‹ Siegfried et le limousinChapitre 9 sur 47 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

. En Face de la villa Siegfried s’élevait un bâtiment, neuf en 1914, et qui avait cent ans, car les maisons allemandes, privées de concierges, ont une conscience autrement délétère, un cœur autrement rapide que les maisons françaises et vieillissent autrement vite. Ce fard dont les Allemands nous reprochent d’enduire nos visages, ils en couvrent leurs édifices : conétruite dans l’arc-en-ciel de la Herrlichkeit d’avant-guerre, il ne restait sur celui-là, de sa poudre de riz ocre, du rouge des voussures, des torchis orange, des rideaux noirs, des œils-de-bœuf violets, que le speétre d’un soleil neura$thénique, — et des fresques de la façade juste ce qu’il en faudrait dans une caverne préhistorique pour démontrer que les Magdaléniens connaissaient Guillaume II, Salomé, et l’aviation. Il était loué en garni et je retins au premier étage une chambre qui donnait sur la villa, bien que lPhôtesse, me supposant le désir d’épier les exilés de Kiev et d’Odessa dont regorgeait la maison et me croyant de la police, voulût me loger sur la cour d’où je les aurais tous vus, à travers une neige que deux petits.enfants russes recevaient dans la cour sur leurs mains et mangeaient comme la manne de leur pays. De mon couloir, j’apet-

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cevais d’ailleurs toute la tribu, à travers des fenêtres auxquelles il ne pendaïit pas de rideaux pour narguer«

les espions et prouver que leur malheur était le malheur type, celui qu’on peut étudier sous une chambre

de cristal, comme les philosophes écossais étudient

son contraire, Je dois confesser que ma chambre était par contre l'illustration réussie du bonheur

. bourgeois allemand. Le confort était assuré par une“ colleétion d’ustensiles en peau de lézard, service pour”

œufs à la coque dont les cuillers elles-mêmes étaient en lézard de Saxe, encrier en lézard de Roumanie, et il y avait même, je ne reconnus pas la couleur de

mon compatriote, un service à huîtres en lézard fran- «

çais. Le lézard français est rouge vif et sa queue blanche. Le luxe était non moins généreusement distribué par les trophées offerts au mari, ténor d’un quartette amateur, et cloués au mur ou épars. “ A Heinrich Langen pour sa belle viétoire de Dessau ”, “ À Langen le grand pour sa triomphale arrivée à Ratisbonne ”, A lami Langen, colosse du contte-ut, pour son triomphe d’Eckmühl ”, car. Heinrich Langen avait

fait comme ténor en Europe centrale à peu près la « même tournée que Napoléon. Enfin, car il était fonc-

tionnaire et convertissait le premier du mois, comme ses collègues, de l’intituteur au direfteur des postes, sa solde entière en marchandises dont da valeur reSterait fixe, la chambre était semée de ces pots d’étain et de ces bassets de laiton dont un

seul exemplaire indique, à Sumatra ou à Iquique, ! qu’un bateau allemand a passé. Que de chaloupes . allemandes avaient abordé au large de Langen! Tous les

objets de seconde nécessité n’étaient dans ma chambre

sx 4€ 4. à

que pat dizaines et ceux de première par grosses. Il n’était que sept heures. Je pris le tramway de Munich, de Munich que j'avais abandonnée voilà quinze ans pour venir toucher à Paris le premier prix du concours : Quelles douze nouvelles annonceriezvous à Napoléon s’il revenait aujourd’hui? Ce prix était une boussole dont le Premier Consul s’était servi en Égypte, avec la devise : “ J’oriente en Orient ” et que m’envie encore mon concurtent non classé Dupuy, réputé pour son mauvais .caraétère, qui annonçait à Napoléon la mort du roi de Rome, Fachoda, Sedan et Chanteclerc. Munich était sous la neige et il faisait nuit. Mais je la reconnaissais, ainsi invisible, insipide et muette, à ces signes plus particuliers aux villes que leur Grande Roue, leur Bavaria ou leurs pompiers : au syStème par lequel les conducteurs de tramway sépargnent leur salive pour distribuer les billets ou empêchent la poignée de la corde d’appel de heurter le front des clients, à la marque sur la plateforme qui sert à mesurer les. enfants et au-dessus de laquelle ils paient place entière, à une relève déterminée des voyageurs, chaque place abandonnée par un ouvrier reprise à cette heure et sur cette ligne par des femmes emmitouflées qui étaient les chanteuses du Théâtre Royal, par des petits enfants qui se haussaient à la toise pour mériter la faveur de payer et qui étaient les choristes, et deux ou trois autres voyageurs qu’un profane eût jugés sans caractéristique mais dont la vue me permettait cependant de reconnaître si l’on jouait les Maîtres chanteurs où Carmen. Pas d’enfants aujourd’hui... Des dames hautes à forte poitrine, c’est-à-dire à voix de Koloratur, de petits

