‹ Siegfried et le limousinChapitre 3 sur 47 · FIRE D A · texte numérisé non relu

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- SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN 23 . dans la chute qui causa, dit-on, sa surdité... Il était

de taille moyenne, mais beau, surtout au jout, ce qui le désespérait, car il n’arrivait guère à se lever avant cinq heures; — mais, au coucher du soleil encoré, les femmes-peintres de la Rotonde qui devaient épou-

ser un baron balte pour assurer un père légal à leur

enfant, les étudiantes russes qui s’étaient résolues à épouser un Français pour obtenir, ainsi naturalisées, le droit d’exercer en France la médecine, hésitaient à sa vue... Il avait des facilités en tout, sport, éloquence, peinture, excepté dans le madrigal et le triolet au’il s’obstinait à vouloir transplanter dans la poésie rhénane… Je l’avais connu à Munich, alors que plein de raison déjà, à l’âge où je me hasardais à fumer des Abdullah et à boire de l’anisette, il avait épuisé motphine, cocaïne et quelques autres remèdes de Dieu

… moins connus, tels que l’épine de Mossoul et le swab.

Dans les environs des bars, il se donnait pour agent de renseignements, sachant que ces résines suintent

- de préférence autour des greffes internationales un

peu louches, flattant l’Algérien chargé de la propa-

* gande en Algérie pour obtenir du kif, et l’adjédant

du bureau M pour ses tablettes de bétel dut... Des drogues peu coupables, telles que la grenadine et le maple sirup, qu’il avait obtenucs d’un déserteur amé-

lricain, lui versaient d’ailleurs, en raison de leur source,

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la même exaltation. Dès que l’esprit de bonheur, du moindre bonheur, soufflait sur lui, il arrivait en une seconde à une estime immodérée de lui-même, car il tenait un compte raisonné de tous ses ates, qu’il accomplissait d’ailleuts d’instinét, et les souvenirs de toutes ses bonnes a@tions s’épanouissaient à la moindre

deux ou trois ennemis de la mort, sacrifié sa fortune,

24 SIEGFRIED. ET: LE LIMOUSIN tiédeur : l’année qu’il avait sacrifiée à un ouvrier malade, le sentiment de n’avoir jamais transigé sur ce qu’il croyait son talent, même pour acclimater le” triolet. À la première contrariété et au moindre gel” pat contre, cette estime se muait en le mépris le plus complet de Zelten et de son existence, car les souve=« nits infamants arrivaient en foule; cat il avait em-" prunté secrètement à une caisse qui n’était pas la” sienne, car il avait quelque peu caressé sa belle-sœut" Barbara. Il y avait des chances pour que le mouve-* ment du balancier en sept ans se fût, grâce à sept" hivers et à sept étés, amplifié jusqu’à l’admiration et à la haine, pour que le comte de Zelten eût sauvé j

donné son sang pour une transfusion, et, d’autre part, fût devenu alcoolique, ait eu raison finalement de Barbara. Brouillé avec son père, en constatant le jour où il voulait le voler que ce père n’avait pas pris le nom de son fils pour mot du coffre-fort... Endormant ce même père au laudanum pour l’embrasser sans qu’il s’en doutât…. — C'était si émouvant — me dit-il, — il sentait l’opérél.… Tel était lPagent que” m'expédiaient dans ce petit café, comme pour un rendez-vous du deuxième bureau, Gœthe, Nietzsche et quelques autres. cependant qu’un convoi funèbre” se hâtait dans le crépuscule vers l’atbre qui fait partie à la fois de l'avenue et du cimetière Montparnasse, et me fournissait le moyen de reconnaître le nombre exact de Français ou de Françaises distribués dans la foule de la terrasse, car les Français seuls au moride saluent les morts dans la rue.

