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nèse), j’appris qu’ils ‘avaient été apportés d’Alle-
magne par le petit comte von Zelten, qui les avait . choisis à cause de cette ressemblance et avait de-
mandé qu’on me prévint. Il me faisait dire qu’il possédait un autre carton, si j'aimais toujours les Rem-
brandt, et qu’il serait tous les soirs vers six heures
à la Rotonde, si j'aimais toujours les Boches…. Il était cinq heures. Je me hâtai au rendez-vous avec Paide d’une ligne d’autobus de nouvelle création,
mais que Zelten justement aurait eu jadis grand avan- |
tage à connaître, car son parcours touche successivement, par hasard ou par bonté municipale, les quatre Monts-de-Piété épars dans Paris.
À Pangle du boulevard Raspail et du boulevard du Montparnasse, à la terrasse d’un café au milieu de laquelle, parmi les tables, débouchait la sortie du métro, j’attendis donc Zelten. C'était un de ces beaux soirs de mars où le soleil n’est pas encore soutenu une heure de plus au-dessus de lhorizon pat les députés ouvriers, et dès qu’il effleurait la ville, il s’étalait comme un œuf sur la gare et la Tout Eiffel. À cette interse@tion de la route d'Orléans et des routes de Dreux, à ce carrefour où les seuls passants ne devraient être que Tourangeaux, Beaucerons et coquassiers de Choisy, était installé tout ce que Paris
compte de Japonais expressionnistes, de Suédois
cubistes, -d’Islandais graveurs, de ‘Turcs médaïllers, de Hongrois et de Péruviens à vocations complémentaires, chacun agrémenté d’une demi-épouse à
maquillage individuel et dont aucune n'employait
les mêmes couleurs pour les yeux ou les lèvres; cha-
18 SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN à Robert et le Granet de l’an passé pour saisir le Pira-
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cun dans l’accoutrement qui le faisait passer pour
fou dans sa ville natale, mais qui représentait dans ce quartier, et pour la concierge elle-même, le minimum de l’extravagant. Des femmes seules se levaient parfois, c’est qu’elles allaient tirer la flamme en veilleuse du comptoir pour allumer leur cigare. En face, le café rival, à l’ombre quand la Rotonde était au soleil, au soleil dès que l’ombre enveloppait la Rotonde; mais personne jamais ne traversait la rue, — à part un créole qui se déplaçait avec le soleil, et une pianiste congeftionnée qui cherchait le frais; à part aussi celui qui venait de se brouiller avec son groupe, de renier son art et ses frères, de changer de couleur pour les ombres, ou d’idéal politique. Sur l’autre angle du boulevard, enfin, le restaurant Baty, où — laissant les étrangers arracher à des journaux de leur pays une charcuterie qu’il eût suffi de montrer à la glace pour lire, sur elle imprimé, l’éditorial de Bergen ou de Kiev, — venaient nourrir leur âme
‘de Bourgueil et de portugaises Vincent d’Indy, Ber-
nard Naudin, et à la terrasse le principal entrepreneur des pompes funèbres du quartier que saluaient de leur cotbillard les cochers des convois, nombreux si près. du cimetière. J'étais sûr avant la guerre de rencontrer Zelten dans ce triangle maçonnique, à la seule heure où coulent enfin dans les verres à boire les couleurs des bocaux des pharmacies, où chaque table reçoit alternée la visite des chiens pour le.sucre, des sourdsmuets pour les deux sous, de ces dames pour le briquet ou pour le franc cinquante de leur taxi, et celle de Rosita dégrafée, exigeant de chaque inconnu qu'il dessinât au stylo sur son album, les yeux fermés,
0 SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN un cochon. Si vous aimiez l’aventure, il suffisait
d'aller répondre au téléphone, des voix étrangères vous y parlaient dans une langue inconnue. C’est
sur cette fourmilière que Damalli avait formé le projet de se laisser tomber par mépris et par vengeance, et il avait loué une chambre au cinquième, mais, effrayé par la bouche du Métro, il s’était orienté vers
la carrière de parachutiste qui l’avait rendu tiche et.
célèbre. À la table même où j'étais assis ce soir, j'avais
eu pouf voisin quelques secondes un dineur à par--
dessus qui réclamait toujours du bœuf gros sel et du bœuf gros poivre. On à su depuis que c'était
Trotsky, et personne dans l'établissement n’en.
conçut la moindre surprise, cat personne du café, — et de ce café seul, et peut-être de ce lieu seul au monde, — ne désespère du voisin le plus malpropre, le plus pauvre, le plus grossier au point de croire qu’il ne peut devenir un jour roi ou tyran.