hommes gros, c’est-à-dire des ténors, l’énorme bossu qui chantait le mieux l'italien : sûrement on jouait le divin Mozart. Au point terminus du tramway, au point d’ailleurs qui devrait être le terminus de tous les tramways et de tous les trains du monde, au pied même d’un édifice où l’on donnait La Fläte Enchantée, je descendis.

Je n'étais pas désorienté de me promener dans cette ville avec un faux passeport et en vainqueur. C'était celle du monde où je m'étais le plus déguisé. J'avais passé sous ces arcades en berger bernois, dans ce Café Royal, — en vampire, — j'avais embrassé une Finlandaise, j'avais pris ce tramway en Frédéric II et ces taxis en Voltaire, j’avais en femme acheté dans ce magasin des faux cols d’homme. Il me restait de ce polymorphisme, par cette neige et avec l'ivresse du retour, le sentiment de pouvoir presque recourir, s’il en était besoin, selon le schutzmann ou la kellnerin, à des co$tumes ou à des formes non humaines... Déguisé en glace à la fraise, javais bu là mon café. crème... Où ne s’élève point vers le soir l’imagination, quand la réalité vous trouve au matin habillé, comme nous létions alors, d’une culotte noire passepoïilée de grenat et coupée aux cuisses d’une chemise gaufrée à revers brodés de zinnias, et d’un chapeau émeraude à blaireau de chamois, en un mot du complet : bavarois! Mais, aujourd’hui, plus de ces .lumières placées très haut dans un arbre ou un clocher pour détourner les moustiques et les mites des danseuses et des vieux dominos. J’apercevais, à peine éclairés à leur pied par une lanterne comme un cheval dont on regarde le sabot déferré, ces atcs-de-triomphe,

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F SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN 7x ces colonnes maréchales, ces temples élevés à la victoire de l’Allemagne, ces chevaux aussi des Statues des Othon et des Maximilien, tout un personnel triomphal qui, à cette heure du moins, affe@ait de souffrir plus-des ténèbres que de la défaite. Par crainte du gel, tout ce qu’il y avait de païen épars dans la ville, les satyres, les taureaux d’Hildebrandt, la nymphe à trois charmes, étaient recouvetts, nourriture classique et saine, de baraques Vilgrain, cependant que le chimiste Liebig et l’hygiéniste Pettenkofer, en bronze et un peu luisants — quelles douze nouvelles avais-je bien à annoncer à l’hygiéniste Pettenkofer? — semblaient des bonshommes en neige noire et commençaient à fondre. Comme Munich avait peu changé! Il est vrai que je l’avais connue au moment où ma ctoissance était finie, mon pas étalonné, mon iris incompressible, mais jamais je n’avais retrouvé à ce point, même sut la Vénus de Milo à chaque passage au Louvre, la ressemblance des Statues. Le visage de Pettenkofer pétillait d’hygiène et de ressemblance. Pas de ces maisons non plus que l’on retrouve plus à droite, de ces jardins que l’on retrouve tout petits, rien de ce déplacement des monuments dans la mémoire, aussi imperceptible mais aussi implacable que s’ils étaient Rathhaus ou Marienkirche, sur un gla- * cier… Mais, voilà quinze ans, au lieu de me heurter anonymement et en fourrures à une ville enfouie sous la neige et la haine, dans des rues étincelantes bordées de palais peints et-plats sur lesquels la moindre mouche par ce soleil formait un haut-relief, javais été dès le premier jour heurter mon nom, illustre d’ailleurs en rhétorique supérieure et dans tout Lakanal, aux

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7 SIEGFRTEDTVET, L'ENLIMONUNE

noms, réputés aussi, de Siegfried Wagner et de Strauss C'était un jour de juin, et de fête bien entendu. Il y avait eu ce mois-là vingt et un jours fériés en Bavière,

grâce aux nombreuses naissances et morts de princes’

