‹ Siegfried et le limousinChapitre 20 sur 47 · CN AN · texte numérisé non relu

CN AN

858 “ STEGFRITED ET LE LIMOUONTE

Je la regardai sans mot dire. J'en avais assez de nos assauts de haine. Mais elle récita :

“O Allemagne, nous jurons d’avoir chacune cinq fils pour te venger. Le premier te vengera des Polonaïis, qui sont une insulte et une dérision pour l’Eu- rope. Les quatre autres te vengeront des Français, qui enlèvent tout prix à l’existence. Ils ont confisqué, en Alsace, les biens du général Scheuch, ancien ministre de la Guerre. Grâce à la valeur de leur franc, ils pillent nos boutiques. Trop lâches pour violenter euxmêmes nos femmes, ils les soumettent à des nègres. Ils avivent leurs plaies comme un mendiant espagnol pour exciter la pitié et réclamer l’aumône. Mais, Allemagne, ton heure vient peu à peu. Déjà, la Bolivie à repris sa mission vétérinaire allemande, déjà la Station zoologique de Naples à rappelé un directeur allemand, déjà les Volières de New York ont demandé du personnel à Hagenbeck et l'Argentine acclame nos botaniStes. La royauté, Allemagne, que tu exer-

çais sut la flore et sur la faune du monde te seta bien- .

tôt redonnée. Que le jour des Vêpres siciliennes attive, comme le réclame le D' Grober, tu trouveras chacune de nous tendant le poignard à notte frère. Égorge tout un jout après avoir haï cinq ans, et te sera redonnée la royauté sur les Âmes, que tu fécondetas par ta poésie et ta musique. ”

Eva, délivrée, m'avait tendu le texte. Après les mots “ mendiant espagnol ”, une annotation indiquait d'éviter cette métaphore pour les pays de langue’ espagnole, et de le remplacer par Shylock réclamant sa livre de viande (à éviter celle-là dans le centre Europe et les milieux sionistes)... Puisque les chants amæbées

Rs :

avaient tepris, je ne voulus pas être en reste et préparai mon épode. Voici donc ce que les étudiantes disaient chez nous : je n’inventais d’ailleurs pas; c'était le discours de l’agrégée d’allemand à la. distribution des prix de Brive :

“ Nous avons aujourd’hui à Brive la première distribution de prix où les robes de couleur soient plus nombreuses que les robes noires. Toi, Marie Desmoulins, qui as eu le prix de thème allemand, toi, Denise Laurent, qui as celui de version, une mission plus

grave vous est réservée qu’à celles de vos compagnes

lauréates en italien et en anglais. Vous savez, mes enfants, que le monde a deux tampons, l’Allemagne, qui amoïtit les heurts du côté de l’instinét, de la vie physique, du chaos, comme mon cours d’avant Pâques vous l’a prouvé, et la France, qui les empêche du côté de la vie théorique, sensible et logique. Tu as donc, Marie Desmoulins. ?”

Je ne pus achever mon antistrophe, car on frappa et deux hommes entrèrent.

Ils étaient évidemment depuis longtemps derrière la porte. Mon escalier est raide et aucun ne soufflait. Ils détournaient les yeux d’Eva, dont les cheveux, autre signe des archanges ou autre rappel au chrysanthème Bourla, s'étaient défaits. Ils semblaient deux maris venus pour surprendre ensemble leur uni-

que femme. Je connaissais de vue le plus jeune, jadis ami de Zelten et grand spirite, et j’avais suivi à l’Université le cours dans lequel le plus vieux déclarait erronées toutes les doëtrines de l’économie politique européenne sur les guerres; le contingent naturel de cuivre, de laiton ou d’acier s’éparpillait selon lui dans

140 SIEGFRIED ÆT LE Re le corps d’une nation comme la graisse dont vit ensuite | un malade, et l’esprit.de guerre ne se déclarait qu’au moment où la sursaturation de métal guerrier était acquise. |

— Monsieur, dit le Professeur Schmeck, nous connaissons le but de votre enquête à Munich. Vous avez, semble-t-il, quelques raisons de croire que Siegfried von Kleist n’est pas Allemand?

J’affeëtai de ne pas comprendre.

