CHAPITRE XXI
Révolution de Gènes,
Il se faisait alors dans Gênes un changement aussi important qu'imprévu.
Les Autrichiens usaient avec rigueur du droit de La victoire: les Génois ayant épuisé leurs ressources et donné tout l'argent de leur banque de Saint- • pour payer -seize millions, demandèrent pour les huit autres; mais on leur signifia rie la part de limpératrice-reine que non seu'ement il les fallait donner, mais qu'il fallait payer encore environ autant pour l'entretien de neuf régiments répandus dans les faubourgs de Saint-Pierre des Arènes, de P.isagno , et dans les villages rirconvoisins. A la publication de ces ordres le désespoir saisit tons les habitants; leur commerce était ruiné , leur crédit perdu, leur banque épuisée, les magnifiques maisons de campagne qui embellissaient les dehors de Gênes pillées, les habitants traités eu esclaves par le soldat : ils n'avaient plus à perdre que la vie, et il n'y avait point de Génois qui ne parût enfin résolu à la sacrifier plutôt que de souffrir plus long temps un traitement si honteux et si rude.
Gènes captive comptait encore parmi ses disgrâces la perte du royaume de Corse, si long-temps soulevé contre elle, et dont les mécontents seraient sans doute appuyés pour jamais par ses vainqueurs.
La Corse , qui s'était plainte d'être opprimée par Gènes , comme Gènes l'était par les Autrichiens, jouissait dans ce chaos de révolutions de l'infortune de ses maîtres. Ce surcroît d'afflictions n'était que pour le sénat : en perdant la Corse, il ne perdait • ni u,i fantôme d'autorité ; mais le reste' des I était en proie aux. afflictions réelles qu'entraîné la rui&ere. Quelques sénateurs fomentaient sourdement
rt avec habileté les résolutions désespérées qne les habitants semblaient disposés a prendre : ils avaient
1 de la plas grande circonspection : car il était vraisemblable qu'un soulèvement téméraire et mal soutenu ne produirait que la destruction du sénat et de la ville. Les émissaires des sénatems se contentaient de dire aux plus accrédités du peuple : < .îus- « qu'à quand attendrez-vous que les Autrichiens ■ viennent vous égorger entre les bras de vos remet mes et de vos enfants pour vous arracher le peu « de nourriture qui vous reste? leurs troupes sont ". dispersées hors de l'enceinte de vos murs; il n'y '. a dans la ville qae ceux qui veillent à la garde de " vos portes ; vous êtes ici plus de trente mille hom- ^ mes capables d'un coup de main : ne vaut-il pas :ti e spectateurs des ruines de paîrie »? Mille discours parei's animaient le
. : iu ûs il n'osait encore remuer « et personne n'osait arborer 1 étendard de la lit
Les Autrichiens tiraient de l'arsenal de Gènes
tnonset des mortiers pour l'expédition de Provence, et ils faisaient servir les habitants à ce travail. Le peuple murmurait, mais il < baissait. Lu capitaine autrichien avant rudement frappe un habitant qui ne s'empressait pas ment fut lesignal
îuquel le peuple s'assembla, s'emut , et s'a;.
qu'il put trouver, pierres, bàto: s, épées, fusils, instruments de tonte espèce. Ce penpb n'avait pas eu seulement la pensée d ■rille quand les ennemis eu étaient encore éloi
ndit quaud ils en étaient h s maîtres. Le marquis de Eotta, qui était à Saint-Pi
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crut ([ne cette émeute du peuple se ralentirait d'ellemême, et que la crainte reprendrait bientôt la place de cette fureur passagère; le lendemain il se contenta de renforcer la garde des portes, et d'envoyer quelques détachements dans les rues. Le peuple , attroupé en-plus graudnombre que la veille, courait au palais du doge demander les armes qui sont dans ce palais : le doge ne répondit rien : les domestiques indiquèrent un autre magasin ; on y court , on l'enfonce, on s'arme ; une centaine d'officiers se distribue dans la place ; on se barricade dans les rues ; et l'ordre qu'on tâcbe de mettre autant qu'on le peut dans ce bouleversement subit et furieux n'en ralentit point l'ardeur.
Il semble que daus cette journée et dans les suivantes la consternation qui-avait si long-temps atterré l'esprit des Génois eût passé dans les Allemands : ils ne tentèrent pas de combattre le peuple avec des troupes régulières ; ils laissèrent les soulevés se rendre maîtres de la porte Saint-Thomas, et de la porte Saint-Michel. Le sénat , qui ne savait pas encore si le peuple soutiendrait ce qu'il avait si bien commencé , envoya une députation au général autrichien dans Saint-Pierre des Arènes. Le marquis de Botta négocia lorsqu'il fallait combattre ; il dit aux sénateurs qu'ils armassent les troupes génoises laissées désarmées dans la ville , et qu'ils les joignissent aux Autrichiens pour tomber sur les rebelles au si» gnal qu'il ferait. Mais on ne devait pas s'attendre que le sénat de Cjênes se joignit aux oppresseurs de la patrie pour accabler ses défenseurs et pour achavt'i" sa perte.