Wittelsbach et d’archiducs zu Bayern. On pouvait prévoir que si la famille continuait à vivre et à mourir au même rythme, les jours de travail seraient bientôt

supprimés pour son bon peuple. C'était aussi le jour

où Delcassé avait donné sa démission, où la Moténa avait récupéré deux notes de sa voix perdue l’année précédente, où l’on avait enfin retrouvé et offert au Musée une bourse de Wagner en cuir sculpté, que

lon cherchait depuis la mort de Wagner, et que

Wagner lui-même avait perdu deux jouts de sa vie à réclamer vainement (elle contenait deux billets de faveur pour la représentation du 8 août 1875). Chaque édition des Nouvelles Munichoises, celle de sept heures, celle de onze, celle de deux, apportait donc aux abonnés une version heureuse de la journée, qui les porta, selon leur façon d’entendre lPhospitalité, à réunir leurs fils et filles jusqu’à concurrence de quatre pour me jouer un quatuor, ou à me parler, les larmes aux yeux, du bon vin qu’ils avaient bu dans nos ch4teaux en 1870. Je ne disais rien. je buvais l’humiliation en silence. Il s’agissait alors pour moi de pousser à la reftitution de l’Alsace, de gagner au repentir et à la France, par d’habiles entrefilets dans la Rewse d'Art dramatique dont j'étais le correspondant, ces soixante millions d’êtres tombés entre les Slaves et les Gaulois, et qui ont inventé, pour passer la vie et

le temps, la bière, la guerre, l’okarina, et un si grand -

nombre de verbes irréguliers.

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Il était neuf heures. Seuls étaient encore brillants, aux environs des théâtres, les magasins d’opticiens et de jumelles. Tous les télescopes, les loupes, les blocs de cristal de roche, le cerveau de Hegel avec un drapeau par circonvolution (carte immuable, celle-là, de l’Allemagne), s’offraient sans concurrence au promeneut... J’allais par les arcades, les passages, les cloîtres, m’arrêtant, pressant le pas comme quelqu'un qui suit quelqu'un et, à quinze ans de distance, je me suivais moi-même. Mes adhérences avec Munich

d’ailleurs ne se firent pas douloureuses juste aux places

où je pensais les trouver, et je découvrais pour la première fois les vrais points sensibles pour moi de cette capitale. Ce n’était, comme je l’avais imaginé quinze ans, ni la Glypothèque, ni la vieille Pinacothèque, pour ne rien dire de la jeune, ni la demeure où j'avais vu Lenbach peindre, ni le théâtre où j'avais vu Hildebrandt sculpter; ais bien, surgissant seuls pour moi, comme épargnés dans une ville en cendres, le poste Moyen Age où je recevais mes lettres guichet restant, l’obélisque d’où les Bavarois étaient partis un jeudi pour la Russie avec Napoléon et d’où je pattais tous les dimanches avec Martha pour Schlossheim, les grands magasins Tietz, où je ne connaissais d’ailleurs personne, mais où j'avais continué à me rendre à la parfumerie, située juste au centre et Dieu

sait accessible! par un itinéraire compliqué et immuable

qui correspondait peut-être, tant il m’est cher encore, à quelque aimant souterrain. À certains coins de rue, : les mêmes glaces m’offraient comme un souvenir mon reflet, à peu près ie même reflet. Un objet de porce-

laine de la maison Koeller, que j'avais vu jadis ne

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devanture, n’était pas encore vendu. Le hall du café Luitpold était tout vide, on ne voyait que la plaine de … marbre des tables, comme un cimetière anonyme, et un étudiant à cicatrices, la tête dépassant à peine, essayait seul d’y ressusciter. Le bar Tip-Top à mémoire multiple m’offtit dix-huit de mes reflets, mais " la personne survivante que je cherchais pour clore Jhallucination s’ob$tinait à ne pas paraître. Je fis le tout des cafés où j’appartenais autrefois à des tables d’habitués, institutions qui ont coutume de donner au voyageur, plus que les Pyramides, le sentiment de Pimmuable, quand il aperçoit à travers la-vitre embuée et presque à travers ses larmes, au retour du. Thibet, l’œil indifférent de Pégoiïste chef de table. Mais en vain... Disparu à la Spatenbrau le Baurath .: et son fer spécial pour brûler la bière, qu’il me prêétait pout ferrer ma citronnade; disparu à la Franziskaner le major von Podmer, et sa pipe à fourneau éleétrique: disparu le professeur peintre Preuss, qui ne voulut jamais pour modèle qu’une Kellnerin et ne pouvait ainsi travailler, Dieu sait s’il en profital quand les ! cafés étaient ouverts. Tous ces gens en retraite qui. n'avaient plus qu’à vivre; disparus! Les placards au- - dessus des tables, qu’on réservait alors pour annoncer la fête de chaque habitué, étaient recouverts d’affiches. invitant la Bavière à réclamer une marine de guerre et des colonies, car de tous les États allemands, c’est elle, si loin de la mer, et la principauté de Reuss, qui . portent avec le plus d’éclat le deuil du Cameroun et de Togo. J'étais seul en Allemagnel… et machinalement, comme les jours où le Bautath m'avait délaissé pour chasser le chamois avec sa carabine À