. — Monsieur, dit le professeur Schmeck, je suis Monsieur le professeur Schmeck. Mon ami est le capitaine baron de Greidlinger. Avec Fraülein von Schwanhofer vous avez à peu près reconstitué ici le : trio parfait qu’utilisaient vos romanciers mondains du : Second Empire quand ils voulaient décrire l’Allermagne. Par un singulier hasard, un trio composé de nos ancêtres à tous trois s’est rendu jadis en délégation auprès du ministre de la police bavaroise pour obtenit la libération de Lola Montès. Le fait qu’aujourd’hui nous sommes tous trois présidents de clubs de revanche et d’associations de haine, suffit à vous prouver que l’Allemagne a changé. Il convient donc, pour votre bien autant que pour le nôtre, de nous accot- « der cette explication. Nous sommes prêts à accepter » vos exigences, si vous voulez bien nous dire ce que vous savez de Siegfried.

Je ne savais rien. è

— Monsieur, reprit le professeur Schmeck, vous infligez à Fraülein Eva une immense peine, Tout ce qui nous attache à un fils l’attache à Siegfried. C’est elle qui lui révéla comment se nomme un verre, un chien, un chat; qui lui apprit à écrire, et je me rap-

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pelle encore avec quelle furie son élève s’y mettait; le premier Stylo a fait une heure. Avouez qu’un homme qui ressuscite aime mieux appeler une femme Eva qu’Amélie ou Ursule. Mais depuis 1914 nous n’en sommes plus, hélas! à un fils près, et je comprends que ce premier argument vous touche à peine. Le second vous atteindra davantage. Quelle que soit la nationalité de Siegfried, Hongrois, Français ou Portugais, l'Allemagne à besoin de lui. Les autres peuples nous ont souvent reproché notre passion pour la transfusion des âmes, du sang, pour la création artificielle de corps ou d’intelligences humaines. Rassutez-vous, nous n’avons pas transfusé un fluide étranget en votre ami; depuis que sa blessure est devenue cicatrice, le cycle de son sang es$t resté parfait. Mais : notre grand maître Bentram, l’auteur de presque toutes les additions à nos conétitutions, ayant eu la chance de voir Siegfried à Sassnitz, nous l’indiqua dès 1915 comme le conseiller désigné, par sa logique et son

intuition sans précédent en Allemagne, pour étudier

critiquement les projets de nos hommes d’État. C’est le principe de l’éducation allemande de spécialiser chaque Allemand, — chaque Allemand ne connaît que sa spécialité, pour le reste il s’en remet au Gouvernement, — et il nous a été facile de développer

en Siegfried un conseiller d’État modèle. Vous êtes

arrivé à Fheure où ses services vont nous devenir indispensables. Ce dont nous manquons le plus, vous le savez, ce n’eft point d'esprit créateur (par rapport au Français, nous créons dans la proportion où engendre un mari polygame par rapport au monogame), c’est de critique, et jusqu'ici seul Siegfried à vu le vice

= TPS

et les conséquences scabreuses de 31 de nos paragraphes. En admettant qu’il soit Français, comme semble l'indiquer votre venue à Munich, ne rendrez-vous pas à la France un service signalé puisque de ce fait la constitution de Weimar comportera quelques clous et quelques charnières français. Vous luttez pour imposer votre langue dans les congrès? Pourquoi retirer du congrès germain le seul représentant, je puis l’assurer, de votre esprit? Quelle somme ne paierait pas l’Allemagne pour avoir à votre Cour des Comptes un assistant, insoupçonnable, qui permettrait à cet illustre corps de s’adapter inconsciemment aux grands sentiments de l’Allemagne, ou auprès de votre Conseil d’État, cette admirable institution qui vient de décréter que tous les procès faits depuis 1858 au Bois de Boulogne l’ont été à tort, la femme d’un de ses membres ayant mérité le dernier pour son obstination à ne pas y museler son chien. Nous venons donc vous demander de remettre vos révélations jusqu’au jour où l’Allemagne sera faite et l’Europe apaisée….

Le professeur Schmeck se tut. Je m’inclinai.

— Monsieur le professeur, lui dis-je, je réfléchirai. D'ailleurs, M. von Greidlinger vous dira mes intentions, puisqu'il est le plus habile liseur de pensée d'Allemagne et que vous l’avez amené à ce titre. Qu’avez-vous lu en moi, monsieur von Greidlinger?.….

