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CHAPITRE SIXIÈME

KzErsr était pour la première fois à Berlin. Il en était épouvanté. Cette ville était le démenti le plus formel à tout ce que ses maîtres lui avaient affirmé de l’Allemagne. Non seulement il n’y découvrait aucune de ces grâces qui distinguent en Europe les futures ou anciennes capitales et leur prêtent un charme nettement féminin, mais aussi, nourri dans le Moyen Âge, il était habitué à voir dans le plan primitif et dans la situation même de chaque cité digne de ce nom une réponse à des nécessités vitales ou à ces questions divines sur lJ’amour mystique et lamour terrestre, la forme et la matière que l’on se posait entre architectes de l’an mille à l’an quinze cents. Or il paraissait impossible de prétendre que Berlin fût un lieu géométrique ou providentiel, que ce fût entre le froment et les pommes de terre, ou les épices et les eauxde-vie, ou la Statuaire protestante et la gravure en couleurs, et à l’âme qui n’interroge jamais en vain Rothenbourg ou Würtzbourg, Berlin ne répond rien. Aucune pensée divine n’ayant présidé à sa fondation, Berlin e$t une ville hantée. Elle paraît à première vue sauvegardée, par son terrain plat, sa banalité, son plâtre neuf, de ces exorcismes qui pèsent sur

és SIEGFRIED ET L'E LIMOUSIN.

Londres et sur New York. Pas de fleuve : une rivièrecanal où l’on eut toutes:les peines du monde à remonter un cachalot naturalisé qu’on voulait montrer pour quinze pfennig aux membres cadets de la Ligue navale et à l’intérieur duquel fut aménagée plus tard une chambre de sous-marin. Partout ce sol argileux qui ne permet aucun souterrain, qui isole chaque mot dans sa cabine étanche, et ne laisse à l’eau de pluie d’autre moyen de disparaître que ceux qu’ont la bière et le vin : par l’été ou par la soif. Partout une archi- | teéture d’expositions universelles, foires peu recherchées des esprits. Une ville qui paraît gangrenée et presque aussi ravagée qu’une ville du front, simplement parce qu’on à négligé les parterres des avenues. Mais, dénués de caveaux et de fleuves, des profondeurs de la terre et de l’eau, de ruines et de cathédrales, les maléfices se réfugient dans les cachettes modernes, dans le téléphone, les tubes acoustiques, les trolleys, et donnent une vertu criminelle aux instruments qui servent dans tous autres pays pour commandet une timbale milanaise ou annoncer à l’ami d’un autre arrondissement qu’il fait beau dans le vôtre. Pas de salon berlinois qui ne paraisse disposé pour Vassassinat, à cause on ne sait de quoi, à cause de la place des miroirs, la façon dont ils reflètent des miroirs de miroirs. Une vie d’hôtel forcenée, avec le garçon qui vous éveille le matin en habit et sans ur sourire, comme pour votre exécution. Une ville amoureusé de lo, qu’elle se procure par les pierres philosophales, l'électricité, la distillerie de l’air, mais qui n’en ressemble pas moins, par ses mœurs, aux villes de l'Alaska où l’on cherche l’or lui-même, où les perturbateurs et

voleurs sont arrêtés et jugés aussi vite que les cowboys et où, au lieu de ruiner un homme ou une société peu à peu, ainsi qu’il e$t d’usage, il s’agit pour la fille ou le banquier de les dépouiller en une heure, comme dans les films américains. La seule ville d’ailleurs qui paraisse employer des moyens à la taille exacte du monde, où direéteurs, généraux, banquiers, assemblés dans une de ces petites chambres d’hôtel et gênés par le lit, mettent aux voix deux ou trois théories et appliquent dès le lendemain la théorie élue à Allemagne ét à l’univers. Kleist couchaït dans la chambre 28, où . avait été décidée la chute du mark; Eva dans la chambre 41 où il avait été convenu de doubler la largeur des voies et des canaux allemands. La mienne était le 111, où venait d’être décrétée l’injection de teintures dans les arbres des forêts de l’État pour obtenir des bois colorés. Par quarante ans de tyrannie sur le monde, toutes ces piles de volonté, d’audace, de suffisance que sont dans une capitale la Bourse, les offices de publicité, de tourisme et le Général de jour, étaient encore rechargées pour des décades. Une prodigieuse ressemblance dans les types qui donnait aux événements laspeét d’une prodigieuse ressemblance : l'artiste, . la chanteuse, le hobereau, l’agent en civil sont faits en série par ün dieu extra-rapide, et l’aspeét symbolique des personnages impose à chaque aventure un . visage à la fois irréel et définitif qui ressemble, m’a-t-on assuré, -à celui de la désolation. Pas une rencontre en tramway, pas une liaison subite que vous n’ayez aussitôt l'impression d’avoir eue mille fois. Des passions dont le dénouement, puisqu'il n’y a pour le retarder ni la pâtisserie à cinq heures comme en