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Les Allemands , comptant sur Ifs intelligences qu'ils avaient dans la ville, s'avancèrent à la porte de Bisagno par le faubourg qui porte ce nom ; mais ils y furent reçus par d:>s salves de canon et de mousqueterie. Le peuple de Gènes composait alors une armée ; on battaitja caisse dans la ville au nom du peuple, et on ordonnait sous peine de la vie à tous les citoyens de sortir en armes hors de leurs maisons , et de se ranger sous les drapeaux de leurs quartiers. Les Allemands furent attaqués à la fois dan, I- fauhourg de Bisagno, et dans celui de Saint-Pierre des Arènes ; le tocsin sonnait en même temps dans tous les villages des vallées: les paysans s'assemblèrent au nombre de vingt mille. Un prince Doria, à la tête du peuple , attaqua le marquis de Botta dans Saint-Pierre des Arènes ; le général et ses neuf régiments se retirèrent en désordre : ils laissèrent quatre mille prisonniers et près de mille morts, tous leurs magasins , tous leurs équipages , et allèrent au poste de la Bocchetta , poursuivis sans ce.ise par de simples paysans, et forcés enfin d'aban, ce poste , et de fuir jusqu'à Gavi.
C'est ainsi que Les Autrichiens perdirent Gênes .pour avoir trop méprisé et accable le peuple, et pour avoir eu la simplicité de croire que le' sénat se joindrait à eux contre les habitanis qui secouraient le sénat même. L'Europe vit avec surprise qu'un peuple faible , nourri loin des armes , et que ni son enceinte de rochers, ni fo roil de Erauce, d'Espagne, de Naples, n'avaient pu sauver du joug des Autrichiens, l'eût brise s» il aucun secours , et eût chassé ses vainqueurs. S. nr i.ons xv. 4. ,5
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Il y eut dans ces tumultes beaucoup de biigandages ; le peuple pilla plusieurs maisons appartenantes aux sénateurs soupçonnés de favoriser les Autrichiens. Mais ce qui fut le plus étonnant dans cette révolution , c'est que ce même peuple , qui avait quatre mille de ses vainqueurs dans ses prisons , ne tourna point ses forces contre ses maîtres. Il avait des chefs ; mais ils étaient indiqués par le sénat , et parmi eux il ne s'en trouva point d'assez cousidérable pour usurper long-temps l'autorité. Le peuple choisit trente-six citoyens pour le gouverner ; mais il y ajouta quatre sénateurs, Grimai di, Scaglia , Lomelini , Fornari , et ces quatre nobles rendaient secrètement compte au sénat, qui paroissait ne se mêler plus du gouvernement : mais il gouvernait en effet ; il faisait désavouer à Vienne la révolution qu'il fomentait à Gênes , et dont il redoutait la plus terrible vengeance. Son ministre dans cette cour déclara que la noblesse génoise n'avait aucune part à ce changement, qu'on appelait révolte. Le conseil de Vienne, agissant encore en maître , et croyant être bientôt en état de reprendre Gênes, lui signifia que 1© sénat eût à faire payer incessamment les huit millions restants de la somme à laquelle on l'avait condamné, à-en donner trente pour les dommages causés à ses troupes , à rendre tous les prisonniers, à faire justice des séditieux. Ces lois, qu'un maître irrité aurait pu donner à des sujets rebelles et impuissants , ne firent qu'affermir les Génois dans la résolution de se défendre, et dans l'uspérance de repousser de leur territoire ceux
<çu'ils avaient chassés de la capitale. Quatre mille Autrichiens dans les prisons de Gènes étaient encore des otages qui les rassuraient.
Cependant les Autrichiens , aidés des Piémontais . en sortant de Provence . menaçaient Gènes de rentrer dans ses murs. In des généraux autrichiens a\ait déjà renforcé ses troupes de soldats albanois , accoutumes à combattre au milieu des rochers. Ce sont les anciens Epirotes , qui vissent encore pour être aussi Loris guerriers que leurs ancêtres. Il eut ces Epirotes par le moyen de son oncle, ce fameux Schulembourg qui. après avoir résisté au roi de Suéde, Charles XL1 « avait défendu Corfou contre lempire ottoman. Les Autrichiens repassèrent donc la f'.occhetta : ils resserraient Gènes d'assez près ; la campagne , à droite et à gauche était livrée à la fureur des troupes irrégulieres , au saccagement et à la dévastation. Gènes était consternée, et cette consternation même y produisait des intelligences avec ses oppres- ors : pour comble de malheur , il y avait alors une grande division entre le sénat et le peuple. Lu ville avait des vivres . mais plus d'argent ; et il fallait dépenser dix-huit mille florins par jour pour entretenir les milices qui combattaient dans la campagne , ou qui gardaient la ville. La république n'avait ni aucunes troupes régulières aguerries , ni aucun officier expérimenté. >"ul secoure n'y pouvait arriver que p;;r mer , et encore au d'être pris par une ilutte anglaise conduite par L'amiral .Medlay. qui dominait sur les côtes.