Greidlinger, muet comme un microphone, tressaillit et détourna les yeux des miens comme celui qu’on sutprend à lire par-dessus votre épaule. S’il lisait vraiment ma pensée, il me voyait pêchant à la ligne avec le petit Forestier, plus jeune que moi de deux ans, et lui contant l’histoire du pêcheur qui prit une

truite si grosse qu’en la jetant en l’air elle assomma. une perdrix, ce dont le pêcheur fut si Stupéfait qu'il tomba assis sur un lièvre et le tua. Le plus grand esprit critique de Weimar avait tout cru. C'était tout ce qu il y avait à lire en moi, avec le désir de voir. terminer l’intermède comique ; Greidlinger en fit part. à Schmeck et tous deux prirent congé.

Eva s'était assise, lasse. Le verbiage de Schmeck m'avait servi. Cette façon mécanique de faire d’un homme sans patrie l’Allemand le plus conscient soudain la choquait. Je vins m’asseoir près d’elle. Je passai mon bras autour de sa taille. Je réunis un peu les deux planches flottantes du radeau qui portait, sur. une mer si menaçante, notre ami. Le poêle qui ronfait, le soleil qui mourait sur la couronne d’Austerlitz. du ténor Langen, lui redonnaient pour une minute la mémoire de ce qu'avait été et la vue de ce que sera un jour la paix. Elle prit ma main. Mais le tournoi dont les êtres vivants avaient donné l’exemple dans cette salle continuait entre les objets, et les chants alternés s’y échangeaient dans le silence, car, heurtant du coude un Hamburgischés Correspondent, que Schmeck avait dû laisser là, elle le fit tomber ouvert à nos pieds et, penchés sur la revue, nous y lisions un hymne de haine :

“ France, disait un Otto Ernst Schmidt, je souhaite la fin du monde si tu peux en mourir, À tous les pays je souhaite le malheur qui est le nôtre. Qu’une autre race descende d’une autre planète; qu’elle apporte à PAmérique une unité monétaire qui vaille Goo dolfars, que des êtres à sexe difforme ravagent la France. De même que pendant la guerre ce n’étaient pas les

canons les plus effroyables, mais les poux, de même pendant la paix, les Anglaïs ne sont pas les plus insupportables, mais les Français. La France est le plus mesquin, le plus cruel peuple de la terte, l’unique chez qui tout sentiment du droit s’est éteint pour toujours. C’est le peuple le plus pourvu en vices, celui du marquis de Sade, celui de Choderlos de Laclos, général de la Révolution, ‘= collègue de leur Monsieur Foch. La morale de la France, c’est le pot de fard. De même qu’on ne trouve dans aucun pays civilisé autant d'êtres sales et mal lavés qu’en France, de même on ne trouve nulle part autant de fard. Une couche de fard sur de l’ordure, c’est l'enseigne de la France. Pour chaque Français noir qui a souillé notre sol, dix mille Français pâles doivent périr, et ce chant est un chant de haine entre un million. ”

— Eh bien! Eva?

— N'était-ce pas à peu près votre chant et celui de vos professeurs après 1870?

— Après 70, mon instituteur m’a forcé à dessiner aux crayons Faber et à mépriser les crayons Conté. Mon professeur de gymnase àlire Ilmmerman et Kotzebue, au lieu de Dante et de Shakespeare. Mon maître d'histoire naturelle, à l’Université, à découper les animaux d’aquarium en quatre, suivant la méthode de Giessen, et non en deux, suivant la méthode de Gaston Bonnier. L'influence la plus claire de 1870 sur moi, c’est que j’ai été nourrie de Kotzebue et que je découpe . le tétard par quartiers. ; |

— Et maintenant?

-— Puisque notre dialogue se poutsuit entre tous ces livres, voulez-vous que nous lisions le premier

Pre

chant que nous donnera cette Revwe des Deux Mondes par exemple, ouverte au hasard?

Avant même qu’il nous fût besoin de feuilleter le chant frères Tharaud, le chant Doumic, le chant Madelin, en pleine Reyse des Deux Mondes, cette page s’offrit :