CASTRO En RTE

‘jé SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

France, ni le thé à six heures comme en Angleterre, éclate à n’importe quelle époque du jour, avec le suicide aux heures des repas. Un tel départ journalier dans chaque famille vers la réalité et la fortune qu'on dirait un départ pour la pêche et que Berlin donne tous les accidents de la vie d’un port. Le fils sort heureux du logis de sa mère au soleil levant, et . le soir, après avoir aimé, souffert et tué, il est engagé à la légion. Bref, une vie d’éphémères, les plus gros éphémères du globe; plus éphémères encore depuis que la journée est réglée non par le calendrier et ses saints et son temps probable, mais par le taux du change que donne le journal. En se frottant les yeux, au . réveil, chaque Berlinois double ou diminue par trois ou pat cinq ses projets et ses illusions, et, le crâne rasé au rasoir, ravalant son café au lait comme de leétoplasme, il se précipite à la besogne européenne la plus rapacement et la plus largement conduité . depuis César-Auguste. Klei$t rentrait chaque soir plein d’horreut et d’admiration.

— Ce sont des gens qui changent chaque jour de péché originel, disait-il..

Il pensait qu’à Berlin surtout devait être ressentie la honte de la défaite. Il n’en était rien. Pas d’affiche : permanente en l’honneur du Cameroun, comme à Dachau, bourg des peintres en plein air. Pas de manifeStations pour réclamer les Van Eyck et la tête du roi hottentot, comme à Tôlz, ville du bon lait. Pas de chapelle édifiée en souvenir de la cathédrale de Strasbourg, comme à Graïnau, ville des sirènes et antre du paganisme. Tous ceux qui avaient pris à cœur le plébiscite de Haute-Silésie s’étaient cru, par leur passion |

même, naturalisés Hauts-Silésiens et étaient partis làbas. Par orgueil ou par calcul, tout Berlin semblait croire que le patriotisme est un sentiment périmé (théorie votée dans la chambre 29 de l’Adlon), que les frontières n'existent pas (axiome accepté au ,261 de PEsplanade). L'Allemagne ayant supprimé ses frontières, il restait seulement à obtenir, avec l’aide de PAngleterre (Hôtel Kaiserhof, 12), que la France et la Pologne supprimassent les leurs, et la viétoire ainsi revenait du bon côté. |

À part l'Empereur et le Kronprinz, je rencontrais à Berlin tous ceux que j’y avais vus voilà quinze ans. Alors qu’à Munich, tous mes amis bavaroïis étaient morts, sculpteurs ou écrivains, et même chefs d’orchestre, Stuck, Hildebrandt, Wedekind, Ruederer, Mottl, le hasard m'avait ici relié à ceux qui devaient survivre à la guerre et à la révolution. J’apercevais même des Allemands qu’il fallait aller autrefois à New York ou à Paris pour rencontrer. Les compositeurs, les architeétes épars à l'étranger, ceux qui * n’avaient qu’à demi compris la guerre, étaient revenus en chercher l’explication dans leur pays et devaient y séjourner, l'explication variant chaque semaine. Certains devinaient que la houle germanique devait . repartir vers l’univers d’une nouvelle source. Certains, par piété filiale, voulaient voir et honorer le corps vaincu de leut pays. Pour moi, sous ce soleil nordique qui modifiait mon ombre, je m’amusais à croire comme autrefois, lors de mon premier voyage, que c'était l'ombre d'Hoffmann qui m'escortait dans sa ville. Entre les tilleuls et la LeipzigerStrasse, sur l'itinéraire favori qui le menait à l’unique sous-sol qu’ait pu obte-

poste, son bat automatique, assuté de ses rencontres.

J’allais à ce qui aurait été son bréviaire : au Tableau

des Annonces, machine à écrire du destin en pays berlinois, cat à Berlin chacun considère l’annonce. comme une lettre personnelle d’inconnu, et dédaigne pour elle la correspondance régulière. La page des ôffres et des demandes comme une rue grouillante dont chaque passant se met à votre merci, vous fait dédai- . gner de suivre ou d’observer dans la vraie tue. J’insérai

des appels qui m’avaient valu, voilà quinze ans, la visite du poète Larsen et du sculpteur Einward. Tous deux étaient motts, n'étant pas de Berlin même, mais

aux deux lignes rédigées avec les mêmes mots qu’autrefois, ce fut le fils de Larsen et le cousin d’Einward qui répondirent. Car Berlin, plutôt que de nous rendre aptès vingt ans nos amis vieillis et transformés, leur suscite toujouts, dans la génération qui les suivit, des sosies fils ou cousins, et nous donne à nous-mêmes, en rajeunissant notre entourage, lillusion parfaite du passé. C’est ainsi qu’il tint à m’offrir Inge Walden. J'avais avec Eva sur la perversion comparée des mœuts allemandes ou françaises, ces querelles que vident, d’ailleurs plus sérieusement, /’Echo de Paris et la Deursche Tageszcitung, et je voulus montrer à