viseur à musique, où le major — les hôtes devant arrivert bientôt à sa villa du Tyrol — était allé placer au fond de son petit lac transparent sa sirène en cristal grandeur nature, je rentrai à mon ancienne pension. Elle était au-dessus du café Stefanie, où je jetai un dernier regard de recherche. Mais disparu Wedekind et sa gymnote pour les rhumatismes, mais disparu Thomas et son serre-front mécanique. Je montai pat l’escalier à rampe de cuivre sur lequel, au bruit de leur alliance, le propriétaire repérait la nuit les hommes mariés, et je sonnai.… Non seulement Je reconnus la sonnette, mais je reconnus ma façon de sonner.

MAINTENANT j'étais en face de Lili, qui me regardait en silence, cherchant, plutôt qu’à me reconnaître, à distinguer ce que quinze ans avaient apporté de neuf à mes traits. Sa tête à elle s'était rapetissée, ses cheveux étaient plus fins, si je n'étais revenu qu’au bout de soixante ans, je l’aurais trouvée avec une tête de poupée. Elle n’arrivait pas à déchiffrer mon nouveau visage, s’entêtant à en chercher la clef, comme autrefois quand je riais toujours, dans mes yeux et dans mes dents, alors qu’elle était aujourd’hui dans mes paupières et dans mes lèvres. Moi je regardais avec joie ce salon, où j'étais à l’aise comme dans un vieil habit qu’on remet, mais où je remarquais pour la première fois, — (car il est difficile d’être homme à Paris et d’aimer passionnément sans avoir à apprendre la science des cadres Louis XV, les co$tumes

76 SIEGFRIED. ET LE L'IMOUSENS vénitiens; d’aimer modérément sans faire la connaissance du Style Jacob Petit, des soucoupes bleu ciel; . d'aimer égoïstement .sans savoir raffiner sur la vo- Jupté que donnent les girafes en perle, les fils or et” rouge pris dans des pompons d’acier accolés à des gueules de lion en améthys$te, sans la brocante enfin!) — l’ameublement de teck, d’ébène, et les portraits: de Kaufmann. C'était tout un site de ma jeunesse qui s’ornait soudain en mon honneur. Lili me croyait intimidé, ne se doutant pas que mon cœur fleurissait… Û

— Vous êtes d’une commission de contrôle?

* — Non. | — D'une commission de désarmement?

— Non. |

Il fallut me défendre aussi d’être d’une commission du Danube, du Rhin. Lili n’imaginait plus qu’un Français pût venir en Allemagne autrement que pour retirer une mitrailleuse d’un Emmenthal géant, plonget des lapins dans des vases de glycétine dénoncés comme empoisonnés, arrêter les pigeons au vol et contrôler leurs ailes, décréter le débit futur de la biète et des fleuves allemands Or, j'étais simplement venu pour voit si les maîtresses de pension et leurs filles sont immuables, puisque l’on ne peut plus compter, pour donner à l’éternité bavaroise un peu de consistance, sut les Bauräthe et sur les majors à la suite; ét d’ailleurs que je me sentais bien dans ce salon où jadis toùs les soirs, selon le pays du plus récent pensionnaire, nous nous souhaitions bonne nuit avec des mots nouveaux — buona notte, dobra notche, — qui nous donnaient surtout l’impression

de désigner une chose nouvelle et ie le

sommeil!

