CHAPITRE XLIX
Le général de Beaafort à Versailles. — Discassion da projet de convention. — La ligne de démarcation. — L'armée de l'Est. — Les armes. — Conseil du 27.
Le conseil a d'abord désigné pour assister Jules Favre le général de division Callier, commandant le 2® secteur, celui de Belleville. Il décline cette mission, qui le rendrait « impossible » dans son commandement. On fait alors choix d'un autre divisionnaire, le général marquis de Beaufort d'Hautpoul, jadis commandant du corps expéditionnaire de Syrie. Le gouverneur se rend à son quartier général le matin du 27, pour lui annoncer sa désignation \
Tout d'abord le général oppose un refus énergique à cette communication. Il proteste contre le choix qu'on a fait de lui, qui n'est ni le chef d'état-major général, ni l'un des généraux en évidence à Paris. C'est sur les pressantes instances de Trochu qu'il se résigne à accepter*.
Quelques heures plus tard, Jules Favre et ses compagnons sont à Versailles, assis à la table de M. de Bismarck. Le général de Beaufort porte sur son visage la trace du combat qui s'est livré en lui. Ses traits sont décomposés. Il touche à peine aux plats qu'on lui oflfre et ne répond que par monosyllabes, avec brusquerie, aux questions courtoises du chancelier.
« Il boit coup sur coup trois grands verres d'eau » et, à la suite d'une observation faite par un officier allemand, se détend subitement :
1. Dans les deux cas, on s'est basé sur ce que ces généraux avaient rempli des missions diplomatiques (Procès-verbaux cités, 26 janvier).
2. Ducrot, tome IV, p. 383; Note du lieutenaat d*élat -major Cnlvet, aide de camp du général de Beaufort {Enquête, tome Vf, p. 81). Le général a déclaré cette note « d'une parfaite exactitude ». M. d*Hérisson écrit, p. 848, qu'il fut chargé de porter lui-même au général la dépêche le désiguaut, mais sa mémoire parait Tavoir mal servi eu cette occasion, comme en beaucoup d'autres.
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« Ah ! c'est bien heureux pour vous que nous soyons venus traiter, car nos troupes sont animées d'excellents sentiments. Mes mobiles et mes gardes nationaux sont devenus de parfaits soldats, et, s'il n'avait dépendu que de moi, au lieu de dîner ici tranquillement comme vous le faites en ce moment, vous seriez loin, vous et votre dîner*. »
La fin du repas est des plus pénibles. A peine sorti de table, le chancelier va à Jules Favre : « Si vous avez l'intention de ramener ce monsieur, autant vaut dire que vous ne voulez pas traiter, et nous pourrons, dès à présent, rompre les négociations. »
Il est alors convenu que, le lendemain, un autre de nos généraux, moins « cassant », viendra à Versailles^. La conférence s'ouvre néanmoins à 2 heures. M. de Bismarck, les généraux de Moltke et von Podbiesky, deux ou trois officiers allemands y assistent. On discute l'un après l'autre chacun des articles de la convention.
Le premier porte sur l'armistice dont la durée doit être de trois semaines. Jules Favre le fait remarquer, la province n'en sera informée que dans deux ou trois jours. 11 y aurait lieu de prolonger pour elle la suspension d'armes. « Fixons le terme au 25 février, s'écrie le général de Beaufort, ce sera une loi générale. » Les Allemands s'y refusent absolument. L'armistice durera vingt et un jours, à dater de la signature de la convention.
Vient la question des armées de province. Chacune gardera ses positions. M. de Bismarck demande l'établissement d'une ligne de démarcation. On lui donne raison sans débat
1. D'Hérissoa, p. 349. — Ni Jules Favre, ni le lieutenant Calvel ne font mention de cette scène, mais elle paraît vraisemblable. M. Moritz Busch (tome II, p. 284) se borne à écrire qu'un peu avant ii heures, le 2 7 janvier, arrivent à Thôtel Jessé Jules Favre, le général de Beaufort, son aide de camp, et M. Durrbach, ingénieur en chef du chemin de fer de l'Est. Peu après midi, ils remontent en voiture.