Kleist ce qu'est la vertu berlinoise. Nous avions le

choix. C'était la semaine du Deutsch Freundschafts- Verband, et son journal à tous les kiosques invitait pour le bal masqué de l’Alte Jacobstrasse 89, toutes les dames et messieurs invertis de la ville. Le célèbre Peer Lotti en duo, avec le non moins aimé Fied Batré, devaient y faire la leéture des vingt derniers

nir Berlin, j'allais à ce qui aurait été son téléphone, sa

teStaments d’homosexuels où la générosité éclatait, et les comparer, pour la honte des esprits normaux, à vingt teStaments bourgeois. Mais la salle était déjà comble; et, gratifiés de prospeétus : “Elisabeth Blieferth, dentiste, prix spéciaux pouf amis et amies ”, “ Machines à écrire Ia, prix spéciaux pout Allemands à espfit antique ”, nous allions nous contenter des bars où l’on cherche les mères possibles de Mandragores, quand je me souvins d’un mot que m'avait confié Zelten. Il était possible par lui de pénétrer chez les Kunéstfreunde, amis des danses nues, chez les KunsStfreundinnen, amis de la musique exécutée par . des instrumentistes nus, chez les Kunstfeinde, ennemis de ce qui n’est pas le cinéma bizarre, chez les Asiatische Fanomenenfreunde, amis des phénomènes orientaux, et dès la première syllabe on nous ouvrit, en effet, au fond d’une cour, un cirque de marbre jaune et d’ébène, qui ressemblait assez au tombeau de Napoléon, avec la différence que les Vitoires étaient berlinoises et déshabillées. L’arène s’éclairait par un plafond de dalles lumineuses, analogue, en plus transparent, à nos plafonds du métro, avec la différence qu’on y faisait circuler, pour l’agrément des yeux, un troupeau de femmes nues, dont on apercevait distinéte- . ment les pieds et indistinétement la forme. Le capi-

-taine baron von Leyde, de la Garde, et en demi-solde, devait répéter dans cette arène sa conférence sur la nudité, et y montrer sans voiles sa chère Celly, la baronne. Il était déjà sur l’estrade, deux femmes nues ‘accroupies à ses pieds, l’une portant un Stylo gigantesque et l’autre une machine à écrire, symboles modernes de Clio et d’Euterpe. À mesure qu’on évoquait

Re 1166 - STEGFRIED ET L'ECVLAMOUSTN

dans la salle une autre muse, un œil observateur pouvait compter deux pieds de moins au plafond... Soudain, j’eus le sentiment que Lotte Walden était là. Il y avait quinze ans aussi que je n’avais vu Lotte Walden. Je lui avais été présenté (c’est la meilleure et plus correéte présentation à Berlin) par une annonce, où je sollicitais pour jeune étudiant français hôtes de marque et de culture. Le journal m’avait imposé cette rédation, qui m'avait valu, le soir même, une enveloppe à blason si considérable que j'avais été sut-le-champ saluer son expéditeur. C'était un jeune israélite de Charlottenburg, nommé Walden, acharné à pénétrer dans la bourgeoisie berlinoïse, en vain d’ailleuts, et malgré l’ingéniosité de ses procédés. C’est ainsi, ne comptant plus sur les intermédiaires humains, qu’il s'était fait inscrire à la Société d’Acclimatation du Jardin Zoologique, et apprivoisait la variété d’animaux chère aux colleétionneurs dont il voulait l’invitation. Pour capter le Baurath von Berger, il avait comme lui, élevé des souris japonaises. La salle à. manger était garnie sur son pourtour d’un fourreau métallique à renflements assez semblable à certain soutien-gorge, et dans lequel les souris continuaient à courir jusqu’à leur mort dans le sens où Walden les avait pour la première fois déposées, gravissant au galop les souris galopantes parties à leur naissance en sens inverse. Mais le Baurath, sollicité, avait refusé de prêter son mâle. Pour capter Georg von Gültz, Walden avait ensuite tenté, dans son salon, le croisement du cetf gyska et de l’hydropote; en vain, tous les jeunes sujets acquis à prix d’or, zèbres, daims, antilopes, avaient eu la maladie des jeunes chiens, et

F En

Walden dut se limiter aux seules bêtes qui réussissent en appartement berlinois : aux têtards et aux reptiles. Mais aucun serpent ne poussant le Conseiller d’État

Balin, le grand spécialiste des boas, à manger la pomme

qui lui rendrait désirable la rencontre de Walden,, celui-ci avait eu recours aux bêtes héraldiques et imaginé de publier les écussons des blasons prussiens. C’est alors qu’il armoria ses enveloppes, et que Lotte, sa jeune épouse chrétienne, put faire figure dans la noblesse, dont chaque famille l’invitait une fois, le jour où Walden apporttait le premier tirage du blason, . Pévinçant pour toujours, dès le soir, dès que les

couleurs, dès que la chimère ou l’hermine étaient

Hoches..