Le roi de France lit d'abord tenir au sen.it nu
million , par un petit vaisseau qui échappa ans Anglais. Les galères de Toulon et de Marseille partent chargées d'environ six mille hommes. On relâcha eji Corse et à Monaco à cause d'une tempête 7 et sur-tout de la flotte anglaise. Cette flotte prit six bâtiments qui portaient environ mille soldats : mais enfin le reste entra ans Gênes au nombre d'environ quatre mille cinq cents Français , qui firent renaître l'espérance.
Bientôt après le duc de Boufflers arrive et vient commander les troupes qui défendent Gènes , et dont le nombre augmente de jour en jour. Il fallut que ce général passât dans une barque, et trompât la flotte de l'amiral Med'ay.
Le duc de Boufflers se trouvait à la tète d'environ huit mille hommes de troupes régulières dans une ville bloquée , qui s'attendait à être bientôt assiégée: il y avait peu d'ordre, peu de provisions , point de poudre ; les ehe's du peuple étaient peu soumis au sénat. Les Autrichiens conservaient toujours quelques intelligences. Le duc de Boufflers eut d'abord autant d'embarras avec ceux qu'il venait défendre qu'avec ceux qu'il venait combattre. Il mit l'ordre par-tout; des provisions de toute espèce abordèrent en sûreté, moyennant uue rétribution qu'on donnait en secret à des capitaines de vaisseaux anglais : tant l'intérêt particulier sert toujours à faire ou à réparer les malheurs publics ! Les Autrichiens avaient quelques moines dans leur parti : on leur opposa les mêmes armes avec plus de force ; on engagea les confesseurs à refuser l'absolution à quiconque balançait
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entre la patrie et les ennemis. Un hermite se mil à la tête des milices qu'il encourageait par son enthousiasme en leur parlant , et par son exemple en combattant. Il fut tue dans un de ces petits combats qui se donnaient tous les jouis . et mourut en exhortant les Génois à se défendre. Les dames génoises mirent en gage leurs pierreries chez des Juifs , pour subvenir aux frais des ouvrages nécessaires.
3Iais le plus puissant de ces encouragements fut la valeur des troupes françaises, que 3e duc de Boufflers emplovait souvent à attaquer le-, ennemis dans leurs postes au-delà de la double enceinte de Gènes. On réussit dans presque tous ces petits combats . dont le détail attirait alors l'attention , et qui se perdent ensuite parmi les événements innombra
La cour de A if une ordonna enfin qu'on levât le blocus. Le duc de Boufflers ne jouit point de ce bonheur et de cette gloire ; il mourut de la petite vérole le jour même que les ennemis se retiraient. Il était bis du maréchal de Boufflers, ce général si estime sons Louis XIV, homme vertueux, bon citoyen; et le duc avait les qualités de son père. *
Gènes n'était pas alors pressée, mais elle était toujours très meuacée par les Piémoutais, maîtres de tous les en\irons . par la flotte anglaise qui bouchait ses ports , par les Autrichiens qui revenaient des Alpes fondre sur elle. Il fallait que le maréchal de Relle-Isle descendit en Italie, et c'est ce qui était d'une extrême difficulté.
io.
Gènes devait à la fin être accablée, le royaume de Naples exposé , toute espérance ôtée à don Philippe de s'établir en Italie. Le duc de Modem- e a, ce cas paraissait sans ressource ; Louis XV ne se rebuta pas.
Il envoya à Gênes le duc de Richelieu , denouvelles troupes, de l'argent. Le duc de Richelieu arrive dans un petit bâtiment , malgré la Ilotie anglaise j ses troupes passent à la faveur de la même manœuvre. La cour de Madrid seconde ces efforts ; elle fait passer à Gènes environ trois mille hommes ; elle promet deux cent cinquante mille livres par mois aux Génois : mais le roi de France les donne ; le duc de Richelieu repousse les ennemis dans plusieurs combats , fait fortifier tous les postes , met les cotes en sûreté. Alors la cour d'Angleterre s'épuisail pour faire tomber Gênes, comme celle de France pour la défendre. Le ministère anglais donne cent cinquante mille livres sterling à l'impératrice-reine, et autant au roi de Sardaigne pour entreprendre le siège de Gênes. Les Anglais perdirent leurs avances. Le maréchal de Belîe-Isle, après avoir pris le comté de ]N"ice , tenait les Autrichiens et les Piémontais en alarmes. S il s faisaient le siège dp Gènes , il tombait sur eux. Ainsi étant encore arrêté par eux , il les arrêtait.
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