2. D'Hérisson, p. 360. — Suivant M. Moritz Busch, tome II, p. 284 à 287, M. de Bismarck aurait dit du général à Tun de ses familiers : « Rien à faire avec lui; incapable de comprendre; je le crois ivre. » Jules Favre se serait excusé de l'avoir amené. Voir également L. Schneider, tome III, p. 198. M. d'Hérisson assure nettement que la surexcitation diie au déjeuner ne fut pour rien dans l'altitude du général.
et Ton commence aussitôt le tracé. Dans Touest et le centre de la France, il n'offre pas de difficultés particulières et l'on tombe assez aisément d'accord : nous ignorons les emplacements occupés par les deux adversaires et sommes dans Tobligation d'accepter les données fournies par les négociateurs allemands. A partir de Quarré-les-Tombes, point de jonction des départements de la Côte-d'Or, de la Nièvre et de T Yonne, il n'en est plus de lùême. Les officiers prussiens proposent de laisser la question en suspens, jusqu'à ce que la situation des armées soit nettement connue. Ce n'est qu'un prétexte assez mal choisi. Nous savons comme eux l'armée de Bourbaki fort compromise*. Leur intention est aisée à percer.
Le général de Beaufort s'élève avec énergie contre cette prétention. Il propose de laisser à Bourbaki l'occupation du département du Doubs, en neutralisant la Haute-Saône et le Jura. Moltke s'y oppose. Les deux armées sont peut-être en présence. Il serait impossible de les prévenir à temps — ce qui est le contraire de 1« vérité *. 7— Bourbaki pourrait se ravitailler et recevoir des renforts, ce qu'on ne saurait admettre. M. de Bismarck propose alors de renvoyer cette question au lendemain, et Jules Fa vre a la faiblesse d'y consentir'. Le successeur du général de Beaufort sera moins « exigeant ».
Le reste du tracé est arrêté sans difficulté particulière.
1. Note du lieutenant Calvet, Dacrot, tome IV, p. 825. Voir plus haut, p. 348. — « Le gouvernement aurait averti plus tôt la population, s*il avait regu à temps lavis de la douloureuse situation de nos trois armées de province et notamment de l'impossibilité où était le général Bourbaki de continuer l'effort sur lequel reposait l'espoir de Paris. Au moment où la résistance a cessé, nous savions que nos armées étaient refoulées sur les frontières et hors d'état d'arriver à notre secours » (Proclamation du gouvernement, 4 férrier). — La dépêche de M. de Chaudordy, 16 janvier, arrivée le I9, fait prévoir la retraite de Bourbaki : « Nos armées. . . ont été repoussées sur tous les points. Certainement celles de Chanzy et de Faidherbe se refont et pourront bientôt aller de nouveau en avant. Celle de Bourbaki existe et lutte encore; mais elle doit battre en retraite. Paris ne peut plus être sauvé par nous. » (J. Favre, tome II, p. 5 »6 et 346). — D'après Verdy du Vernois, p. 280, ce serait sur la demande expresse de nos négociateurs que Manteuffol, Werder et Bourbaki auraient été exclu» de l'armistice. Nous ne le croyons pas.
2. Voir Campagne de l'Est. Héricourt, La Cluse, p. 225 et 22b'.
3. Note du lieutenant Calvet, Ducrot, tome IV, p. 326. — D'après le procèsverbal de la séance du 27 janvier, J. Favre se borne à dire : « La délimitation est réservée pour être tracée ultérieurement du côté de Bourbaki, dont on prétend toujours que la situation est critique. » (Ducrot, tome IV, p. 334).
Puis Ton passe à Paris. Les Allemands entendent avoir des postes à toutes les portes de Tenceinte. Le général de Beaufort proteste avec force : « Vous voulez donc amener des conflits et faire assassiner vos sentinelles?...» Moltke passe alors à une autre stipulation. Il veut répartir Tannée et la garde mobiles prisonnières entre les presqu'îles de Gennevilliers et de Saint-Maur. Beaufort élève encore des objections : On ne peut songer à faire camper nos soldats par cette fin d'hiver. Quant à des baraquements, ils ne seraient pas construits en temps utile.