J'adorais Lotte, Douce au conquérant de 1907, tendre au vaincu de 1870, elle n’avait qu’une manie : s’attacher, non point seulement par son vivace sentiment, ni par son vivace appétit, mais par une attache réelle, ceinture ou chaînette, à celui qu’elle aimait. C'était l’époque où le prince de Monaco, désireux d'éviter la guerre franco-allemande, avait trouvé le moyen préventif de présenter sur l'Opéra de Berlin, les décors dé Gunsboutg et de Xavier Leroux. Tous

les soirs, nous assi$tions à cette entreprise pacifique

qui se terminait sut la scène par des assassinats en

- nombre inconnu dans l’opéra wagnérien. Lotte me

montrait du doigt — elle n’avait plus à être polie avec elles — les duchesses et les comtesses qui l’avaient déjà

- invitée, du menton celles qui l’inviteraient un jour

(elle en était aux von Granest, l’armorial étant publié

par lettre alphabétique, les Blaudotf étaient passés, les

Ne Zu ‘à

Sagan viendraient l’an prochain), et de la langue les

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épouses, pour l’éternité inapprochables, des éleveurs d’écureuils rouges oi de zébus. L'empereur, à moins que ce ne fût le chef machiniste, avait remarqué mon amie, et un rayon de projeéteur, coup d’œil impérial, lPavait un moment encerclée ainsi que mon bras et ma jambe droite, Puis, sortis de notre rang à grand-peine, cat elle était parvenue, au-moment même où ‘Théodora périssait, à lier son soulier blanc à l’un de mes lacets, ou, pendant le suicide d’un simple comparse, une de ses tresses à ma cravate, nous regagnions Charlottenburg par le Tiergaten, dans un vieux carrosse que la lune se plaisait à distinguer comme Guil-

laume IT Lotte, mais avec plus de con$tance, élargissant peu à peu le cercle d’argent jusqu'aux jeunes villas grecques sous leurs ifs et leurs sureaux. Parvenus dans l'édifice sassanide à porte Louis XVIII qui figurait la demeure de Walden, et cependant que la lune, à travers la fenêtre égyptienne, désignait dans l'aquarium de ma chambre le têtard double qu’elle chérirait d’amour cette nuit-là, il fallait encore, désirs de la nuit, qu’elle liât nos bfas et épaules par le jeune boa qui rêvait sur Les paillassons et s’y frottait le ventre comme une semelle... Il est à croire que cette Lotte l’aimait, si c’est aimer que s’attacher en quinze jours de toutes ses fibres à un inconnu, et, le jour où il part, de ses mains, de ses jambes, et de tout ce que Dieu a donné à l’homme pour se cramponner ou se souder à la terre; mais elle refusa de se croire aimée jusqu’au jour, où, de Paris, l’ayant à peu près oubliée, je lui écrivis pour lui raconter le Grand Prix. Je n’ai jamais su pourquoi cette lettre lui parut une déclaration passionnée. Mes indications sur Moulins la Marche, mon

RO

mepris de la casaque noire à toque d’or, mes allusions à Harpocrate, la firent soudain pleurer d’amour et de regret. Aucun lien ne pouvant m'atteindre aussi loin, elle m’envoyait comme un lasso, les bras de toutes ses amies de passage à Paris, elle attendait en pleurant l’annonce de mon suicide. et elle crut que je m’exilais pour elle, le jour où je ne répondis plus et partis pout les continents où vivaient en liberté, et avec des mâles, les souris de fa salle à manger, où volaient larges comme des vampires les têtards de ma chambre, et où les hydropotes du salon, invisibles, laissent dans les roseaux une mince trace mouvante qui s’élargit bientôt, car le tigre les suit.

Or, le baron capitaine von Leyde achevait, avec sa femme, la seconde démonstration, et prouvait que le regard, devant un chœur de femmes nues, erre un peu partout au cours des sept premières minutes, pour se fixer implacablement et définitivement sut la gorge (on ne voyait plus à travers les dalles lumineuses que quatre pieds nus), quand j’aperçus Lotte Walden.

C'était Lotte, non pas même au jour où je l’avais quittée, mais au jour, de deux semaines plus ancien encore, où je l’avais jadis rencontrée. Elle était assise aux tables où l’on soupait et les garçons suffisaient à peine à la servir de rôts, de faisans et de crêpes. Sur son corsage en maillot de velours, j’aperçus l’épingle de platine que j'avais donnée autrefois à la première Lotte, et jamais épingle avalée et reparue après des lustres à votre genou droit, ou entre vos deux côtes, ne vous causa mal plus bref mais plus aigu.

— C'est la petite Inge Walden, me dit le maître. d'hôtel. Elle vient ici depuis 1916, et je la vois sou-

per depuis qu’elle a dix ans C’est certainement PAllemande qui.a le plus mangé de 1914 à l’armistice.

Pourquoi la petite Inge venait-elle aux danses de beauté depuis qu’elle avait dix ans? Sa mère, une fois épuisées les dernières initiales de l’armorial et aptès le dîner von Zyppau, avait-elle tecommencé Palphabet dans un monde plus gai et durable? Comme le capitaine congédiait d’un geste là muse Sténographe,

k petite Inge arracha sa robe, la laissa sur sa chaise.

avec son sac comme font les suicidés, et, dans une pytrhique qui rappelait la forme la plus moderne de la nage, les jambes bougeant à peine et le travail

étant réservé aux bras, offrit aux Kuntsfreuden un

cotps charmant sur lequel les yeux des amateurs

furent condamnés à errer au-delà des sept minutes

réglementaires, car il ne comprenait point de gorge... :