“ Je ne veux pas mourir avant d’avoir revu l’Europe heureuse. Sans avoir vu reraraître ce journal dont je ne sais ce qu’eft devenu le direéteur, l’Echo international des gens heureux avec son supplément illustré des bêtes et des plantes heufeuses, et ses trois cents abonnés. Sans avoir vu les deux mots qu’une force . invincible écarte le plus chaque jour, le mot Russie et le mot Bonheur, se rencontrer sur mes lèvres à nouveau. Je ne veux pas moutir avant que les mères dont les fils ont été tués soient toutes mortes : ce jour-là, un grand pas sera fait vers le bonheur du monde. Moi, qui n’avais jamais voulu jusqu’ici renoncet au tennis malgré mes palpitations, aller aux eaux malgré mon foie gonflé, et aux bains, malgré mes rhumatismes, je veux voir l’Europe heureuse, je veux me . garder intaét pour ce jour, et me calfeutrer entre Royat, Néris et Vichy, dans ce triangle auvergnat de santé qui s’élargira peu à peu, à mesure qüe viendra l'heure heureuse, jusqu’à Marienbad, jusqu’à Constantza, et enfin jusqu’aux eaux de Crimée. Etre heureux, — je dis cela pour ceux qui n’ont pas plus de vingt-cinq ans, cat ils l’ignorent, — c’est, aux frontières, ne pas entendre les gens multiplier par cent ou par mille, comme des peuples d’enfants, le contenu de leur bourse. C’est revoir la même humeur sur le visage : des dix maîtres d’hôtel de l’Orient-express, et des

quarante stewards quand on fait le Tour du Monde, et ce même soutire qu’ils sé transmettaient, flambeau des âmes domestiques, avec ma couverture et ma valise. C'est ne pas avoir, à la vue d’un rapatrié des régions affamées, l’impression qu’il a un jour disputé son repas à un enfant. Alors, le jour où j'aurai vu le monde à nouveau robuste accrocher comme deux plaques de ceinturon le mot Russie et le mot Bonheur, je veux bien moutir. Quel agréable jour que celui de ma mort! On me lira, dans l’Erho (ou dans Ze Figaro, ou dans Ze Matin, je choisitai mon journal non d’après sa politique, mais d’après son optimisme), ces accidents terribles qui indiquent que le siècle est au bonheur, qu’un revolver est parti tout seul dans le Loiret, qu’un poète s’est cassé la jambe à Berlin, qu’un typhon a tué son million de Chinois. © monde, nous ne nous doutions pas que le naufrage du Tiéaric était un message d’heureuse paixl.. ”

QuanD la Providence a mis dans votre chambre une aussi belle créature qu’Eva, elle ne peut guère la retirer sans payer une rançon. A peine la porte s’était-elle, fermée sur Fraülein von Schwanhofer qu’elle s’ouvrait sur Geneviève Prat, J'avais toujours eu le sentiment que Geneviève, seule des femmes, mourrait avant moi, c’est vous dire quel fut mon accueil. Elle n’était pas plus étonnée de me voir à Munich que de s’y trouver, car la vie lui semblait une aventure suffisamment étrange pour qu’on eût, par-

dessus le marché, à s’étonner .de ses détails. Il lui

Mere one, es rar SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN 147

patut normal de rencontrer sur mon palier la plus belle femme de l’Allemagne du Sud avec des nattes mal ajustées et semblable à s’y méprendre à un chrysanthème Bourla. Mais elle tint à me dire que cette personne devait avoir un clou dans son soulier droit. Blasé sur les affaires humaines, son œil était celui d’un lynx pour surveiller le corps humain, et sur des passants dont les démarches ne me paraissaient point différentes, elle remarquait des boiteries, des inclinaisons, et le travail, intolérable pour elle, de tous ies cots, engelures et hernies.

- — Eh bien! lui dis-je, les Bernardo de Rothschild?

— Rien encore, fit-elle tristement,

Car Geneviève, qui n’avait aucun désir, désirait être invitée chez les Bernardo de Rothschild. On n’a jamais su pourquoi. Ce n’était pas un vœu dont la réalisation fût impossible. Il est surtout nécessaire, pour être invité chez les Bernardo, qu’ils aient le plus léger soupçon que vous accepteriez. Je me proposais, à la première occasion, de leur signaler le vœu de Gene-

viève. Mais un destin les éloignait de ma route, qu’il parsemait des autres membres de leur famille, des Edmondo, des Alexandro, et je sentais la fin de Geneviève Prat arriver. J'aurais dû me méfier dès Paris, car tous les biens de la vie me sont venus une année ‘ou une heure trop tard. Pour commencer par le premier, le Certificat d’études m'est venu; jy étais reçu en tête de la Liste, à cause d’un mot sur la France que le jury avait déclaré heureux, et mon grand-père, qui m'avait préparé lui-même, qui avait, par des mots continuels sur l’honnêéteté, l’orthographe, la gloire et les quatre fleuves, donné à ce mot une telle

