J. Favre, ibidem; Enquête, ibidem
ne le verrons que trop. Évidemment, Paris absorbe la plus grosse part de ses préoccupations ; la province vient par surcroît. Il ne cherchera pas à lui assurer les clauses que réclamerait la stricte équité, à la mettre en situation de reprendre la guerre si les circonstances Texigeaient. Au travers des réflexions que ce sujet lui inspire, on démêle la pensée de ménager avant tout Tamour-propre et les intérêts de la population parisienne; on voit percer les appréhensions mal justifiées qu'elle lui inspire. C'est de là qu'il prend conseil, non de la situation générale, virilement envisagée.
Le soir du 22 janvier, quand il sait l'insurrection définitivement vaincue, il adresse à M. de Bismarck un billet demandant une entrevue, sans en expliquer les motifs. Le capitaine de mobiles d'Hérisson portera ce mot au pont de Sèvres, dès l'aube, en faisant savoir que Jules Favre attend une réponse immédiate. Les recommandations les plus expresses lui sont faites pour qu'il garde un secret absolue Le lendemain 23, vers 7 heures du matin, il s'acquitte de sa mission.
A midi 45, le conseil se réunit. Il s'agit de décider quelle marche devra adopter Jules Favre dans les négociations probables. Rien de plus attristant que cette discussion suprême. Elle trahit à tout instant la crainte des responsabilités, la terreur de «l'opinion publique», des solutions nettes. La situation n'admet pas les hésitations. Pourtant Gamier-Pagès, Arago, Magnin, Picard, Jules Simon voudraient éviter que l'on s'engageât trop à fond. Pour Ernest Picard , « l'essentiel, c'est d'empêcher l'ennemi d'entrer dans Paris ». Jules Simon craint qu'il « ne réclame des objets d'art comme dépouilles opimes. Quant à l'armée et à la garde nationale, il conseille de se montrer très large à cet égard, car il y a là de dures nécessités de guerre à subir, dût-on faire prisonniers jus-
1. Enquête, tome Y, p. 155, déposition J. Favre; J. Favre, tome H, p. 377, et M. d*HérissoQ, p. 8Si, portent au SS la convocation de cet officier au ministère des atl'aires étrangôres, et au 24 la remise du billet en question. Mais il résulte des Procès-verbaux des séances du gouvernement que celte remise €ut lieu le matin du lundi 23 (Ducrot, tome IV, p. 271).
qu'aux officiers de la garde nationale^ ». Apparemment il se soucie davantage des objets d'art que des défenseurs de Paris.
Le général Trochu reste dans une note plus juste. Il demande que Tarmistice soit restreint à Paris, « afin de ne pas entraver le mouvement de Bourbaki ». Mais on lui fait remarquer que la reddition de la grande ville accablera les armées de province « sous le coup moral et sous le nombre ». Il est donc convenu que l'armistice sera général.
A 2 heures et demie, le conseil se sépare sans avoir arrêté un programme positif. Le parlementaire allemand n'est revenu au pont de Sèvres qu'à 2 heures environ. Peu après,. M. d'Hérisson, qui est dans la villa de M. de Rothschild, à Boulogne, reçoit par un mobile un billet au crayon:
* Poste du parlementaire, 2'' 15.
« Le parlementaire prussien vient de se présenter et m'aprié de vous dire qu'il était porteur de la réponse de M. de Bismarck. Il m'a dit en outre que M. le ministre avait l'autorisation de traverser les lignes prussiennes. Une voiture est à la disposition de M. le ministre.
€ L'officier de poste,
«Saintoin. »
Ainsi le poste entier peut savoir que Jules Favre va quitter Paris. Le ministre est dans son cabinet, torturé par l'incertitude, quand, à 5 heures, la porte s'ouvre et M. d'Hérisson entre, porteur de la dépêche de M. de Bismarck. A sa vue^ Jules Favre se montre «des plus émus». Il se reprend à plusieurs fois avant de pouvoir la décacheter. Ses mains tremblent'.
1. Procès-verhaux cilés, S8 janvier, Ducrol, tome IV, p. 274.
s. J. Favfe, lome II, p. 878, écrit qu'il reçut ce jour-là des pouvoirs généraux, mais ce fait parait iaexacl. Les pouvoirs de J. Favre lui Turent remis dans la séance du 25 {Procèi-verbaux cités, Ducrot, tome IV, p. 813).
8. D'HérissoQ, p. SSii — La réponse de M. de Bismarelc est ainsi libellée :
« M. Favre sera reçu volontiers, s'il ne vient pas dans l'intention do traiter la question de la conférence de Londres, car la dernière réponse faite à c& sujet est inébranlable. > (L, Schneider, tome III, p. 187»)
Le chancelier Tattendra le lendemain matin ou le soir même. Jules Favre insiste pour partir aussitôt que possible. M. d'Hérisson lui en a déjà préparé les moyens. L'instant d'après, le ministre, son gendre, M. Martinez del Rio, et le jeune officier montent dans l'ancien coupé de l'empereur, attelé de deux postières des écuries impériales.