Ainsi revient le passé à Berlin...”Aïnsi cette ville ne nous redonne de notre passé que des épaves toutes neuves, des empreintes jamais sèches. Tant d’événements, d’ailleurs, s’y accumulent sut chaque famille, grâce à ses membres pullulants, tous à la recherche d’inquiétudes et de richesse dans les cent mille annonces du jour ou dans les colonies allemandes du monde entier, que l’aventure est devenue un élément normal de la vie, et que ce goût d’existences uniques et légendaires plaqué sur un sol bourgeois et poétique, a désigné l’Allemagne pour prendre, après mille ans, sur le Rhin et la Sprée, l'héritage des empires otientaux. Toute cette poésie que l’Angleterre n’obtient plus

chez elle, même en posant ses universités et ses écoles

de poètes sur les rivières soumises à la houle et en dirigeant le jeu de l’âme par les marées, le remous de la

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de :

PRÉC E DEC LE LIMOUSIN" ryr:

vie la disperse Cans l’Allemagne entière. C’est l’Empire d’'Haroun-al-Raschid, avec ses sept frères Mannesmann et ses quatre-vingt-treize intelle@uels, brutal, savant; même inégalité prodigieuse entre les ca$tes toujours distribuées en maréchaux, princes, marchands et esclaves, et même prodigieuse égalité dès que comparaît l'appareil poétique, larmes, attouchements,

musique et brasserie; même mépris de la mort, même

brutalité de tous ceux qu’on dresse en pays occiden-

taux à la douceur, porteurs, cochers et gérants de :

cafés; mêmes maladies nerveuses sans nombre, même impuissance à concevoir un vice défendu; même ardeut du mensonge dans les récits; même amour des : bâtiments en rotonde et, preuve suprême, alors qu’il paraîtrait ridicule d’imaginer les Mlle ef une Nuits avec Édouard VII pour sultan, avec Grévy ou avec le roi d'Italie, personne ne serait étonné d’apprendre qu’un prince allemand, tous les soirs, se fait conter, pat l’archiduchesse sa femme, assistée de la cour en tenue de gala, les orchestres jouant, les femmes nues dansant, les lions d’Hagenbeck rugissant du parc,

mille ampoules éle&riques rendant bleue ou rouge la

nuit, un conte qu’il exige chaque soir nouveau, sinon il la tuera…

JE n’avais été mis au courant par aucun billet des projets de la Consul, mais j'avais été signalé à la Franzosenhassliga, et je recevais, tous les matins, une lettre anonyme relevant un fait honteux découpé dans un journal français du jour : “ Les femmes Bessarabo

FE PAFRE

avaient tué leur père et mari. ” “ Le sieur Schang, de Colmar (ce qui démontrait quelle peut être l’influence de la France sur un pays innocent à elle confié), venait

de violer la fille Schang. ” “ Dans un seul hôtel de .

Patis, l’aétif commissaire du XVIIIe avait arrêté trente souteneurs. ” “Les portraits du Salon de la Nationale (le dénonciateur écrivait : le Salon nationaliste) n'avaient jamais été aussi nuls. A êtres nuls, portraits nuls, ” Je dois ajouter que la dizaine d’Alle- . mands affiliés à PAntifranzosenhassliga m’envoyèrent à leur tout une lettre anonyme antidatée, chargée d’un fait à notre honneur : “ Les danseuses cambodgiennes à l'Exposition coloniale de Marseille ont dit que le Lavandou était leur seconde patrie. ” “ Le bateau de Douarnenez à sauvé cet hiver plus de deux cents personnes. ? “ Un Français est champion de 110 mètres haies à quatorze années d'intervalle. ” Le commissaite de police auquel j’allai me plaindre du vol de mes valises n’appartenait malheureusement pas à ce dernier groupe. Il prétendit que les Français étaient tous cleptomanes, et que ce peuple passait son temps à se voler lui-même. Je n’avais qu’à me regarder en face dans la glace et à obtenir de moi des aveux...

Au lieu de se livrer dans l’âme de Kleist, le combat continuait en dehots de lui, entre Eva et moi. C'était à nouveau, pour Forestier, cette fois, ma dispute alsacienne avec Zelten, mais Eva préférait, toutes les fois où Zelten m’eût livré un distri& allemand, m’abandonner un peu d’elle-même, et Forestier re$tait intact entre nous. Je ne cherchais plus qu’un moyen d’amener par surprise mon ami en France et de le retenir au-delà de la frontière comme les bons poli-

Des.

Ciers font des espions. Mais je savais que les menaces de la Consul n'étaient pas vaines, et aussi je prenais un . goût étrange à avoir une partie de moi-même allemande et à prolonger cette communion avec un ennemi plein de haine. Klei$t d’ailleurs rentrait rarement satisfait de ses réunions politiques. Toujours quelque détail le choquait, le député qui avait raison crachait par terre,

- le député loyal était celui qui avait tort. Il allait de groupe à groupe, de conseil à conseil, impuissant à donner un mouvement raisonnable et réel aux débats. Tout cela rappelait la mer au théâtre, quand le tégisseut n’a pu trouver qu’un seul enfant pour glisser sous le tapis et l’agiter. J’attendais avec impatience les fêtes de Gœthe.