pression qu’il avait jailli soudain à la vue de l’inspecteur primaire et du droguiste d’Ecueillé, était mort depuis trois mois. J’en ai un remords éternel! Il était si facile de demander une dispense, d’être reçu un an plus tôt et de permettre à mon grand-père de me donner avec plus de confiance qu’à un petit-fils sans diplôme ses derniers conseils! La santé m'était venue, et celui qui l’avait cherchée en moi, par des soirées d'écoutes, était mort. La richesse m'était venue, subitement, quelques mois après la mort du tuteur qui avait partagé avec moi, pendant dix ans, les ” 2.300 francs de sa retraite. Tous les objets qu’il disait en riant attendre de mes futurs millions me sautent encore . aux yeux, du fond de chaque vitrine : ses lunettes en doublé, sa robe de chambre en faux poil de chameau, sa valise en fausse truie, car il n’imaginait même pas que lof, ke vrai poil de chameau et le vrai porc pussent un jour entrer dans sa vie, et, dans chaque chapellerie, parmi les initiales d’argent piquées sur le velouts comme les décorations d’un mort m’appellent ses deux initiales, pour lesquelles il n’eut jamais les deux francs nécessaires, et qui étaient pourtant les plus faciles à saisir, l'A et le B. Voilà pourquoi, à la vue de Geneviève, je me jurai d’aller trouver au fond de leurs jardins, ensoleillés, il va sans dire, là où l’ombre était nécessaire, ombreux là où il fallait le soleil, et malgré la certitude de les trouver, les Bernardo de Rothschild.

|” Je pouvais en attendant montrer À Geneviève Ludendorff, et elle accepta de partir le lendemain avec Kleïst pour la troisième tournée Meyer. L’auto vint nous prendre par un beau soleil. La neige était fon-

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due. En l’absence des feuillages caducs, le printemps luisait sur les lauriers, les cèdres et toutes les écorces. Le D' Meyer, par malheur, nous avait adjoint M. Grane, le commissaire chargé jadis de recueillir les plaintes du Cameroun contre le mandat français. C'était un Américain de Salt Lake City qui avait pris la France en grippe parce qu’elle n’utilisait pas suffisamment le lierre pour agrémenter ses vieilles églises et ses manoirs. De plus, détenant une part dans l’entreprise montée par les fabricants prohibitionnistes de sirop de raisin, il ne pardonnait pas aux grands propriétaires de la Bourgogne et du Bordelais d’avoir décliné ses offres philanthropiques et refusé d’élaborer, dans un but à la fois divin et financier, en place de leur liquide nocif et pour les grands reStaurants, un sirop Pontet-Canet et un sirop Hospice de Beaune. Dès la sortie de la ville, le D' Meyer Stoppa et nous montra du doigt les deux tours en gobelet du Dom.

— Ici, vous admirez la constance du travail allemand, récita le D' Meyer. Jamais les Français n’ont : pu finir les flèches de leurs cathédrales. Voyez Notre- Dame! Voyez Beauvais! La seule cathédrale inachevée en Allemagne est Strasbourg, parce qu’elle est restée deux siècles entre leurs mains.

Nous avions pris la route féodale, devinant l’Allemagne aux animaux : les distriéts royaux aux daims et aux paons, la petite noblesse aux faisans et aux sangliers, et enfin, aux pies apprivoisées et aux bassets, les colonies de peintres, qu’annonçaient d’ailleurs aussi, dix kilomètres à l’avance, les taches qu’ils faisaient aux bofrnes, aux rochers et aux barrières en rouvtant leurs tubes à peinture. Sur les torrents d’eau

rapide, des câbles pendaient aux ponts pour que les paysagistes en baignade. emportés par le courant pussent se rattraper avant l’écluse et la meule. Devant nous un soleil empressé taillait les montagnes. À chaque vibration plus aigué de la lumière, Geneviève se mettait du rouge, à la seconde où les peintres devaient aussi rehausser la couleur de leurs personnages, tant leur paysage s’avivait.

