‹ Siège de Paris (volume 2)Chapitre 265 sur 326 · CHAPITRE XL VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL VIII

Oonférences des 25 et 26 Janvier. — La garde nationale^ l'armée, la contribution de guerre. — Attitude de M. de Bismarck. — Belfort et Garibaldi. — Cessation du feu autour de Paris. — Le conseil du 26.

Le soir du 25 janvier, à Tissue du conseil, Jules Favre repart pour Versailles où il dîne chez M. de Bismarck*. Puis la conférence reprend dans la petite pièce du premier étage, devant la statuette du Satan, dont le masque ironique déplaisait tant à M. Thiers.

Tous deux discutent longuement, de nouveau, la question des armes de la garde nationale. Jules Favre insiste encore sur Timpossibilité de les lui enlever, sans courir le risque de conflits sanglants. Non sans hésitation, M. de Bismarck finit par y consentir, tout en ajoutant crûment :

« Soit, mais croyez-moi : vous faites une bêtise. Et tôt ou tard il vous faudra compter avec les fusils que vous avez Timprudence de conserver à ces exaltés*. »

Au sujet des troupes régulières, la discussion est moins longue. Jules Favre tente un timide effort pour obtenir que trois divisions restent en armes, afin de maintenir l'ordre. M. de Bismarck y consentirait volontiers, sans l'opposition

1. M. d'HdrissoD, p. S35, a donné de cette journée un récit en contradictioa absolue avec celui de M. Moritz Busch. Il assure avoir accompagné J. Favre. M. Busch fait mention de la présence de M. d'Hérisson pour la première fois, le 28 janvier (p. 291). Il écrit que la conférence eut lieu, lui présent, dans un salon du rez-de-chaussée, M. Busch dit dans la petite pièce du premier étage» Enfin, il porte cette réunion au malin du ^6, et M. Busch au soir du 25. Les souvenirs de M. Busch nous paraissent avoir plus de précision et présenter plus de garanties d'authenticité que ceux de M. d'Hérisson. Nous avons suivi sa version, qui est d'ailleurs confirmée par des témoignages français.

2. D'HJrisson, p. 3S6. — Dans un compte rendu verbal au couseil du 26, Jules Favre ne mentionne pas cette partie de la discussion. Mais il ressort d& son livre, tome II, p. 398, que celte question de la garde nationale ne fut réglée qu'au bout de trois conférences.

du général de Moltke. Il est convenu qu'une division de 12,000 hommes gardera son armement, ainsi que 3,500 hommes de gendarmerie ou de garde républicaine. Encore M. de Bismarck voudrait-il exiger, comme compensation, le désarmement d'un nombre égal de gardes nationaux. Jules Favre s'y refuse, non sans raison *. Ce serait une nouvelle vexation ^ rien de plus. Il est admis que l'armée et la garde mobile resteront prisonnières dans Paris, jusqu'à la fin de l'armistice. Les officiers garderont leurs armes et ne seront pas séparé» des troupes. M. de Bismarck y consent, non sans faire ressortir le danger de laisser plus de deux cent mille hommes, désœuvrés, au contact d'une population où les ferments de dissolution abondent. Mais il faut tenir compte du sentiment public, qui aurait peine à admettre l'internement des prisonniers sous les balles des sentinelles allemandes.

La reddition des forts soulève plus de difficultés. M. de Bismarck réclame Vincennes et Saint-Denis, que Jules Favre voudrait laisser en dehors des lignes ennemies. Il demande que les canons de Penceînte soient descendus dans les fossés , ce qui est matériellement irréalisable. Sur ces deux points, aucune décision n'est pris« ce jour- là.

L'un des articles les plus vivement contestés est celui qui a trait à la contribution de guerre, restée jusqu'alors dans le vague. Quand Jules Favre, le premier, en parle au chancelier, celui-ci paraît hésiter ; sa physionomie prend une expression indéfinissable. < La ville de Paris, dit-il enfin, est une personne trop puissante et trop riche pour que sa rançon ne soit pas digne d'elle. Il me semble qu'il serait peu convenable de l'abaisser au-dessous d'un milliard. — Cette ouverture, répond Jules Favre, n'est certainement qu'un éloge ironique, et je ne saurais la considérer comme sérieuse. — Elle est parfaitement sérieuse et tout à fait en rapport avec celles que les autres villes nous ont payées. — Je ne voudrai»

1. Procès-verbaux cités, 26 janvier, Ducrot, lome IV, p. 319; d*Héri8son, p. 83r»; Jules Favre, tome II, p. 396. — L. Schoeider, lome III, p 202, signale la niésinlelligence croissante entre le chancelier et l'élat-major général. Celui-ci trouve trop douces les conditions de Tarmisticer

pas rompre une négociation pour uno. question d'argent. Cependant il est des exigences qui rendent tout impossible ; celle-ci est du nombre et, si vous croyez devoir y persévérer, nous serons forcés de ne pas aller plus avant*. »

Ainsi Jules Favre ne trouve d'énergie que pour combattre les exigences pécuniaires de M. de Bismarck. Il se laissera imposer l'abandon de l'armée de l'Est, le licenciement de tous nos corps francs, la faculté pour l'ennemi d'entrer dans Paris après l'armistice, sans opposer, à beaucoup près, la même résistance. Finalement, la contribution de guerre est fixée à 200 millions, non sans un marchandage indigne de la majesté des circonstances. Vers 10 heures et demie, Jules Favre et M. Martinez del Rio vont coucher boulevard du Roi^

L'après-midi du 26 janvier, vers 2 heures, nouvelle conférence. Il y est surtout question de l'établissement d'une zone neutre et de la reddition immédiate de Belfort®. Dans toutes ces négociations, M. de Bismarck n'a pas de peine à montrer sa supériorité. Tantôt il le prend avec Jules Favre sur un ton de bonhomie, de familiarité bienveillante. Tantôt il risque des plaisanteries d'un goût douteux. Le ministre lui disant que, le dimamche, on voit encore les boulevards pleins de jeunes femmes bien mises, avec de jolis enfants, il répond froidement: « Cela m'étonne. Voué ne les avez donc pas encore mangés?* » Quand il s'agit de discuter un point d'une réelle importance, la scène change : « Avec une franchise

1. J. Favre, tome II, p. 399; d'Hérisson, p. 336; Procès-verbaux cilés, Ducrot, lome IV, p. 820.

2. M. Busch, tome II, p. 269. Les Allemands n'avaient recueilli que des bruits vagues sur Témeule du S2 janvier. Pour les compléter, le directeur de la police Stieber imagina un procédé sur lequel L. Schneider, tome III, p. 197, donne des détails qui ne peuvent trouver place ici. 11 obtiut ainsi des fragments du Siècle du 23 janvier, avec les renseignements désirés.

3. Le 26, à 10 heures du soir, MoUke télégraphie au général von Tresckow I que la prise de Belfort est à désirer en raison des circonstances politiques (Mollkea Korrespondenz, n© 649). — Dans un exposé de la situation, adressé par Moltke à M. de Bismarck, le 25 janvier, il s'exprime ainsi : « D'après les apparences, l'armée de Bourbaki est en danger de perdre ses communications ; une décision est imminente » (Ibidem, n© 646). Le général von Verdy du Vernois écrit dans ses Persônliche Erinnerungen, p. 277, à la date du 22 janvier : « Maintenant la fin de Bourbaki approche. »

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