Soudain je ressentis l’appel qui prévient les sug-.

gestionnés de l'approche de l’hypnotiseur. Il va sans

dire que Zelten avait un pouvoir magnétique, et

m'avait même une fois endormi... Pendant la guerre,

à deux ou trois reprises, j’avais cru percevoir cette succion d’un esprit, parfois tellement vive qu’elle semblait venir de la tranchée d’en face. Zelten, si je me laïissais guider aujourd’hui par ce message, preriait en ce moment le tramway vert au quai d'Orsay; il l’échangeait maintenant à l’École militaire pour le tramway jaune; il utilisait en cette minute la section chevauchante avec plaque rouge du boulevard des Invalides: il allait descendre de la deuxième voiture qui Stopperait devant la Rotonde...

En effet, il en descendit. |

Iz en descendit, à reculons, et pour aider à en extraire un pensionnat de fillettes, embrassant la dernière et la plus petite. À mesure qu’il approchait de moi,

cette jeunesse de silhouette qui m'avait permis de

le reconnaître disparaissait de chaque point de son corps sur lequel se posaient mes yeux, et les petites filles ne s’étaient pas encore évanouies dans l’ombre, qu’elle s’était évanouie. De plus près, je constatai que son côté gauche avait souffert, à gauche il avait des cheveux gris, des rides, des pattes-d’oie; tout ce qu’il avait pu imaginer pour ne pas laisser la vie et la beauté tomber de lui s’était réduit pendant huit ans à faire la part de la guerre et du feu... On voyait du premier coup d’œil, pauvre Zelten, que ce n’était pas un gaucher! Ainsi revint Zelten vers nous, rame-,

tant comme un cheval qui rejoint au brancard son

( (ER 36 STEGFRIED ET LE LIMOUSIN nant comme ces poules qui disparaissent à la cam-. pagne toute une couvéé du tramway, et il me tendit les deux mains, tenant à ce que le côté sacrifié participât à cette fête, et s’il avait eu du laudanum, je ny eus pas coupé d’un baiser... Puis il s’assit en me heur-

collègue cheval, reformant après tant d’années le vieil attelage avec lequel nous avions tiré bien des fardeaux, excepté la haine et la lamentation. Nous nous taisions, mais il est facile de savoir comment” bat le cœur de celui qui donne tout le sucre au ptemier chien et cent sous au premier sourd-muet. ; C’est ce moment précis, naturellement, que choisit le hasard'pour faire passer une Alsacienne en co$tume… Zelten sourit.

— Eh bien, dit-il enfin, tu l'as, cette fois, ton : Alsace! Celle que je t'avais donnée ne te suffisait plus?

Voilà dix-sept ans, en pension, à Munich, il avait imaginé un moyen de clore nos disputes au sujet de lAlsace-Lorraine. Il arriva un matin avec un puzzle qui était une caïte d’Alsace collée sur carton et dé coupée par district.

. — Il faut vider cette histoire du Reichsland, avaitil ajouté, du moins entre’nous deux. J’ai la même carte découpée. Quand je ten jugerai digne, toi ou ton pays, quand je serai pris d’un accès d'amitié, pour toi ou pour ton pays, je te céderai un distri@. Fais comme moi. Quel bel exemple nous donnetions à l’Europe si dans six mois tu avais toute ma carte et moi toute la tiennel ee

Puis il me glissa aussitôt dans la main, par satis-

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faétion de sa trouvaille et en don d’avènement, le . distriét de Trutchtersheim, perdu en pleine Alsace où j’atterris ainsi comme d’un aéroplane.. Rien d’ail- — leurs de caraétéristique dans le Baedeker, sur Trutchtersheim, cette cession demeure son premier événement historique. Puis, deux jours après, — il paraît que j'avais ressemblé étrangement pendant toute une classe à Galéas Sforza, — je reçus Rappoltsweiler, et de ce nom en coque le Baedeker me fit la surprise de tirer, lisse et vernis, Ribeauvillé. Puis, par esprit de justice et avec sa manie des fichiers, il me rendit un à un les cantons de Lorraine où l’on parlait français. Puis, le jour où j'avais particulièrement ressemblé au Titien jeune, j’eus Bernweiler, patrie de Henner. Il ne se plaignait pas de me trouver aussi avare qu’il était généreux. Car je feignais d’être impassible, fûtce le jour où une de ces grosses colombes du Jardin Royal qui se nourrissent de gâteaux d’enfants comme les oufs, le cou ceint du collier que portent les champignons non vénéneux, vint se poser sur son épaule dans un de nos voyages à bicyclette, — ou le premier soit où nous entendîmes tous deux Tristan, en costume de tennis, debout aux Stehplätze, mais à partir du second a@e assis sur l’arc de nos raquettes. Je - ne cédai ni Baar, ni Saarbrück, ni Brumath... Je cédai seulement, un soir où, tremblant de fièvre, de jeunesse, de no$talgie pour ce pays qu’il n’avait jamais quitté, il ressemblait comme il n’a jamais été ressemblé à un petit Allemand, bon, naïf et fidèle, le dernier et minuscule distrié frontière au sud de Landau, — que Cle- | menceau aussi depuis céda. Si bien qu’à la fin du premier trimestre, tant j'avais ressembké à César