Lili, machinalement, comme à toute visite d’ancien pensionnaire, me disait les nouvelles des hôtes de mon époque; mais, pour la première fois où elle se trouvait depuis la guerre en présence d’un. Français, au lieu de me parler aussitôt de mes amis, elle les fit précéder d’une foule éclatante et anonyme. Au lieu de me dire : Fraülein Schell n’est pas mariée, elle a des aétions dans la pâtisserie artificielle et s’occupe de spiritisme, Fraülein Silz est Frau Pappe, Fraülein von Hohentiffe$t Frau von Hausenknoten, Fraülein Riedel, que vous avez tant aimée en 1905, l’année de cette robe

qui lui allait, avec qui vous vous êtes brouillé en 11905, l’année de ses rouflaquettes, et avec laquelle,

— était-ce au temps de votre brouille ou de votre

amour? — vous fûtes surpris en canot sur le Starnberg tous deux endormis et voguant, cependant qu’un

petit faon des parcs de Rupprecht vous léchait, Lili me dit :

— Nous avons: perdu le Prince Régent subitement, le jour où fut élevée sa treizième Statue, à la fin de 1912. Puis le roi Otto mourut, d’avoir avalé,

dit-on, quarante et un œufs de vanneau. Ces dernières

années, il ne pelait plus de pommes de terre, mais comptait les barbes des chats. Pour le roi Ludwig, il devint peu à peu aussi vieux qu'il le paraissait, et le jour où il eut et parut le même âge, ce fut fini... La Moréna a retrouvé toutes ses notes moins deux, et la Boretti toutes ses dents sans exception...

… Ainsi, selon le protocole, le rideau munichois se televa pour moi sur un avant-propos de princes et

d’aéteurs. Puis, quand j’eus observé le même rite, quand j’eus raconté qu’Anatole France était marié, que Rodin était embaumé, que Clemenceau avait dix-sept ans de moins que Freycinet, le barrage officiel une fois rompu, les foules de nos amis modestes se précipitèrent l’une vers l’autre, et elle me parla de Martha.

Martha, le dimanche de mon départ, vêtue de mousseline à pois rouges, les oreilles sous deux coques, la langue au secret dans sa bouche, les yeux sous ses cils et paupières, les ailes de son nez fermées de détresse, ses mains cachées dans un manchon, promena tout ce corps charmant privé de sens du Jardin Royal où elle me cherchait en personne, à l’église des Théatins où elle réclamait par paraphrase pour dix. pfennig à saint Antoine un trésor perdu. Elle eut tort de ne pas préciser. Elle trouva un livre de messe, une broche représentant un éléphant passionné, mais ne me trouva pas. Parfois un petit chien perdu semblable au mien passait. Elle le poutsuivait jusqu’à ce qu’il eût rejoint son maître. Moi j'étais déjà à Augsbourg, ivre de liberté et surpris par le contrôleur à danser dans le couloir. Parfois un lorgnon. renvoyait un rayon dans lequel elle croyait reconnaître un de mes faux regards. Des larmes alors venaient sur ces yeux cachés sous ces cils. Moi, en gare d’Ulm, à la hauteur de la cathédrale, j'appuyais mon visage de toutes mes forces contre la vitre, grimaçant d’aise, à l’étonnement du contrôleur qui se dégourdissait les jambes sur le quai. Parfois, elle ctoyait me voir entrer au Musée National, elle y pénétrait, voyait sa méprise, et devait courir par les quatre-vingt-trois salles qu’on.

SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN 7 . est obligé de visiter dans l’ordre, pour sortir au plus vite, et me chercher. Moi, en face Lauingen, où naquit ce brave Albert le Grand, je lisais avec ravissement toutes les nouvelles contenues dans l’Echo de Lauingen, et les dates de foire de toute la région... Parfois, un jeune homme me ressemblait, Martha s’arrangeait pour être bousculée par lui, il s’excusait, il lui prenait le bras. Elle décidait de me punir par mon sosie, mais soudain s’échappait. Moi, sans pensée aucune, arrivé à l’indifférence comme à je ne sais quelle écluse, en face l'hôtel Ruf de Pforzheim, je me demandais si je n’allais pas prendre à six heures le train qui ramène à Munich. Parfois Martha, un officier à tête rase la saluant, décidait de me punir par mon contraire, et consentait à ouvrir la bouche pour prendre une glace, pout dire que la glace était froide, pour dire que le froid e$t chose agréable, ne sachant pas qu’un seul sens délivté délivre tous les autres. La nuit était venue. Moi, à la hauteur de Châlons-sur-Marne, surpris par le désespoir et l’amour, je voulais mourir. Cependant que la belle Martha, toute au lieutenant von Todel, en plein centre du Restaurant du Théâtre, prenait sut la nappe, avec des allumettes et des boules de mie de pain roulées, sa première leçon de tennis... Moi, dans un taxi déplorable, sur la misérable Concorde...

Si le major von Podmer est mort pendant la saison d'été, je pense soudain que la sirène de cristal est encore au fond de son lac...

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