« M. de Moltke aime évidemment à marchander. Battu sur ce point, il exige la livraison de 500,000 fusils. »
Jamais, répond Jules Favre, nous n'accepterons cette condition. Il faudrait désarmer la garde nationale. « Nous préférons vous voir à Paris. » Cet argument produit un effet décisif. On décide que la garde nationale, une division de 12,000 hommes, 3.500 gendarmes ou gardes républicains et tous les officiers garderont leurs armes.
On revient alors sur l'occupation du terrain compris entre les forts et l'enceinte. Moltke voudrait qu'il fût attribué aux Allemands ; Beaufort réussit pourtant à faire admettre le tracé d'une ligne de démarcation qui rase le plus près possible les forts extérieurs *.
Quant aux canons de l'enceinte, Moltke insiste pour les faire déposer dans les fossés, mais le général de Beaufort en montre l'impossibilité. Ils seront démontés et laissés au pied du talus de banquette, dans la rue de rempart. Nous livrerons les affûts aux Allemands, comme les armes portatives et les canons de campagne de l'armée active.
Les clauses relatives au ravitaillement sont adoptées sans diflSculté. Vient celle qui implique la dissolution de tous nos corps francs. Ni de la part de Jules Favre, ni de celle du général de Beaufort, elle ne soulève aucune protestation. Pourtant, Moltke avoue que les Allemands ont eu beaucoup à
1. Procès -verbaux cilés, 27 janvier, Ducrot, tome IV, p. 836; Noie du lieutenant Calvel, ibidem, p. S'iO, et dépêche du général de Beaufort à J. Favre 27 janvier, 9^u du soir, ibidem, p. 331.
souffrir des attaques des francs-tireurs. Si la guerre devait recommencer, cette dissolution nous affaiblirait d'une façon très appréciable, en permettant à l'ennemi de fusiller ou de pendre « légalement » tous les partisans qui gêneraient ses derrières*. Pourquoi se laisser imposer une pareille clause, qui ne peut nous être que défavorable, puisque Tennemi la réclame? Pourquoi ne pas mettre à la rejeter autant d'énergie que Jules Favre en a mis à faire réduire le chiffre de la contribution de guerre ?
Vers 5 heures, la discussion est terminée, sauf pour quelques points en litige. Jules Favre et le général de Beaufort partent de Versailles*. Le soir, à 9** 45, nouvelle séance du conseil. Après le compte rendu de notre négociateur, on discute le choix de la ville où se réunira TAssemblée. Bordeaux est choisi à peu près unanimement, au lieu de Bourges que préférerait Jules Favre. La séance dure encore quand on apporte des bruits alarmants : « Des groupes se forment à la rédaction du Siècle et. . . Ton parle pour le lendemain d'une grande manifestation sur la place de TOpéra. Les amiraux prendraient la direction d'un mouvement de résistance à outrance'.»
Comme à l'ordinaire, ces bruits, si exagérés qu'ils soient, suffisent à troubler les membres du conseil. Jules Ferry propose et obtient l'approbation immédiate des conditions apportées par Jules Favre, bien qu'elles n'aient encore aucun caractère définitif. La fin de la séance se perd à des discussions d'intérêt secondaire. Faut-il envoyer de nouveaux délégués en province ? Les membres du gouvernement accepterontils des candidatures aux élections prochaines ? Il y a des questions autrement vitales en jeu.
1. Campagne de la Loire. Jotnee, Vendôme, Le Mans, p. 348 ; Moltke, CorrespondaDce cUée, n^ 666. 11 n*est pas question des fruncs- tireurs dans le projet de conveutiou émanaDl de Moltke (27 janvier; [Correspondance citée, n» 663].
S. M. Buscb, tome II, p. 288.
S. Procès-verbaux cités, Ducrot, tome IV, p. 837.