Chacune de nos visites était décorée d’un titre : la première s’appelait Hermannschlacht, la seconde Sedan, et la troisième Lacs Mazuriens. L’Hermannschlacht fut ratée. Le président des anciens Bavarois de la Légion étrangère manqua du sang-froid le plus élémentaire, car sa fille accouchait. Elle poussait, dans la chambre proche, des clameurs qu’il essayait de comparer, tout blême, aux cris qu’il avait entendu pousser par le jeune Fliegenschuh, condamné près de Figuig à être mangé par les chacals. Les explications qu’il nous donnait en latin, — pourquoi en latin? — de la furor sadica du capitaine Gouraud, de la frenesis capitalis du lieutenant Lyautey, étaient embrouillées et troublées par son désir de savoir si c'était un fils ou une fille. Ce fut une fille; elle poussa aussitôt de petits beuglements qui rappelaient à s’y méprendre, paraît-il, les dernières plaintes du légionnaire Muller, de Stuttgart, condamné à être mangé par les fourmis. Enfin, après quelques récriminations contre la #entem morfiferam du commandant Archinard, et aussi contre le Supidum caput du D' Strockner, le pangermaniste, d’après lequel seule une remarquable infériorité intelletuelle pouvait amener des Allemands à la Légion, après un défilé devant les portraits de ses

ET RES PRE A n È

prétendus bourreaux (je reconnaissais surtout, sans doute à cause de la plus grande facilité avec laquelle on trouve leurs photographies, tous les colonels attachés à la Présidence de la République), et les chefs de Ligues contre la Légion, que notre hôte saluait suivant le cas du salut militaire français ou de l’allemand, après quelques objeétions de M. Grane, qui n’était plus hostile aux régiments étrangers depuis qu’il avait constaté que le mess des officiers de Figuig était couvert, à défaut de lierre, de clématites et de jasmins, nous primes congé. La mère et l’enfant dormaient, le grand-père s’épanouissait dans un silence soudain comparable aux belles siestes de Sidi-Bel- Abbès. C'était la première fois que j’entendais naître quelqu'un dans le pays le plus prolifique d'Europe et j'en étais tout ému...

Puis vinrent les lacs. Selon que les nuages étaient blanc gris, ou blanc blanc, l’eau en devenait bleu clair ou encre de Chine. Sur les bords, des châteaux construits par Louis II pour imiter Versailles, renonçant à remplir leur mission par leurs bâtiments, y atrivaient presque, aujourd’hui, par leurs reflets. Des fillettes co$tumées, la première rose à la bouche, agitaient

- vets nous à chaque tournant des fleurs d’hiver de la

main droite, des fleurs d’été de la main gauche. Les peintres chasseuts de paysage avaient cédé la place aux chasseurs d’échos; devant chaque montagne convexe, un Berlinois en vacances de Pâques faisait ctier au chœur de ses enfants, juchés sur des pierres de taille différente, pour que leurs bouches du moins fussent à la même hauteur, un hymne de vengeance, ou, pour les reposer, une de ces questions comiques

dont l’écho ne doit répondre que la dernière syllabe. Mais c’étaient de trop bons échos; ils reprenaient la phrase à son début. Puis vint la frontière autrichienne, au-dessus de laquelle planait le premier aigle de la promenade, toujours hésitant entre les deux nouvelles | républiques. Les douaniers autrichiens étaient au poste bavatois à boire de la bière, les bavarois dans l’autrichien à boire du vin. Les maisons à fresque avaient fait place aux chalets. Nous étions dans les cantons où les braconniers coupent la tête du camarade tué et le déshabillent pour qu’il ne soït pas reconnu. Un sirop d’histoire tyrolienne coulait sur la mémoire de M. Grane, tout ému. Mais derrière nous, j’entendais Geneviève interroger Kleist. Elle apprenait de luimême sa vie, et qu’il avait tout oublié de ses trente premières années...

— Vous avez rudement de la veine, lui dit-elle.

Elle baissa les paupières une seconde sur ses yeux | tri$tes, et bientôt deux yeux éclaircis apparutent, deux fois plus ignorants au moins que ceux de Forestier.

La visite aux Lacs Mazuriens débuta sans solen-. nité par la faute de M. Grane, transporté pour avoit aperçu un lac entièrement tapissé de verdure.

— Jamais, jamais, cria-t-il à Ludendorff dès qu’il laperçut, M. Hearst ne permettra que la Bavière, sous le mandat français, voie péricliter ses plantes les plus vivaces!