Pour ne pas donner à la manifestation un aspeét politique, c’est à Potsdam, au bord de la Havel, que furent lus les discours. L’enceinte était au centre d’un

- parc public, comme dans chaque phrase du poète son sens réservé. Dans les jardins de Frédéric les bonnes - dames de Potsdam se promenaient toutes vernies de - violet, de carmin et de jaune entre les ifs, les catalpas et les platanes. Les fiacres sans roues caoutchoutées, au compteur dont on multiplie le chiffre par vingtdeux et demi, Stationnaient au pied des obélisques, car les monuments en avril fournissent plus d’ombre que les atbres, surveillés des mausolées par les taxis dont on multiplie le compteur par cent huit. Les procureurs secrets, assistés de la procureuse, aidaient par le collier les bassets à gravir les onze terrasses. Un hussard | rouge s’échappait d’une pyramide voilée de peupliers à feuilles naissantes et disparaissait dans une double colonnade. Devant l’Orangerie les spécialistes qui

avaient in$tallé, en 1902, les instruments chinois en. fonte de bronze ravis à l’Observatoire de Pékin, * s’occupaient à les dévisser pour renvoyer à la Chine son seul gain de la guerre. Un speétacle vieux berlinois

. si pur que chaque rue semblait une de ces rues modèles ‘de la cité-cinéma à Los Angeles, et qu’on avait l’im-. pression de devoir tomber au premier angle sur la rue hindoue ou sut la rue espagnole! Mais on tombait « Sur un monsieur en redingote occupé à prendre les mesures du temple de l’amitié, comme si, dérobé lui aussi à la vraie Amitié, il fallait en vertu du traité de Versailles le rendre. Bien qu’ils fussent plus vivants qu’à ma dernière visite, ces lieux ne me disaient plus ce que j'attendais d’eux et je découvris pourquoi. C'est qu’ils étaient par force muets. C’est que tous les mots français avaient été rayés des cadres ou arrachés aux murs. Les cartouches des Watteau étaient ! enlevés, pour qu’il fût permis au visiteur de les attribuer à Troschel ou à Achenbach. Les aiguilles de toutes les pendules marquaient six heures et demie, de façon à masquer sur le cadran le mot Paris, et ce mot avait été gratté sur l'émail de la pendulette condamnée à marquer éternellement deux heures vingt, heure de la mort de Frédéric. ,

Ce n’était pas un vrai centenaire, puisque Gœthe n'était mort qu’en 1832, et on le sentait. Ces cent ans, au bout desquels les droits moraux d’un auteur se répandent en divins bénéfices sut sa nation, n'étaient pas encore périmés. L’ombre nonagénaire revenait, non par un jeu naturel des rapports des hommes et des ombres et au bout de cette minute qu'est un siècle pour les enfers, mais par politesse, Que n’avait-on

DE - ; : ’ SE + DUIEGPRIED ET LE LIMOUSIN x:

attendu les dix années, les dix secondes finales? Tous ceux qui pouvaient rendre hommage à Gœthe n'étaient pas là, les ligues d’étudiants ayant menacé de mort la plupart des écrivains autrichiens, Schnitzler ou Hermann Bahr. Faute des dix secondes, les repré: sentants de la future Allemagne, encore imberbes collégiens, occupés à obtenif l’insertion de leur premier poème ou de leur premier article dans la -Deufsche Rondschau, manquaient aussi. Mais je voyais tous ceux qui, avant que les dix secondes fussent écou- ‘lées, fondateurs de l’Allemagne moderne,. destructeurs de l’Allemagne moderne, allaient mourir. Deux centenaires qui avaient pu rencontrer Gœæthe, car ils étaient de Weimar, et qui avaient pu troubler par vagissements une conversation avec Eckermann, étaient là, silencieux aujourd’hui, isolés au premier rang entre cette salle noire qui se levait et s’asseyait avec la force d’une marée et le souvenir et la Statue de Gaæthe, inertes mais apaisants comme les tampons qu’on laisse aller entre le navire et le quai. On fit l’appel. Personne ne pouvant paraître masqué devant .Gaœthé, la plupart des grands écrivains et aéteuts à beaux pseudonymes répondaient à leur vrai nom d’Aaton ou de Rosenwald. Tous avaient attendu - cette heure comme si elle devait appotter un repos ou un secours à l’Allemagne. Chacun attendait de chaque orateur qu’il lui passât par l’exemple de Gœthe une solution à son angoisse individuelle. Les plus superstitieux étaient prêts à suivre le précepte qu’eussent donné les initiales des principales œuvres de Gœthe mêlées en une phrase. Pour la première fois, sans aucune téserve, ces chefs de parti catholique assez