Il faut craindre le contact des gardes nationaux, qui ne manqueraient pas de s'opposer à la sortie de Jules Favre, fût-ce par un crime. A l'entrée du bois de Boulogne, en passant devant le poste, le ministre, placé au fond du coupé entre son gendre et M. d'Hérisson, s'efface derrière eux, non sans émotion. Puis la voiture gagne le pont de Sèvres, après avoir traversé ou tourné de multiples obstacles, arbres abattus, fossés et fîutres. A 6 heures, on arrive à la maison du Parlementaire. L'officier allemand s'est déjà retiré et il faut assez longuement l'attendre. Il se montre enfin et Jules Favre s'installe dans une petite barque pour traverser la Seine. Le fleuve charrie fortement; ses eaux noires reflètent les flammes de l'incendie de Saint-Cloud. On dirait d'un paysage du Dante *.
Les balles allemandes ont troué comme une écumoire le frêle esquif de nos parlementaires. Il faut boucher les ouvertures les plus dangereuses avec des mouchoirs déchirés, du papier. Une vieille casserole de fer blanc sert à M. d'Hérisson pour rejeter l'eau qui s'obstine à filtrer de tous côtés.
La Seine traversée, au delà de deux petites barricades qui coupent la route de Versailles, une voiture entourée de uhlans attend : Jules Favre y monte avec son gendre et disparaît dans la nuit sombre. Vers 8 heures*, il est à l'hôtel de M"*® Jessé, 23, rue du Réservoir, où M. de Bismarck a pris quartier depuis le mois d'octobre®. On l'introduit aussitôt
1. J. Favre, tome II, p. 379; d'Hérisson, p. 327; Procès -verbaux cités, 24 janvier, Ducrot, tome IV, p. 296. — J. Favre porte à 6 heures, puis à 8 sou arrivée au pont de Sèvres. Il signale deux fortes, puis deux faibleft barricades qui ferment la route de Versailles. Ses souvenirs manquent de précision.
2. J. Favre dit vers 9 heures; Moritz Busch, tome II, p. 258, peu après 7 heures (heure allemande), ce qui parait plus vraisemblable.
S. En route, Jules Favre n'aperçoit aucune trace de défense sur la route, sauf quelques murs crénelés entre Ghaville et Sèvres (Procès-verbaux cité», 24 janvier, Ducrot, tome IV, p. 296). — .Cette pièce était celle u'habitait au-
dans une petite pièce au premier étage, et le chancelier vient Vj rejoindre au bout de quelques minutes, combien longues et cruelles !
« Je viens reprendre l'entretien où je Tai laissé à Ferrières », dit Jules Favre. « Si, en fait, la situation a changé, en droit elle reste la même et nous impose à Tun et à Tautre Tobligation de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour arrêter la guerre. Je viens vous éclairer sur la véritable situation de Paris, n'ayant de mandat que pour Paris et ne pouvant en rien engager la France. Après plus de quatre mois de siège, de souffrances et de privations, Paris, loin d'être abattu, est plus que jamais exalté et décidé à une résistance à outrance ^ »
La preuve en est dans « la retraite du général Trochu, forcé par Popinion d'abandonner son commandement, parce qu'il a pensé qu'il était maintenant difficile de livrer des actions offensives. Cette opinion est si violente, si unanime, que, pour avoir été soupçonné de ne la point partager, le gouvernement a été exposé à une sédition facilement réprimée, mais dont il faut tenir grand compte comme symptôme moral. Dans une telle, situation, il est à craindre qu'une population exaspérée par le bombardement et par le sentiment patriotique ne continue longtemps encore une lutte dans laquelle des deux parts sont sacrifiées de précieuses existences. Je viens, continue Jules Favre, savoir de vous quelles seraient vos conditions dans le cas où Paris mettrait bas les armes, car la connaissance de ces conditions, si elles sont acceptables, pourrait amener une solution moins sanglante^ ».
Jusqu'alors, M. de Bismarck a écouté sans mot dire. Il n'est pas dupe de ces assurances et sait sans doute, à peu de chose près, quelle est la situation dans Paris. Il juge à propos d'interrompre brusquement.
trefois le fils aîné de U^^ Jessé. Elle servait à M. de Bismarck de cabiDet de travail et de chambre à coucher. Il y régnait d'ordinaire un étrange désordre (Voir un travail de M. André Saglio dans la Revue bleue de décembre 1897, et Moritz Busch, loc, cit,).
1. Jules Favre, lome II, p. 381, d'après les notes qu'il dicta le 24 au malin.