Il m'était réservé d’être son interprète, car il ne savait point l’allemand,

Ludendorf était pour un mois à Hobenschwangau. Tous les cygnes et les chamois qui servaient au temps

des touristes à peupler le Paysage avaient été réunis

ET

dans son jardin. Il arrivait d’un défilé exécuté par les enfants des fonctionnaires allemands retirés des provinces cédées à Versailles et réunis, comme les cygnes et les chamois jadis épars pour la grandeur allemande, en colonie au bord de l’Alpsee. C'était la première fois que les enfants avaient défilé sur le sol et non sur la neige; ils avaient entendu le son du pas de parade, et leurs petits visages s’épanouissaient. Le général nous reçut debout, dans un salon qui donnait sur le lac et sut les villas assemblées, elle aussi, semblait-il, de la Saxe ou de la Baltique, villas du Kronprinz,dut prince Eitel Friedrich et du vieux Moltke. Son mobi-

‘lier n’était remarquable que par deux petites cantines,

celles qu’avaient reçues tant de châteaux polonais, belges ou ardennais, ces deux cercueils d’enfant que traîne tout général dans ses conquêtes et ses. exils, moins sage et moins prudent certes que le plus léger Chinois. Il attendit, le regard voilé par deux paupières en bandeau. M. Grane d’ailleurs nous empêcha de placer la moindre phrase. Je suffisais tout juste à le traduire. :

— Général, cria-t-il, en votre personne je salue l’Allemagnel L'Allemagne est battue, bien battue, mais grâce à vous elle est invaincuel

Je fus interprète infidèle et me bornai à saluer

l'hôte.

— Général, continua M. Grane, nous sommes ici pour nous dire la vérité. Nous sommes entre Ludendotff et Grane. Moi je suis franc et loyal. Je tiens ma franchise de mon grand-père Grane, le dentiste

de Salt Lake City, celui qui fit rayer des grammaires

américaines l’ignoble expression française : menteur

154 SIEGFRIED ET. LE LIMOUSIN comme un arracheur de dents. Général, je vous le demande : Aimez-vous au fond l’Empereur?

Je traduisis, à ma guise encore, que M. Grane trouvait le lac ravissant et Ludendotff répondit en indiquant sa profondeur et sa beauté au soleil couchant.

M. Grane frémissait dans l'attente de la réponse, qui lui vint par mon truchement sous cette forme :

— Le général aime l’empereur d’amitié. Mais il

est républicain.

— Hurrah! cria M. Grane enthousiasmé. Quelle joie quand les généraux des empereurs sont républicains et ceux des républicains monarchistes, comme Castelnau! Ce sont les meilleurs généraux! :

Ludendorff parut à peine surpris de voir acclamer son opinion sur le soleil.

— Général, continua M. Grane, j'adore la loyauté. Je tiens la mienne de mon arrière-grand-mère, qui avait du sang grec. C’est elle qui a rendu populaire à Salt Lake City le di@ton “loyal comme un Grec ”. Elle était venue des Carpathes s’embarquer à Hambourg, recueillant sa vie à montrer une ourse, je vous dis cela loyalement, qui moutut à Budapest en mettant bas un ourson. Nous soupçonnons les Setbes de Vavoit empoisonnée. Ma pauvre aïeule eut ainsi un voyage difficile, car la muselière de la mère était trop grande pour l’ourson. C'était un supplice, loyalement parler, et pour les deux, d’avoir à l’ajuster sans cesse avec des cordes au collier. Je vous demande donc, général, ce que vous dites de la Honte Noire. J'ai dans ma poche cette belle médaille que votre ligue distribue pour avertir vos vierges et qui. représente PAllemagne nue enchaînée à un gigantesque phallos

SHEGFRIED ET LE LIMOUSIN: 1:55 coiffé d’un casque de nègre. Général, que pensez-vous de la Honte Noire?

Cette fois je traduisis :

— Toute occupation étrangère, répondit Ludendorff, d’une voix de phonographe et sa pensée complètement absente, qu’elle soit blanche ou qu’elle soit noire, est une honte pour le pays occupé.

Dans sa distraétion, au lieu dede blanche ? il avait d’ailleurs dit “ verte ?

Je me tournai vers M. Grane, qui Sténographia :

— M. Grane, nous dit le général, vous comprenez mieux que moi, puisque vous êtes Américain, la folie des Français. Ge peuple pousse la marotte de l’égalité jusqu’au délire. Il n’a vraiment pas cru insulter l’Allemagne en relevant par ses noirs nos garnisons de . hussards de la mort ou de cuirassiers blancs. Les régiments nègres sont réclamés par les villes françaises. Pour moi, Ludendorfff, qui suis aussi franc et loyal, je dois avouer que l’occupation noire nous a donné en quatre ans onze fois moins de métis que l’exposition de Togo à Berlin pendant l’été de 1906.