Borgia vieux, à Savonarole jeune, à Baudelaire à la fleur de l’âge, il ne lui restait plus que les villes. Il était assiégé de toutes parts. La première petite émotion; le premier reflet de la Renaissance ou de la Ré-

forme sur moi, allait le forcer, — car il ne savait se

retenir, — à m’abandonner Metz, Strasbourg ou Colmar. Il tentait d’esquiver l’issue funeste en me glissant par dérision des distriéts que je ne pouvais introduire dans mon puzzle et qui étaient ceux de cités allemandes qu’il avait en exécration, comme Gattingen ou Borchum.…. C’est Strasbourg qu’il rendit avant Metz, gardant jusqu’au bout la ville . militaire, comme l’eût fait un général, respectant instinétivement les ordres de son empereur. Puis vint Heidelberg, cette nuit de lune et de parfums que: je passai toute, assis près de lui sur la pierre du château, où justement je ne ressemblais à personne, à personne, et à peine à moi-même, où les étoiles, sacri-

fées à je ne sais quelles amitiés et analogies divines, «

se détachèrent l’une après l’autre de la carte du ciel... et j’eus Metz... Je n'avais plus qu’à jouer le même jeu avec les soixante autres millions d’Allemands.

— Oui, reprit-il, je me suis battu quatre ans pour reprendre ce que j'avais déjà donné, Ilest vrai que je ne l’avais donné qu’à toi...

Je lui demandai ce qui lui était arrivé en ces huit ans.

— Je te dirai cela demain, dit-il. J'ai rendez-vous avec Geneviève Prat et je ne t’attendais point. Il m'est arrivé tout ce qui arrive aux Allemands dia-

boliques et romantiques, j'ai hérité d’une part dans .

une fabrique d’objets en caoutchouc, je me suis.

à STEGFRIED ‘ET LE LIMOUSIN 29

. brouillé avec ma belle-mère et j’ai une sinusite à l’état chronique... Je suppose par contre que le sort ta - donné tout ce qui est Le lot du petit bourgeois français, : tu as été aimé d’une princesse régnante, tu as trouvé - un nouveau rapport entre les mots et les couleurs, . tu as été jeté sur une Cyclade déserte et y as vécu avec - Miss Campton et Lénine. Tu n’as pas changé d’ail- - leurs. Tu ressembles toujours à s ‘y méprendre à Charles XII. Quel cadeau pourrais-je bien te faire » en cet honneur?

Il se leva, retroussa sa manche gauche, et me mon- . tra la trace de la balle qui avait amaigri son bras (c'était - Ja première fois, je crois, que je voyais guérie la trace d’une balle française). Un tatouage entourait en soleil la cicatrice.

» — Tâche de lire, dit-il. Le prisonnier Belt Jones, tatoueur du roi, que j’ai utilisé pour ce chef-d'œuvre, -a voulu que les majuscules fussent gothiques et a entremèêlé les mots d’anglaises.

Je lus, et vite, car déjà approchaïit Jacqueline Yourst, qui colleétionne les inscriptions tatouées : “… IL’Allemand qui possède cette peau ne haïra jamais la France... ” C’est ainsi que j’appris un soir, à la Rotonde, en payant deux apéritifs, que ma longue moustacheantenne de droite pourrait un jour repousser.

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