indécis sur l’existence de Dieu, ces rabbins incrédules, ces généraux sceptiques sut ia valeur de l’Empire, croyaient. Mais, à cause des dix secondes, Gœthe se dérobait. Il dominait ce jour de si haut qu’on n’osait lui parler que par des intermédiaires qui étaient ses héros, Wilhelm — Meister ou Gôtz, ou par des intermédiaires d’intermédiaires qui étaient ses critiques. Hélène, Faust, Homonculus, dont c'était justement le centenaire, étaient promenés dans les phrases comme des Statues dorées pour écarter la sécheresse, si bien que la cérémonie, au lieu de s’adresser à celui qui console ou qui ressent, semblait offerte à une idole qui fait pleuvoir ou neiger à son gré. Gæœthe se dérobait. Il se dérobait aux nationaux libéraux, et ne leur donnait aucune solution pour la Haute-Silésie; au Centre, et ne lui donnait aucune aïde cismontaine: il se dérobait aux sociaux-démocrates, aux meurtriers €t aux meurtris. Comme tous ces écrivains qu’on dit mondiaux, comme Shakespeare, comme Cervantès, il ne voulait être d’aucun secours dans ces crises où le: seul nom de Molière, de Voltaire ou de Hugo venge le vaincu et donne un conseil aussi précis que l’indication d’une rue; et quand on observa ce long silence. que les Américains organisent à la minute annivetsaire de la naissance du Christ ou de la viétoire d’un ballon améticain dans la coupe aéronautique, ce! n’était pas seulement l’Allemagne qui se taisait, c'était Gæœthe. Une nation à ce point désorientée et malheureuse he devrait pas avoir à fêter, comme son sauveur, le modèle du bonheur et de la sagesse. Une nation amoureuse de la mort et des extrêmes, celui qui n’était que vie et que modération. Car c’est le destin de l’Alle-

magne de ne créer, pour exprimer ce qu'est l’Allemagne, que des esprits médiocres, et de donner au monde ses génies. Gœthe se dérobait à tous ces partis allemands venus pout le faire parler par cette estrade comme par une table tournante, et atterrés de voir que l'Allemagne épuisée ne donnait plus au commandement, comme l’Allemagne heureuse, son plus bel eétoplasme.

Je comparais en moi, sans jalousie, cette expérience d’hypnotisme au centenaire de Molière que nous avions célébré en janvier. Le mois de Molière était arrivé, premier de l’année, à chaque minute changeant : et étincelant, — quelque don de Shakespeare en l’honneur de son collègue, — à midi la neige déjà fondue excepté au rebord des croisées nord, puis du soleil, puis du gel, et le mercure du thermomètre montait et descendait aussi vite que Fhuile dans le tube indicateur d’une auto. Toute une succession aussi de beaux meurtres et de belles haines, offrande de Dante; une femime Guillaumin, de Lyon, ayant eu en six mois deux matis et cinq amants assassinés, Briand lâché de Cannes sur son ministère comme un élastique, le pape Benoît tué la veille de sa reddition à Trotsky. Un mois de répit et presque d’accord avec l’Allemagne, don de Gæœthe; un colleétionneur de gnous, l’un de ceux sans doute dont l’épouse avait méprisé Lotte, léguant ses dix plus beaux sujets au Museum de Paris. Dans le hall du Claridge, les délégués étrangers expliquaient pourquoi ils aimaient Molière aux Guitry, au député de Pézenas, au corps: diplomatique et consulaire, et à d’illustres actrices dont ils croyaient bien reconnaître les visages célèbres mais qu’ils

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n’osaient identifier, cat elles s’appelaient entre elles Ripiapia et Bout-de-Bibi. Le délégué esthonien aimait Molière parce qu’il a vengé l’Estonie de ses maîtres grossiers dans Monsieur de Pourceaugnar. Le délégué russe-blanc, pout la raison que pas un vers du Mien- #hrope n’est obscurci si l’on imagine que le franc scélérat avec qui Alceste à procès est Lénine luimême. Un délégué pâle et qui toussait, délégué surtout de la Patrie des vrais malades, louait Molière d’avoir déconsidéré les "faux remèdes, les faux méde-- À cins, les faux malades. Le délégué hollandais remetciait Molière d’avoir fourni à la Hollande la seule arme efficace contre ses deux tyrans, l'Espagnol et Hypocrisie: Le Tartuffe; et, de Don Garcie de Navarre, des Awants magnifiques, du Cocu imaginaire, il n’était pas un délégué d’Asie ou d'Amérique qui ne tirât un vengeur de son-pays et de son honneur. De sorte que tous mes compatriotes restaient Stupéfaits de . découvrir que Molière était pout l’univers un libérateur plus grand que Vercingétorix pour la Gaule, et non moins effrayés de voir les vices les plus affreux S’échapper aujourd’hui de ces comédies que l’habitude et le jeu de la Comédie-Française leur avaient rendues anodines; beaucoup d’entre eux, désormais, n’entrouvtiront qu'avec crainte Méhcerte…. Il faisait chaud... Chacun s’éventait avec un menu dont la première page était le portrait de Molière, mais audessous du portrait était imprimé le nom du convive, qui se regardait à la dérobée dans ce beau miroir. Le délégué danois, le délégué polonais, le délégué du Centre-Amérique remerciaient Molière d’avoir. donné à leut pays le Molière danois, le Molière polonais

et le Molière guatemaltèque; tandis qu’un délégué de PEurope centrale expliquait que les premières traductions de Molière, dès le xvrr® siècle, étaient les polonaises, les tchèques, les serbes et les roumaines, et que c'était déjà l’Europe centrale d’aujourd’hui, avec sa Petite Entente, qui avait, voilà deux siècles, au-dessous de l’Europe alors apparente, acclamé Poquelin. Ainsi la Bible.