— Trois dernières petites questions au général, dit M. Grane. D’abord, quelle est son opinion sut la France. Je lui demanderai ensuite s’il est vrai qu’il faisait tout, et le maréchal Hindenburg rien; et s’il est exa@ qu’il laissait déux ou trois jours, pendant les batailles, l’empereur Guillaume sans nouvelles.

Le général ayant dû comprendre le mot France, je lui demandai s’il avait jadis voyagé en France, s’il comptait rester en Bavière, toutes ces questions en somme qu’on pose à ceux qui ont eu une bonne maladie. Il me savait gré de ces curiosités modestes. Il

a des

m'en récompensait en m’indiquant la meilleure route pour le retour, avec la déclivité exaéte des pentes et les empierrements. Mais M. Grane tirait avec insistance ma veste et réclamait la traduction. Il désirait aussi savoir si le général avait vu beaucoup de morts sut les onze millions de tués que la guerre a causés. Cette fois je m’arrangeai pour que ma traduétion fou-

droyât M. Grane. Je voulais rejoindre Geneviève que .

je voyais apporter en tout lieu du salon sa trace pacifique, aju$tant les cadenas des cantines, remettant droit les tableaux où les chamois reprirent par contre une position difficile, essuyant le verre des portraits de Bismarck, de Moltke, de Roon, que Ludendorff entretenait autour de lui comme des miroirs (je ne savais ce qu’il pensait de Ludendorf), rapetissants ou grossissants, et que j’entendais répondre à Kleist qui lui demandait si elle s’entendait avec son mari bavarois : — Nous nous entendions bien, .si ce n’est qu’il employait le mot “ distingué ”.

— M. Grane, à dit le général, ne vous y trompez pas. Des centaines de milliers d’Allemands, au fond d'eux-mêmes, envient et admirent la France de n’avoir

pas soufflé brusquement, comme les autres peuples,

sut le château de la guerte. Elle conserve une armée, c’est-à-dire ce qui d’une nation s’est soudain coloré

à l’approche de la guerre de couleurs superbes, orné :

journellement d’éclairs magnifiques à peine prévus dans la paix le s ou le 14 juillet, entouré de fracas mystérieux, au milieu d’une tourbe terne et sans génie. Elle conserve une armée glorieuse, c’est-à-dire l'élément immortel qui, de tous les tourments, de toutes les mutilations, est sorti le visage rayonnant et le corps

intaét. Ce que nous pensons de la France : nous l’envions. Elle à seule en Europe ce glacier coloré et immuable qui emplit les routes les jours de soleil ou d’anniversaires, et d’où s’écoulent la force et la foil

Mais déjà, dans la cour, le D' Meyer sonnait de” sa trompe. Cette trompe, m'avait-il expliqué, ne devait servir qu’à deux sonneries : annoncer la fin de

- la visite dans les tours Meyer, proclamer le retour de Guillaume. Bien que le D' Meyer sonnât avec achatnement, il y avait tout lieu de croire qu’il sonnait à notre usage, et Ludendorff, qui préférait d’ailleurs à tous les points de vue cette interprétation, nous fit signe que l’entretien était terminé.

Il me rappela comme j'étais sur le pas de la porte.

— I can perfe&tly french and english, dit-il. Pourquoi n’avez-vous pas répondu à M. Grane au sujet des tués de la guerre? Il n’y a que les accoucheurs dont le rôle soit de voir naître des hommes. Tous les autres sont faits pour voir moutir.

Ce soir-là, cat Kleist réclamait maintenant sa le@tute quotidienne, la rédattion française fut un dialogue des morts dans lequel Chateaubriand, les Scudéry, Saint-Simon et quelques autres essayaient perfidement de provoquer des métaphores dans le langage de Bertrand de Born, le plus grand poète limousin, qui dans tous ses poèmes n’a eu recours qu’à la métaphore suivante : Toujours calme au fond de son âme, même quand la surface en était agitée, comme la mer.

— À quoi peut bien ressembler notre existence d’ombres? lui demandait Chateaubriand.

— Oui, reprenait Saint-Simon, ne dirait-on pas ce reflet, ce murmure. Comment diable dites-vous en limousin?

Mais Bertrand se méfait et POP pat mots limpides.

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