ÉPILOGUE
LE patriotisme des habitants de Caen survécut à la ruine de leur ville. Henry V garantissait à tous ceux qui voudraient rester la conservation de leurs biens, Tabolition de la gabelle et de nouveaux privilèges , à la condition de lui jurer fidélité, comme au vrai roi de France et vrai duc de Normandie (1). Bien peu se résignèrent à échanger, contre ces bienraits d'un ennemi , le sacrifice de leur loyauté. Plus de vingt-cinq mille d'entre eux choisirent la misère et Texil , plutôt que de baiser la main qui avait violé le sol de leur patrie et ensanglanté leurs murailles (2). Les uns se dispersèrent dans les villes voisines, y portant une haine vigoureuse contre l'étranger et l'exemple de la résistance. Les autres, en plus grand nombre , émigrèrent en Anjou , dans l'Ile-de- France et jusque dans les Flandres. Mais ce fut la
(1) Anonyme , f»". 40 et 41.
(2) Reiig:., loc, cit.
Bretagne surtout qui recueillit ces nobles exilés (1). A Rennes, tout un quartier fut peuplé par les drapiers de Caen , qui dotèrent cette ville d'une industrie nouvelle, naguère Torgueil et la richesse de leur cité natale.
Henry V flt d'incroyables efforts pour se faire accepter des populations normandes. En vain invoque-t-il , à chaque instant , son titre de descendant des glorieux ducs de Normandie : la Normandie ferme ses portes, les habitants émigrent en masse. Partout le vide se fait autour de lui , et, dès le 11 septembre, il fait écrire aux magistrats de Londres d'envoyer des gens pour repeupler les places conquises (2).
A Caen , il distribua à ses sujets d'oulre-mer les hôtels déserts des bourgeois, et leur donna en mariage les riches héritières (3) : il voulut faire
(1) Voy. mon travail sur les Insurrections populaires en Normandie au XV*. siècle , p. 5 et 6 , et les Actes de Bretagne de D. Morice.
(2) Voy. la lettre du duc de Clareucc à la commune de Londres. Pièces justifie, n". I^.
(3) ' Ainsi les maisons de Caen, occupées par de nouveaux hôtes» apprirent à obéir à la Majesté royale. • Anonyme, K 39. Les Rôles, normands de la collection de Bréquig^ny renferment uu très-grand nombre de donations de maisons faites, à Caen, à des Anglais. La première donation aulhenliquement connue est du 10 décembre 4^17. Le premier mariage mixte entre un anglais et une française est du 30 septembre. Voy. pièces justificatives , n**. d9. a Les mères ellesmômes , dit le Religieux , étaient forcées de s'expatrier avec leurs enfants, à Pexception de celles (fui se résignaient à épouser des anglais. » L. XXXVI II , c. xxv.
de cette ville une colonie anglaise , comme Calais , comme Harfleur. Il y institua nn capitaine , un bailli, un commandant des portes avec les attributions et les prérogatives dont jouissaient ceux de Calais (1). Il y créa une Chambre des comptes anglaise (2) ; son fils Henry VI y fonda une Université anglaise. Mais rien n'y put étouffer l'esprit de la France. Le petit noyau d'indigènes qu'on y avait tolérés, les fils des proscrits qui rentrèrent furtivement un à un, absorbèrent, avec une irrésistible puissance , l'élément étranger , et conservèrent pieusement le souvenir de la mère-patrie. Trente-trois ans plus tard , une nouvelle armée vint développer ses bataillons autour des remparts de Caen : c'était une armée française , celte fois. Les habitants saluèrent avec enthousiasme les blanches bannières de Charles YII ; ils tendirent les mains à ses soldats , comme à des libérateurs et à des frères, et rentrèrent joyeux et fiers dans le sein de la France. Race vraiment vaillante et fidèle, que cette population normande, où l'on trouva toujours, alliés dans un concert admirable, le légitime sentiment de sa personnalité et le
(1) Pièces juslificalives, n'>". 20 et 24.
(2) Il esl fait meiUion de rÉcliiquier des comptes si^eant à Caen dans un acte du 22 décembre. — Râles normands ^ p. Zài , col. 1. Pièces justificatives, n**. 22.
dévouement absolu à la patrie commune ; et dont on peut (tire , que jamais province ne fut pins française , sans cesser d'être elle-même t