persuadé fju'ils étaient tous repréhensibles et que lui seul avait raison, qu'il vint à Fontainebleau, tout prisonnier qu'il était encore des Anglais, et qu'il offrit de se rendre à la Bastille. On le prit au mot. Dès qu'il fut enfermé la foule de ses ennemis que la compassion devait diminuer, augmenta. Il fut quinze mois en prison sans qu'on l'interrogeât.

En 1764 il mourut à Paris un jésuite, nommé Lavaur, long-temps employé dans ces missions des Indes, où l'on s'occupe des affaires profanes sous le prétexte des spirituelles, et où l'on a souvent gagné plus d'argent que d'ames : ce jésuite demandait aa ministère une pension de quatre cents livres pour aller faire son salut dans le Périgord, sa patrie; et l'on trouva dans sa cassette environ onze ccuts mille livres d'effets, soit en billets, soit en or ou en diamants. C'est ce qu'on avait vu depuis pcn à Naples à la mort du fameux jésuite Peppe, qu'on fut prés de canoniser. On ne canonisa point Lavaur , mais on séquestra ses trésors. Il y avait dans cette cassette un long mémoire détaillé contre Lalli , dans leqnel il était accusé de péculat et de lese-majesté. Les écrits des jésuites avaient alors aussi peu de crédit que leurs personnes proscrites par toute la France ;

mais ce mémoire parut tellenieiit circonstanclc, et les euucinis de Lalli le firent tant valoir, qu'il servit •de témoiguage contre lui.

L'accusé fut d'abord traduit au châtelet, et biiutôt au parlement : le procès fut instruit peudaut deux années. De trahison il n'y en avait point, puisque s'il eût été d'intelligence avec les Anglais, s'il leur eût vendu Pondichery, il serait resté parmi eux : les Anglais d'ailleurs ne sont pas absurdes ; et c'eût été l'être que d'acheter une place affamée qu'ils étaient sûrs de prendre, étant maîtres de la terre et de la mer. De péculat il n'y eu avait pas davantage, puisqu'il ne fut jamais chargé ni de l'argent du roi, ni de celui de la compagnie; mais des duretés, des abus de pouvoir, des oppressions, les juges en virent beaucoup dans les dépositions tiuanimcs de ses ennemis.

Toujours fermement persuadé qu'il n'avait clé que rigoureux et non coupable , il poussa son imprudence jusqu'à insulter dans ses mémoires juridiques des officiers qui avaient l'approbation générale : il voulut les déshonorer eux et tout le conseil de Pondichery. Plus il s'obstinait à vouloir se laver à leurs dépens, plus il se noircissait: ils avaient tous de nombreux amis, et il n'en avait point. Le cri public sert quelquefois de preuve, ou du moins fortifie les preuves : les juges ne purent prononcer que suivant les allégations ; ils condamncrent le lieutenant-général Lalli «à être décapité, comme « dnement atteint d'avoir trahi les intérêts du roi, «de l'état, et de la compagnie des Indes, d'abus a d'auiorilé, vexations, et exactions. •

Il est nécessaire d^ remarquer que ces mots " trahi ■■< les intérêts du i.i '■ ne signifient pas ce qu'on appelle en Angleterre haute trahison, et parmi nous lèse -majesté. -> Trahir les intérêts " ne signifie dans notre langue que mal conduire, oublier les intérêts de quelqu'un, nuire à ses intérêts, et non pas être perfide et traitre. Quand on lui lut son arrêt sa su!prise et son indignation furent si violentes, qu'ayant par hasard dans la main un compas dont il s'était servi dans sa prison pour faire des cartes de la côte de Coi'omandel, il voulut s'en percer le cœur: ou l'arrêta. Il s'emporta contre ses juges avec plus de fureur encore qu'il n'eu avait étalé contre ses enne7U!s : c'est peut-être nue nouvelle preuve de la forie persuasion où il fut toujours qu'il méritait des réconipens"S plnlôt que des châtiments. Ceux qui connaissent le cœur humain savent que d'ordinaire les coupables se rendent justice eux-mêmes au fond de leur ame, qu'ils n'éclatent point contre les juges, qu'ils restent dans une confusion morne: il n'y a pas un seul exemple d'un condamné avouant ses fautes qui ait chargé ses juges d'injures et d'opprobres. Je ne prétends pas que ce soit une preuve q'.ie Lalli fût entièrement innocent ; mais c'est une preuve qu'il croyait l'être. On lui mit dans la bouche un bâillon qui débordait snr les lèvres ; c'est ainsi qu'il fut conduit à la Grève dans un tombereau. Les hommes sont si légers que ce spectacle hidcu.x attira plus de compassion que son supplice. L'arrêt confisqua ses biens , en prélevant une somme de cent mille écus pour les pauvres de Poudichei-y. On m'a écrit que cette somme ne put se S, DE LOUIS XV. 5. 5

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trocver ; je u'assure point ce que j'igaore. Si quelque chose pput nous convaincre de cette fatalité qui entraîne tons les événements dans ce chaos des affaires politiques du monde, c'est de voir un Irlandais chassé de sa patrie avec la famille de son roi , commandant à six mille lieues des troupes françaises dans une guerre de marchauds, sur des rivages inconnus aux Alexandre, aux Gengis et aux TanierîaQ,mourai;t dn dernier supplice sur le bord de la Seiue pouravtMr clé pris par des Anglais dans l'ancien golfe du Gan5,'e. Cette catastrophe, qui m'a semblé digne d'être transmise à la postérité dans tout» s ses circonstascrs, ne m'a pas permis de détailler tous les malheurs que les Français éprouvèrent da'.is l'Iude et daus l'Amérique. En voici un triste résumé.

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