. J'avais à ma dtoite une aëtrice blonde, si jolie qu’elle croyait, puisque j'étais placé à côté d'elle, ‘ que c'était moi l’organisateur du banquet et des tables, et qui ne pouvait parler à quelqu’un sans le toucher... Elle me touchait à chacun de ses mots, retirant la : main en toute hâte dès que je parlais à mon tour. Pour répondre à mon voisin de gauche, elle passait le bras devant moi et le touchait, dédaignant salières et huiliers que tous les délégués des environs s’empressaient alors de lui tendre. Les tziganes s’installaient et annonçaient par un carton, pour débuter un peu officiellement, le seul de leurs bo$tons qui eût un nom de chef-d'œuvre français : Je Cid Carmpeador. Ce titre émouvait-ma voisine, cat il lui rappelait un grand cheval bai sur lequel elle avait perdu les feux de sa première matinée. Mais ce fut bien autre chose quand elle reconnut en lui le boston favori d’un de ses anciens amants (le premier, disait-elle, mais elle ajoutait le mot “premier ” à tout et elle avait prétendu tout à l’heure manger pour la première fois du riz), dont un délégué étranger, el sénor de'Caldear, son cousin peut-être, justement portait le nom. El sénor marquès de Caldear n’avait pu, comme elle espérait, prononcer

son discours à cause d’un rhume des foins, qui le

poussait à éternuer sans relâche, — quelque don de Lope de Véga, — et il n’était pas outrageusement beau, et il se curaït les dents avec un cute-dent dont le seul mérite était d’être en of, ou parfois, quand il ‘se croyait soudain à l’abri de chacun des trois cents regards, avec sa main entière, d’or aussi et de pierreries. Mais la plus belle aëtrice de Paris, — la première, autait-elle dit, — ne le quittait pas des yeux, non pour le voir, mais pour savourer le plaisir de prononcer son nom tout haut en l’ornant d’épithètes : “ Caldear vient de renverser son verre de champagne sur Worms Baretta. ” “Ce cochon de Caldear va

avaler son auriculaire. ” Entre ce nom vivant et le

‘premier violon, elle tendait lentement la main droit devant elle pour répondre à un fantôme, le toucher, et les larmes dans chaque œil bleu coulaient de la paupière supérieure à la paupière inférieure qui les buvait, habituées-à ne point glisser sur la belle joue en tose.

Puis, Je Cid Campeador terminé, les tziganes jouèrent.

Morte la Ve,-et ce fut alors mon tout d’être balancé comme elle, car Morte la Vie était le premier tango que j’entendis sous son vrai titre de Vvente la Muerte

au pays des tangos, et moi aussi je venais d’apercevoir |

à la droite du sénor de Caldear un illustre linguiste qui s'appelait Forestier. Lui, dont chaque livre décrit la ruine et latrophie des mots, surgissait Ià pour mM’apporter inta@ le nom de mon ami, se moquant de cette contradiétion apparente. J'avais pâli si fort que la belle a@trice m'avait examiné et touché le visage,

comme s’il lui parlait, y découvrant les symptômes de

la première maladie qu’elle avait eue et qu’elle appe-

ae

ne

es

lait, d’un langage parvenu à son évolution dernière,

- l’hallocose. Jamais le linguiste Forestier ne se doutera:

de la $tupeur avec laquelle la Comédie-Française apprit par moi ses découvertes : que chez les peuples sauvages les mots des hommes sont interdits aux femmes, qui durent, malicieuses, inventer le langage des gestes; que deux pétits enfants enfermés et servis silencieusement depuis leur naissance se crient entre eux un langage phrygien et appellent le pain Bécos. Ventura, Dussane et voisines ne réclamèrent plus leur pain et leur gâteau que par le cri de Bécos. au maître d’hôtel, qui comprenait en effet. Molière, au lieu de conseils, dispersait la vie et la bonté sur les cabots et. les consuls, comme on doit les nommer aussi en Phrygie, et quand Forestier se leva, à voir ce grand Français blond ne faire aucun des gestes trop humains auxquels ses amis étrangers l'avaient habituée, ma voisine fut prise, par je ne sais quel contre coup, d’une admiration forcenée pour Molière. Quand Forestier désigna le buste du poète d’un doigt qu’il n'avait jamais mis dans ses oreilles, elle ctia : “Vive “ Alcestel ?” Quand il lut sa communication sur le Bourgeois Gentilhomme et sut les aires géographiques des phonèmes, découvrant aux dentales une double

mâchoire qui n’avait pas rongé ses ongles et scandant les gutturales d’une main gauche qui n'avait pas

massé son tendon d’Achille, elle cria : “ Vive la Béjart| ? Si bien que le gros Caldear insoucieux soudain de sa demi-fistule à l’œil et de sa démangeaison au crâne, se mit à applaudir, de deux bras minces terminés par de beaux index à ongles plus beaux encore, ce qui fit pleurer ma voisine, car il lui semblait quevc'était

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