J’attendais Zelten avec quelque angoisse, car non seulement il allait m'aider à percer le mystère S. V. K., mais parce qu’il était, de mes nombreux camarades allemands, le premier que je revoyais, et aussi le plus cher. Dans quelques minutes, lorsqu'il allait marcher sur moi, sa silhouette de face semblable comme toutes les silhouettes humaines: à la tranche
d’une clef, je saurais donc ce qu'il ouvrait, ce qu'il :
fermait, et si je devais me faire à l’idée que l’Allemagne pour moi n'existait plus. Or, comme tous les
Français, par peur peut-être de Peau, ma pensée
appuyait volontiers vers le continent. J'étais prêt à
en faire le sacrifice, mais j'avais l'impression que je
vivrais difficilement sans l'Allemagne, et je me sen-
émet itate
SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN 2x
tais parfois, tous les fils qui me liaient à mes amis de . Berlin, de Dresde ou de Munich tranchés, désorienté sur mon côté allemand et comme le chien auquel Es a coupé à droite la moustache-antenne qui lui donne sa seconde vue et sa seconde ouïe. L’Allemagne est un grand pays humain et poétique, dont la plupart des Allemands se passent parfaitement aujourd’hui, mais dont je n’avais point trouvé encore l'équivalent, malgré les recherches qui m’ont conduit …à Cincinnati et à Grenade. L'Allemagne est une val- - lée où débouchent, au milieu d’un populaire parfois sans goût et de chefs sans grande conduite, comme le - métro dans la terrasse de la Rotonde, des souterrains «où les Allemands se croient malins de imurer à la - fois les armes soustraites au Contrôle et les vérités de leur pays, mais où nous étions pas mal en Europe -à vouloir cogner. L’Allemagne est une grande plaine -créée pour les invasions, et où la France d’ailleurs, depuis quarante ans, n’a pu expédier que la cohorte
semestrielle de huit boursiers d’agrégation, mais sj'avais été l’un d’eux et je ne renonçais pas à ma conquête. Un pays où les espèces sentimentales sont à ce point matérielles qu’il est aussi nécessaire d’en posséder les appellations que celles du pain et de la - bière, mais j'avais besoin d’une race où les mots qui signifient Âme ou Intime, ou Moteur animal, sont les premiers du Baedeker, au vocabulaire pour cochers. J'avais gardé de Zelten, qui le personnifait “pour moi, un souvenir qui ne m'avait jamais permis
de l’englober dans cette haine pour l'injustice et l'Allemagne que tous les Français, à part ce collec- “tionneur de timbres d’Asnières qui légua ses Iles
Maurice orange et ses Hawaï zébrés à Guillaume II en pleine attaque de’ Verdun, ont ressentie pendant cinq ans. Âu moment où mon Allemagne avait sombré « le plus profondément, il y avait toujours eu pour moi « une bouée au-dessus du gouffre, qui m’indiquait sa place et qui était Zelten., | Zelten avait tous ces défauts superbes et voyants | dont on ofnait chez nous les Allemands jusqu’en « 1870, et qu’il va bien falloir trouver un autre peuple pour porter, s’ils s’entêtent à vouloir être chauves, rapaces et pratiques : il avait des cheveux blonds en « boucles, il sacrifiait chaque minute de sa vie à des“ chimères, il descendait habillé dans les bassins pour poser la main sur le jet d’eau ou remettre sous la” bonne aile le bec du cygne endormi : il était l’Allemagne. Il ressemblait aussi peu que possible à ces écrivains modèles que la Wilhelmétrasse distribua « dès 1914 sur ce qu’elle appelait les centres poétiques de l’univers, Boston, Syracuse ou Délos, de même qu’elle fit circuler des couples géants, amoureux et fidèles au Riggi, à Stockholm, à La Havane, dans les. capitales sentimentales, afin de soutenir le prestige. de la poésie et de l'amour allemands. Alors que ses compatriotes semblent maintenant avoir pour chaque \ ordre d’aétion ou de pensée une commande distinéte, la boîte de vitesses en Zelten n’exi$tait pas, et quand par exemple il devint sportif, tous les gestes qu’on accomplit nu et sans pensée se trouvèrent chez lui amalgamés aux aëtes qui commandent le plus de vêtements et de dévotion : il ne se baignaïit dans le Rhin qu'en plongeant du pont d’où Schumann s'était jeté; il sautait à cheval le mur dont était tombé Beethoven »